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LA REINE MERE ET HUGUE CAPET

POÈMES HISTORIQUES DANS LA FORME Cette forme, quoique bien dégé-

DES CHANSONS DE GESTE néréc, ct dc plus Cil plus cnvahie par

la cheville et le cliché, conservait encore assez de vogue pour qu'on ait eu ridée de l'appliquer, comme à l'époque précédente, au récit d'événements historiques proches ou lointains. Elle fut adoptée, vers 1356, par un Breton anonyme, pour raconter le brillant et inutile fait d'armes qui, cinq ans auparavant, avait mis aux prises trente Bretons et trente Anglais, et immortalisé le nom de Beaumanoir; par le jongleur picard Cuvelier qui, peu après 1380, raconta par le menu, en vingt-trois mille vers, la carrière de Duguesclin; par le notaire liégeois Jean des Prés ou d'Outre-Meuse (mort en 1400) dans sa Geste de Liège, en plus de cinquante mille vers entremêlés de prose ; enfin, au début du quinzième siècle, par un chroniqueur de la maison de Bourgogne, dont le récit, en plus de dix mille vers, embrasse une partie des règnes des ducs Philippe et Jean sans Peur (1393-1411).

ROMANS Dans le roman en prose, qui restait la lecture favorite des cer-

EN PROSE clés aristocratiques, nous voyons aussi l'inspiration se tarir peu à peu et faire place aux faciles procédés de développement où s'était enlisée la poésie héroïque : c'est le même fouillis d'aventures banalement invraisemblables, le même déploiement de merveilleux monotone et absurde, mais les caractères y sont — et c'est là ce qui les distingue des œuvres d'inspiration bourgeoise — idéalisés avec une naïve audace, et le style, flasque et lourd, s'y guindé constamment à la noblesse. Les plus répandues de ces insipides rapsodies furent Perceforest et Isaïe le Triste. Le premier de ces romans, écrit entre 1330 et 1340 par un moine de Saint-Landelin, sous l'inspiration du jeune comte Guillaume de Hainaut, qui n'en vit pas l'achèvement, trace de la chevalerie un tableau idéal et factice qui eût ravi d'aise le bon Don Quichotte. L'auteur, qui s'est proposé de rattacher la légende d'Alexandre à celle du saint Graal, emprunte quelques-uns de ses personnages aux Vœux du Paon, l'un des derniers poèmes de la première de ces gestes (composé après 13 12 par Jacques de Longuyon); il nous montre Alexandre débarquant en Angleterre et y installant deux rois, Bétis (surnommé ensuite Perceforest) et Gadifer, qui, après une vie pleine d'aventureuses prouesses, se retirent dans un ermitage où ils sont baptisés, avec leurs fils et petits-fils, par Alain le Gros. Ainsi se trouve parcouru l'espace de huit siècles que suffisent à remplir trois générations. L'acte le plus mémorable de Perceforest consiste dans la création de l'ordre du Franc -Palais, donné comme prototype, puisque le héros est antérieur à Arthur, à celui de la Table

Ronde : cette invention, quoique peu originale, semble avoir déterminé la fondation de ces ordres de chevalerie essentiellement décoratifs qui pullulèrent vers cette époque, comme ceux de l'Étoile, de la Jarretière et de l'Épée. Le second de ces romans raconte l'histoire d'Isaïe le Triste, fils de Tristan et d'Iseut, et de son fils Marc ; le principal personnage n'est au reste ni l'un ni l'autre de ces fades héros, mais un nain facétieux et bienfaisant, Tron, qui, tout en veillant paternellement sur eux, ne leur ménage pas les surprises désagréables : simple contrefaçon, on le voit, de rObéron de Huon de Bordeaux

PERCEFOREST ET GADIFER.

SUCCÈS CROISSANT Le succès de la prose est attesté plus nettement encore

DE LA PROSE par l'apparition d'ouvrages de courte dimension, de style

rapide et simple, comme l'histoire du Roi Flore et de la Belle Jehanne, et surtout par les très nombreuses rédactions dérivées de chansons de geste, de romans d'aventure et d'une foule d'ouvrages édifiants ou instructifs, ouvrages sans aucune valeur originale dont l'énumération serait sans intérêt.

LES GENRES Le genre préféré de la société aristocratique restait encore

MONDAINS la poésie lyrique, de plus en plus asservie à la musique et réduite, quant au fond, à la plus parfaite insignifiance. Ceux qui passaient pour y exceller étaient choyés des grands, qui, eux-mêmes, s'y adonnaient avec passion. C'était un axiome universellement admis qu'un parfait amoureux — c'est-à-dire un jeune homme bien élevé — devait savoir, comme le dira bientôt Charles

d'Orléans,

chanter, danser,

Faire chansons et ballades rimer Et tous autres joyeus esbatemens.

Aussi est-ce surtout à cette époque que pullulent les poètes amateurs des deux sexes (un seul recueil ne nous en a pas fait connaître moins de quarante (i), pour qui la poésie n'est qu'un passe-temps sans conséquence; de la plupart nous ne possédons que quelques pièces, conservées par hasard, et qui portent tous les caractères de l'improvisation. Pour Thibaut de Champagne et Gautier de Dargies, la chanson était une œuvre importante, destinée à durer, à laquelle on ne pouvait consacrer trop de soins ; pour Boucicaut, Garencières ou Blosseville, composer un rondeau ou une ballade était tout au plus un moyen de briller dans le monde, de tuer le temps ou de faire trêve à quelque souci.

LE « LIVRE Les preuves ne nous en manquent pas. Vers la

DES CENT BALLADES . fin dc 1388, Philippe d'Artois, comte d'Eu, connétable de France, fait prisonnier au cours d'un pèlerinage en Terre-Sainte, attendait dans un cachot de Damas, où Boucicaut l'avait rejoint volontairement, le bon plaisir du Soudan d'Egypte. Dans la nombreuse suite de ce prince ami des lettres se trouvaient plusieurs rimeurs ; l'un d'eux, Jean de Saint-Pierre, dit le Sénéchal, pour abréger les heures de la captivité, eut l'idée de composer un poème en ballades et d'associer à la tâche quelques-uns de ses compagnons. Un jour, au temps de sa jeunesse, raconte-t-il, se promenant sur les bords de la Loire, aux environs d'Angers, il rencontra un vieux chevalier qui, le voyant rêveur et mélan-

(i) Ce recueil, terminé vers le milieu du quinzième siècle, a été publié par G. Raynaud sous le titre de Rondeaux et autres poésies du quinzième siècle (Paris, 1889 ; Société des anciens textes français).

colique, devina qu'il était amoureux, et se mit à lui exposer en détail les devoirs du parfait amant et du chevalier accompli. Ces devoirs, le jeune disciple se met à les pratiquer avec un zèle que ne rebutent pas les rigueurs de la plus cruelle des amantes. Six mois après, dans les mêmes parages, se trouvant en noble et plaisante compagnie, il est pris à partie par une dame, qui raille cette héroïque obstination, et lui conseille de chercher des dédommagements bien mérités en portant ses

hommages, pour plus de sûreté, en trois ou quatre lieux à la fois. Le candide Céladon et la perverse Guignarde engagent à ce sujet une longue discussion qui se termine par un appel à l'arbitrage des experts que sont les compagnons d'infortune de l'auteur...

L'année suivante, celui-ci, délivré, profitait de sa présence à une soleimelle assemblée pour provoquer ime nouvelle consultation et obtenait treize réponses qui vinrent s'ajouter au Livre des Cent Ballades. La thèse de la Guignarde est en somme celle que soutient Desgenais dans la Confession d'un Enfant du siècle, et la question même de savoir si le bonheur doit être cherché dans les extases de l'amour platonique ou les satisfactions de l'amour sensuel a été ailleurs débattue par Musset (Idylle). Ainsi de siècle en siècle ce sont les mêmes thèmes humains qui reparaissent dans notre littérature.

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