E JEU DE ROBIN ET MARION
Le Jeu de Robin et Marion (en sept cent quatre-vingts vers, de même structure que ceux de la Feuillée) est fort différent et vraiment digne du talent gracieux et délicat d'Adam de la Halle, qui en est sûrement l'auteur. Le fond en est fort mince et se réduit à quelques motifs de pastourelle, adroitement recousus et joliment enguirlandés : un chevalier, passant par une prairie, veut conter fleurette à Marion, aussi sage que jolie.
MARION ET LE CHEVALIER (D'après un manuscrit du xiu' siècle. Bibliothèque nationale).
LITTlRATURC, T. I.
qui, en simulant la niaiserie, se débarrasse de l'importun ; à son « ami » Robin, qui arrive, elle conte l'aventure et Robin fait le matamore : " Que n'était-il là ! » A tout hasard, le galant pouvant revenir à la charge, il se décide, après quelques tours de danse où il a exhibé ses grâces de coq de village, à aller quérir du renfort. Quand il revient, avec ses cousins, deux gaillards solidement armés, et la bergère Perronnelle, il trouve en effet le chevalier, de plus en plus entreprenant ; loin de se rebiffer, Robin file doux et encaisse quelques horions ; à sa barbe et sans qu'il bouge, le chevalier même fait mine d'enlever Marion qui, sans aide, se dégage. Autour de ce maigre scénario, quelques scènes épisodiques : une brebis sauvée du loup, des dînettes sur l'herbe, des jeux innocents où bergers et bergères s'égaient et échangent des tendresses, assaisonnées de quelques épaisses grossièretés. Intrigue et scènes accessoires, tout cela se trouvait déjà dans les pastourelles, — ces paysanneries assez fades, auxquelles depuis trois quarts de siècle se divertissaient les poètes courtois, — notamment dans celles des poètes artésiens qui déjà inclinaient vers le réalisme (i). L'originalité d'Adam a consisté à mettre tout cela sur la scène en l'enjolivant de minuscules ballets et d'intermèdes musicaux.
On a dit et répété, non sans raison, que le Jeu de Robin et Marion est le plus ancien de nos opéras -comiques : c'est aussi — la définition serait encore plus exacte — la plus ancienne des pastorales dramatiques. Comme toutes celles qui devaient suivre, elle fut écrite pour un public aristocratique, dont le raffinement s'amusait d'une idylle champêtre, relevée de quelque ironie : elle fut représentée d'abord soit à Palerme, soit à Naples, devant Charles d'Anjou et sa cour, entre 1282 et 128s.
TROUBADOUR
(XIII' siècle).
nARÂDES II ne reste à citer, pour épuiser l'histoire
± DRAMATIQUES Ju théâtre au treizième siècle, que deux parades d'une trivialité extrême et d'un très faible mérite. La première (le Jeu du Pèlerin, en cent trente vers) a été composée à l'occasion d'une reprise de Robin et Marion, donnée à Arras, après la mort d'Adam de la Halle, sur qui elle nous fournit (et c'est son plus grand intérêt)
TROUBADOUR
(xiv« siècle).
(i) Voy. plus haut, p. 379,
DE SAINT LOUIS A PHILIPPE DE VALOIS
quelques renseignements précis. Le « pèlerin », qui est censé rapporter la dernière œuvre du poète à ses concitoyens, et en fait naturellement un grand éloge, est grossièrement interrompu par des vilains, auxquels il cède la place et qui, après avoir chanté grotesquement quelques refrains, parodiant sans doute des airs célèbres, s'insultent et se gourment.
Des injures et des coups, voilà ce qui fait aussi tout le sel du Jeu du garçon et de V aveugle (en deux cent soixante-cinq vers), joué à Tournai entre 1266 et 1282 : un aveugle, au reste ignoblement vicieux, embauche, pour le conduire (( aval la ville », un garçon qui après l'avoir fait se heurter contre une muraille, se sauve en emportant son magot. Ce couple reparaîtra bien des fois jusqu'au seizième siècle, dans les farces, soties ou moralités et fournira à l'im.Tiortel Lazarille de Tormès un de ses plus piquants chapitres.
Ces deux farces sont, sans porter ce nom, qui n'apparaîtra qu'au quinzième siècle, de simples c( levers de rideau », visant, à l'aide de vulgaires lazzis entremêlés de horions, à attrouper les badauds : quelle que soit leur insignifiance littéraire, elles ont le grand intérêt de nous montrer que le théâtre, dès le temps de Louis IX et de Philippe le Hardi, avait des traditions et une organisation rudimentaire, fort analogue à celle que les textes nous permettront de constater deux siècles plus tard.
SAINT LOUIS (Reliquaire de Notre-Dame de Paris).