LE COURONNEMENT DE RENART
tnomphe et chacun s empresse
d'arborer ses armes ; le pape le mande à Rome et déclare qu'il veut apprendre
de lui l'art de gouverner et de mettre chacun en sa place :
« D'un huis vos faites bien feniestre.
Et d'un vies pot un nuef chaudron.
De chauces ausi chaperon.
Et de moufles housiaus a chievre...
— Sire, dist Renars, ce dist on.
Voirs est d'un mouton fai ge un prestre. Et im abé d'un comabus (a), D'im mais loudier (b) bien im rendus Et un evesque d'un quinau (c), »
métamorphose facile, à condition qu'on ne ménage pas certain onguent à base d'argent.
Après avoir dévoilé aux cardinaux quelques-uns de ses « tours », Renart se rend en Angleterre, puis en Allemagne, où il n'obtient pas un moindre succès. Il réussit même à s'introduire en Hainaut, quoiqu'il ne soit guère aimé du marquis de Namur, digne successeur du preux comte Guillaume : c'est que — telle est la mélancolique conclusion du poème —
... Nus ne puet, ce poise mi, Au jour d'ui venir a mestrie Se il ne sait de renardie.
(i) Ces épisodes seront naturellement négligés dans les analyses qui vont suivre. (a) Un lourdaud (probablement). — (b) D'un vil ribaud. — (c) Niais
EN ART L'auteur de Renan le Nouvel était un bourgeois de Lille,
LE NOUVEL » nommé Jacquemart Gelée, qui termina en 1288 son poème, composé de deux livres (en deux mille six cents et cinq mille quatre cents vers), dont le second n'ajoute pas grand'chose au premier. Gelée, qui a certainement connu le Couronnement^ traite au fond le même sujet ; mais ici c'est par la force unie à la ruse que Renart arrive à ses fins : il est en effet grand capitaine autant qu'adroit
politique. Dans la lutte ouverte qu'il engage contre Noble, tout lui réussit : la paix que, deux fois (dans le second livre comme dans le premier), il impose à son suzerain, est pour lui un triomphe : il devient sénéchal du roi, et escompte sa succession. Puis, brusquement. Noble s'éclipse et le poème se termine par une apothéose du maudit : Fortune apparaît et lui offre la couroime, en lui assurant qu'elle a renoncé, en sa faveur, à faire tourner sa roue. Au sommet de cette roue, il s'assied, couronne en tête, ayant à ses côtés Orgueil, Guile (tromperie), Fauvain (i). Fausseté, et sous ses pieds. Loyauté, morte à tous jamais (2).
Ce poème n'a pas l'unité relative du Couronnement : il est encombré d'épisodes parasites et d'allégories laborieusement puériles, mais le sens général en est plus clair encore. Comme son devancier. Gelée est persuadé que les princes sont les dupes et les instruments dociles d'adroits coquins :
En tous grans osteus Renais règne Au jour d'ui, dont c'est grans dolors.
(i) Sur ce personnage, voy. ci-dessous, p. 432.
(2) Le poème est suivi, dans les quatre manuscrits qui nous l'ont conservé, d'un tableau illustrant cette allégorie ; l'un d'eux a été reproduit dans Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, t. II, p. 46.