‹ Histoire des lettresChapitre 161 sur 206 · DE L'AVÈNEMENT DES VALOIS A LA RENTRÉE DE CHARLES VII A PARIS · texte numérisé non relu

DE L'AVÈNEMENT DES VALOIS A LA RENTRÉE DE CHARLES VII A PARIS

/. L'humanisme; condition nouvelle des gens de lettres. — //. Littérature narrative en vers et en prose. — ///. Poésie lyrique, de circonstance, sentimentale, badine ou personnelle. — IV. Littérature didactique en prose et en vers. — V. Véloquence politique et religieuse. — VL La chronique et Vhistoire, — VIL Le théâtre.

A période qui s'étend entre les limites indiquées ci-dessus est, dans l'ordre politique comme dans l'ordre littéraire, ime époque de transition, fort confuse en apparence. La guerre de Cent ans avait été, toutes proportions gardées, un cataclysme comparable à celui qui vient de bouleverser le monde ; incalculables avaient été ses répercussions économiques, politiques et sociales (i). Tandis que la société cherche, dans des convulsions, un équilibre qu'elle ne trouvera que plus tard, quand la royauté aura triomphé de l'opposition féodale, la littérature flotte, incertaine, ballottée entre des courants contraires et n'arrive pas à fixer sa voie. Les genres florissants au douzième et au treizième siècle s'éteignent dans une morne et lente agonie, et de ceux qui les remplaceront on ne voit poindre encore que d'incertaines ébauches. Dans la poésie narrative, un amalgame confus de réminiscences et de pastiches ne réussit pas à dissimuler une lamentable stérilité ; dans la poésie lyrique.

(l) Voy. Histoire politique, 4' partie, chap. ii et m.

de curieux essais de poésie personnelle sont trop timides et trop gauches pour animer des formes usées ou étouffant dans des cadres d'une rigide étroitesse ; dans le théâtre on a le sentiment que de profondes transformations se préparent, mais la rareté des documents ne nous permet pas d'en suivre le développement. La Httérature d'imagination et de divertissement reste donc, en somme, très pauvre, sans originalité et sans éclat. Les seules œuvres vraiment vivantes sont celles que la réalité a marquées profondément de son empreinte, œuvres de polémique et de propagande, politique ou religieuse, — et c'est un fait significatif que beaucoup d'entre elles soient dès lors écrites en français et non en latin, ou traduites aussitôt du latin en français, — celles notamment où des écrivains patriotes, interprètes ou guides de l'opinion, déplorent les malheurs du temps, en recherchent les causes ou les remèdes, invitent les divers ordres de l'Ëtat à faire, en face de tant de calamités, leur examen de conscience et à prendre leur juste part des responsabilités et du fardeau.

Dans celles-ci, comme au reste dans toutes les autres, ce qui manque le plus c'est le sens de la proportion, de la mesure, de la convenance du style au sujet ; le quatorzième siècle, qui n'a plus l'énergie créatrice de ses aînés, n'a pas encore le soupçon de ces qualités de forme qui seront la récompense d'un commerce plus assidu ou plus intelligent avec les œuvres antiques.

Y A CONNAISSANCE Un grand nombre pourtant de ces œuvres lui étaient

X^ DE L'ANTIQUITÉ counucs i si Ics écrivaius de la Grèce restaient ignorés, ceux de Rome jouissaient, non seulement auprès des clercs, mais dans les cercles aristocratiques et bourgeois, d'un prestige qu'ils n'y retrouveront plus, même au seizième siècle. Le goût des allusions, des descriptions, des récits mythologiques ou historiques se généralise, et cette affectation devient, chez certains écrivains, comme Machaut ou Froissart, une véritable manie, qui gâte des œuvres par ailleurs gracieuses et naturelles ; les traductions se multiplient, et les plus médiocres sont copiées avec plus de zèle que des ouvrages originaux autrement intéressants. Mais ce que l'on apprécie chez les anciens, c'est la substance et non la forme de leurs écrits; on leur demande des leçons de philosophie, d'histoire, et de bien d'autres choses qu'ils ne savaient guère, mais leurs talents de psychologues ou d'écrivains

restent incompris. On traduit et retraduit, avec une émulation qui nous surprend, les historiens, les moralistes, les techniciens, mais on ne songe à faire passer en français ni Térence, ni Virgile, ni Horace. Ces versions, au reste, par suite de l'ignorance des traducteurs ou du respect superstitieux inspiré par les textes, sont souvent informes, inintelligibles, presque toujours d'une lourdeur et d'une maladresse extrêmes, et ne pouvaient, il faut le reconnaître, dormer aucune idée des beautés délicates des originaux.

L'HUMANISME AU QUA- Saus doutc, avcc le temps, on fût allé plus

TORZiÈME SIÈCLE jolu, ct le scus dc CCS beautés se fût éveillé peu à peu si le public eût trouvé chez les savants des guides capables de faire son éducation artistique. Ces guides sûrs, ces intermédiaires adroits, l'Italie eut la chance de les rencontrer dans la personne de ces humanistes, dont l'exemple et l'enseignement furent, pendant ces deux siècles mêmes, si féconds. La France posséda, elle aussi, bien qu'un peu plus tard, ses humanistes, non moins laborieux, doués de non moins de zèle et de goût : Jean de Montreuil, Nicolas de Clamenges, Alain Chartier savaient et écrivaient le latin mieux que Pétrarque et Boccace, aussi bien que les Bruni, les Philelphe, les Pogge. Mais ils ne trouvèrent ni chez les grands, alors absorbés par les troubles civils, la même protection (i), ni dans les institutions de l'État les mêmes moyens d'influence ; presque tous enfin, anciens protégés de la maison d'Orléans, étaient « Armagnacs », et plusieurs, comme Jean de Montreuil, périrent au cours de ces massacres qui, en 141 8, déshonorèrent la victoire du parti bourguignon et décapitèrent la bourgeoisie parisieime. Ce déplorable concours de circonstances retarda chez nous la Renaissance d'un siècle, et en transporta le pivot en Italie.

y'^ONDiTiON NOUVELLE Le rôlc dévolu par delà les Alpes aux humanistes

V^ DES GENS DE LETTRES f^t assumé cu Fraucc, au moins partiellement, par les écrivains en langue vulgaire, dont les conditions de vie n'avaient cessé de s'améliorer, la culture de s'étendre, l'influence de croître. Cette transformation de l'humble histrion, du jongleur de place en homme de lettres, vivant honorablement du produit de sa plume, est peut-être un des phénomènes sociaux les plus importants du quatorzième siècle. Au temps de saint Louis, un Colin Muset et même un Rutebeuf

(i) Les trois oncles de Charles V, Louis d'Anjou, Jean de Berry, Philippe de Bourgogne, étaient, comme le roi lui-même, des bibliophiles passionnés, rémunérant largement copistes et enlumineurs ; mais les livres étaient surtout pour eux des objets de luxe, dont ils appréciaient plus la façon que le contenu ; ils encouragèrent au reste les traducteurs plus que les auteurs originaux.

gagnaient péniblement leur vie en débitant leurs vers devant les badauds attroupés ou dans les châteaux qui leur offraient, de loin en loin, une précaire et humiliante hospitalité ; sous Philippe le Bel et, plus aisément encore à la fin du quatorzième siècle, un Jean de Meung, une Christine de Pisan se procureront une large aisance

en offrant leurs œuvres à de généreux amateurs ou en exécutant leurs commandes. Dès le milieu du treizième siècle, deux ou trois privilégiés avaient réussi à se faire attacher de façon durable à la personne de quelques seigneurs : Adam de la Halle eut <( bouche à cour » et gages fixes auprès de Robert d'Artois, Perrin d'Angecourt auprès de Charles d'Anjou, Baudouin de Condé auprès de Marguerite de Flandre. Le fait, exceptionnel alors, devint très fréquent cinquante ans plus tard : Jean de Condé, fils de Baudouin, fut le ménestrel attitré des comtes de Hainaut, Watriquet de Couvin celui de Gaucher de Châtillon et de Gui de Blois ; tel, comme Froissart, n'avait que l'embarras du choix entre les protecteurs se disputant sa plume; tel autre ne sortait pas du cercle d'une famille, comme Guillaume de Machaut, qui fut secrétaire, d'abord de Jean de Luxembourg, roi de Bohême, puis de sa fille. Bonne, femme du duc de Normandie (plus tard Jean II) et remplit probablement les mêmes fonctions auprès des deux fils de ce prince, Charles (le futur Charles V) et Jean, duc de Berry; Eustache Deschamps fut investi par Charles V d'offices variés, relativement importants; Alain Chartier, comme tant d'humanistes italiens de la même époque, fut personnellement chargé de missions diplomatiques.

Cette ascension dans l'échelle sociale ne s'accomplit que lentement, au prix de patients efforts et d'une obstination méritoire, encore qu'un peu comique, à grossir l'importance d'un rôle au début fort modeste. Il est amusant de voir les ménestrels, honteux de leurs fonctions d'amuseurs, se hausser gravement à celles de moralistes. De quel œil méprisant ils regardent leurs humbles confrères, les jongleurs nomades, « taboureursj enchanteurs, entregeteurs », pauvres acrobates en somme :

..,.. l'un fait l'ivre.

L'autre le chat, le tiers le sot...

Leur « métier », à eux, est d'enseigner aux grands les vertus propres à leur état,

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