MÉNESTRELS ET JONGLEURS
dits allégoriques, dont la récitation ennoblit, assaisonne le luxe des festins
Il n'est nul mets si profitable.
C'est services beaus et courtois.
Quelle fierté dans cette profession de foi de Jean de Condé :
Je sui des menestreus al comte, Car beaus mos trueve et les raconte.
Dis et contes, et Ions et cours, En maisons, en sales, en cours Des grans seigneurs vers cui je vois.
Et haut et bas oient ma vois ;
De mal a fere les repren
Et a bien fere leur apren.
De ce, jour et nuit, les sermon...
Jehan de Condé sui nommés
Qui en mains Ueus sui renommés.
Il va jusqu'à s'égaler à ces « prêcheurs », Cordeliers et Jacobins, qui le regardent de si haut, les défiant de faire œuvre plus belle, plus profitable que la sienne : ses dits ne sont-ils pas, comme leurs sermons, des torches lumineuses qui éclairent la conscience des princes?
Il est aisé de tourner en ridicule ces naïves prétentions; il est tentant de sourire de ces efforts trop visibles et rarement heureux pour se hausser aux pensers graves, au style noble : ils étaient nécessaires et ils ont, à la longue, porté leurs fruits : c'est grâce à eux que l'écrivain en langue vulgaire a pris conscience de sa valeur et en a fait pénétrer la notion autour de lui, qu'il s'est rendu capable de rivaUser avec les clercs, qui avaient eu jusque-là le monopole des grands sujets et le privilège d'agir directement sur l'opinion : ce sont les Jean de Condé et les Watriquet, avec leurs rapsodies si prétentieuses et si vides, qui ont rendu possibles les Chartier, les Chastellain, les Commines.
y^ÉCLiN DE LA Bien que la veine épique fût complètement
±J CHANSON DE GESTE épuiséc, l'antiquc forme de la chanson de geste conservait encore quelque attrait. Jusqu'au temps de Jean le Bon, on ne cessa point de copier les anciennes chansons, remaniées, rajeunies, groupées en cycles et d'en composer de nouvelles, pour la plupart consacrées, soit aux ancêtres, soit aux descendants des héros traditionnels, que l'on rattachait entre eux par les fantaisies généalogiques les plus audacieuses. Plusieurs, comme Cy péris (c'est-à-dire Chilpéric) de Vignevauxy Thésée de Cologne, Florent et Octavieny retracent les origines fabuleuses de la royauté et nous font remonter jusqu'au temps de Dagobert et même de Clovis (i). Un auteur padouan, plein de talent et de verve, écrivit, dans une langue barbare qu'il prenait pour du français, un poème sur Roland, l'Entrée d'Espagne, qui, continuée par Nicolas de Vérone, exerça une influence considérable sur l'épopée itaUenne. Dans Galien le Rhétoré (c'est-à-dire le nouveau Galien) est contée l'histoire du
(i) Charles le Chauve, héros de la chanson de ce nom, n'a rien de commvin avec le successeur de Louis le Débonnaire ; Hugue Capet recueille et développe une légende sans fondement sur les origines de la troisième dynastie. Sur ce poème, voy. ci-dessous.
fils d'Olivier et de la fille du roi Hugon, qui arrive sur le champ de bataille de Roncevaux juste à temps pour se faire recomiaître de son père expirant et le venger, puis épouse la fille de Marsile. Au cycle de Guillaume au Court Nez se rattachent les Enfances de Garin de Motiglane, ancêtre supposé d'Aimeri de Narbonne ; à celui de Doon, Tristan de Nanteuil; à celui des quatre Fils Aymon, Maugis d'Atgremont, Vivien VAumaçour (émir) de Monhranc; à celui de la Croisade enfin, Baudouin de Sehourc et le Bâtard de Bouillon.
« T» AUDOiN DE SEBOURC » Ces chansous de geste dégénérées ressemblent
XJ ET <( HUGUE CAPET » fo^-^ ^M moius extérieurement, aux derniers romans d'aventure : nous y retrouvons les mêmes motifs, inlassablement exploités, le même merveilleux puéril et monotone, mais l'esprit en est tout différent et nous prouve qu'elles s'adressaient à un public d'une culture inférieure, vraisemblablement à cette bourgeoisie riche, qui se piquait des mêmes goûts que la noblesse, mais sans réussir à dépouiller sa vulgarité native. Les sentiments, même ceux des héros que le poète nous propose comme modèles, sont d'ime grossièreté qu'accuse encore la rudesse d'un style sans art et d'une trivialité au reste très savoureuse. L'intention comique ou satirique y perce à chaque instant ; rien n'y est respecté de l'ancien idéal chevaleresque ; c'est vraiment l'esprit et parfois le ton de Fauvel ou de Renan le Contrefait. Baudouin de Sebourc, par exemple, échappe avec un ricanement aux malédictions et aux jérémiades des trente femmes ou filles qu'il a rendues mères; l'auteur, qui paraît trouver la scène fort plaisante, ne manque pas, dans la suite, d'associer les trente bâtards aux exploits et à la gloire de leur père. Pour lui, tous les moines, tous les clercs sont des fripons ou des débauchés ; également hostile à la royauté et aux classes privilégiées, il flétrit tous les « tyrans » et oppresseurs du « commun peuple »; il se complaît, ce singulier chantre des grands coups d'épée, dans la description des scènes de taverne et des joyeuses ripailles, et maudit les horreurs de la guerre. Ceux-là, dit-il, qui la déchaînent devraient au moins en être les victimes :
Mais nenil : le compèrent {à) trestout premièrement Chil qui coupes n'i ont, (6) s'en muèrent a tourment : Mais je croi que Jésus, le roi omnipotent En demandera conte au jour du finement.
Dans Hugue Capet, écrit vers 1330, dans une province du Nord, comme Bau-
(a) En paient les frais. — (b) N'en sont pas responsables.
doin de Sebourc, l'esprit bourgeois nous apparaît sous un aspect plus intéressant. Le futur fondateur de la troisième dynastie, fils d'un petit gentilhomme de Beaugency, et neveu du plus gros boucher de Paris, est obligé, pour échapper à des créanciers trop pressants, de s'expatrier; remis à flot et équipé de neuf par son oncle, il se fait le défenseur de la royauté déchue contre im seigneur félon qui passe pour avoir empoisormé le roi Louis (dit ici « le Débormaire ») et aspire à lui succéder en épousant sa fille. Celle-ci est mollement défendue par les seigneurs de son domaine ; plus énergique, Hugue Capet tue le traître Savary, et, avec l'aide des milices communales, déconfit ses troupes :
« Paris à Hugue Capet ! »
s'écrient les bourgeois vainqueurs. Entouré de ses dix bâtards, il accomplit de nouvelles prouesses et devient connétable de France. La reine mère, bien qu'elle eût préféré le garder pour elle-même, lui offre la main de sa fille. Ce choix est ratifié avec enthousiasme par la noblesse aussi bien que par les bourgeois, associés aux conseils du gouvernement. « Je sui, » constate fièrement l'héroïque aventurier.
Je sm roi coroné de France le roion (a). Non mie par oirie ne par estracion.
Mais par le vostre gré et vostre eleccion.
Cette curieuse chanson a évidemment pour but de glorifier la bourgeoisie parisienne et de préconiser, comme la meilleure des politiques, son intime alliance avec la royauté.
(a) Royaume.