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ERUDITION

CHRISTINE DE PISAN (D'après une enluminure du XV» siècle. Bibliothèque de l'Arsenal).

Ces faciles et trop féconds rimeurs ne seraient pas de leur temps s'ils s'étaient abstenus de moraliser et de revêtir leurs banales leçons de la forme allégorique : les bienfaits et méfaits de l'amour, les surprises et trahisons de la fortune, les vertus qui rendent les grands seigneurs dignes de leur rang et les vices qui les déshonorent : voilà les thèmes où ils se complaisent et qui étaient loin d'être nouveaux : dès le milieu du treizième siècle et le début du suivant, Baudouin et Jean de Condé les avaient développés, déjà sous forme allégorique, avec autant de conscience que de prétentieuse lourdeur. Mais voici deux traits qui apparaissent à peine chez eux, et qui, dominant chez Machaut et ses élèves, ne tarderont guère, par un développement inattendu, à donner à notre poésie un caractère vraiment nouveau. Les « diteurs » de la nouvelle école, d'abord, sont érudits, et surtout se piquent de

(i) Une exacte définition de ces formes, sensiblement différentes alors de ce qu'elles furent au quinzième et au seizième siècle, a été donnée par E. Hœpffner, Œuvres de G. de Machaut, t. II, p. 37, et G. Raynaud, Rondeaux et autres poésies du quinzième siècle, p. 34 et s.

(2) Il est légitime, en revanche, d'énvmiérer ici ses œuvres non lyriques : le Dit du Verger, la plus ancienne (vers 1340), est une insipide allégorie dans le goût du Roman de la Rose; le Jugement du roi de Behaigne (c'est-à-dire de Bohême) développe en deux mille vers un thème de jeu-parti, que l'auteur reprendra plus tard (vers 1349) dans le Jugement du roi de Navarre; le Remède de Fortune (vers 1340) est à la fois un Art d'aimer et une dissertation, imitée de Boèce, sur l'inconstance du sort ; la Fontaine amoureuse (vers 1360), les dits du Lion, de VAlérion, de la Harpe, de la Rose, etc., sont allégoriques et descriptifs. Les ouvrages les plus intéressants de Machaut sont le Confort d'amï (1356), écrit pour consoler la captivité de Charles le Mauvais, le Voir Dit (voy. plus loin, p. 470) et la Prise d^ Alexandrie, récit en vers, exact et simple, de la vie de Pierre I", roi de Chypre (mort en 1369).

l'être : ils sont fiers d'orner leurs écrits de sentences tirées de la Bible, de Cicéron, Ovide, Sénèque ou Boèce; les personnages de la fable et les héros antiques y apparaissent de plus en plus fréquemment : Paris, Tro'ilus, Polixène, Écho voisinent avec Tristan, Lancelot, Iseut, la châtelaine de Vergy. Un épisode mythologique, fût-il un absurde hors-d'œuvre, apparaît alors comme le plus savoureux des condiments : dans le Jugement du roi de Navarre, dont le sujet et les personnages sont tout modernes, Machaut nous conte les amours de Thésée et Ariane, de Jason et Médée, de Pyrame et Thisbé, d'Héro et Léandre. Froissart, agrémentant d'im épisode du même genre sa Prison amoureuse, en donne pour unique raison que jamais matière ne lui a paru

Si amoureuse ne si bêle.

Si jolie ne si nouvele

et il s'en fait chaudement féliciter par son collaborateur réel ou supposé.

LA POÉSIE Une autre nouveauté, commune à Machaut et à ses

PERSONNELLE imitateurs, est qu'ils font à leur moi, même dans les œuvres en réalité les plus impersonnelles, une large place. Déjà, il est vrai, Guillaume de Lorris, Jean de Meung et les innombrables « songeurs » de leur école s'étaient mis en scène; mais leurs personnes n'apparaissaient, au reste sous des traits fort vagues, qu'au début et à la fin de l'ouvrage, dont ils sont en réalité parfaitement absents. Dorénavant, au contraire, la vision allégorique prend des allures de confession : maints épisodes y sont donnés comme vécus, au point que c'est une sérieuse difficulté que d'y faire le triage entre la vérité et la fiction (i).

■rpROissART Cette habitude de se mettre en scène nous a du moins valu,

^ même dans les œuvres les plus éloignées de toute réalité, de jolis

passages où l'homme nous apparaît dans ses attitudes familières, où se peignent, avec plus ou moins de relief, quelques sentiments évidemment sincères. Ainsi Froissart, écrivant son Buisson de Jeunesse à trente-cinq ans — le seuil de la vieillesse, dans les idées d'alors, — évoque avec mélancolie les souvenirs de son adolescence,

(i) C'est celle-ci qui, à notre avis, l'emporte de beaucoup : le gracieux petit roman où Froissart prétend dérouler devant nous toute sa jeunesse, VÉpinette amoureuse, est tmiquement fait de clichés, et il a fallu une certaine dose de naïveté pour supposer que le vieux Machaut avait vraiment été l'objet de tendres avances de la part de la jeune beauté qu'il fait si prétentieusement parler et écrire dans le Voir Dit.

si follement insouciante, toute peuplée de silhouettes de rieuses pucelles. « Ces souvenirs-là, dit-il, me rajeunissent. Ah ! s'il plaisait à Dieu de me replonger dans ce joyeux tumulte... Mais vraiment ai-je le droit de me plaindre? Que nenni, puisque j'ai eu mon bon temps ! Si l'on pouvait impétrer la grâce de le réitérer, comme office ou prébende, certes la peine qu'on y prendrait ne serait pas perdue. Mais cette fameuse fontaine de Jouvence, dont on parle tant, nul ne peut dire qu'il s'y soit baigné. »

Dans le Dit du Cheval et du Lévrier, il nous fait un amusant tableau de cette vie de pérégrinations aventureuses dont il ne se lassait pas ; le début est d'une grâce pimpante digne de La Fontaine :

Froissait d'Escosse revenoit

Sur son cheval qui gris estoit ;

Un blanc lévrier menoit en laisse...

Et son Dit du Florin^ dialogue avec un vieil écu, tout rogné et recoupé, resté seul au fond de sa bourse, froissart (Bibliothèque dArras.) parce que personne n'en a voulu, vaut, dans son genre, les vers de Marot « au roy, pour avoir été desrobé ».

NOUVEAUX PROCÉDÉS Ni Machaut ni Froissart ne se doutèrent jamais de

DE COMPOSITION^ la richesse de cette mine, qu'ils ouvraient distraitement ; ils en sont encore à chercher la nouveauté dans de naïfs artifices de composition, dont Machaut avait été l'heureux inventeur. Le premier consiste à intercaler dans le récit des morceaux lyriques, ordinairement composés en d'autres occasions et que chantent tour à tour les divers personnages. Le sujet qui les relie n'a, la plupart du temps, aucune unité, aucun intérêt; de là résulte une pénible impression d'inconsistance, voire d'incohérence, dont on va pouvoir juger par un exemple (i).

L'autre procédé, qui se trouve parfois associé au précédent, consiste à présenter un ouvrage comme le fruit d'une collaboration, en général très flatteuse pour le

(i) Machaut avait pu en puiser l'idée dans quelques romans du treizième siècle, où sont intercalés des refrains ou des couplets de chansons (voy. plus haut, p. 308). Les plus anciens ouvrages de ce genre sont le Remède de Fortune et la Fontaine amoureuse (voy. plus haut, p. 466, n^ 2) ; viennent ensuite les poèmes de la jeunesse de Froissart {le Paradis d' amours VEspinette amoureuse^ le Buisson de Jeunesse) écrits entre 1360 et 1373.

principal auteur. Le premier ouvrage de ce genre paraît avoir été le Voir Dit de Machaut (vers 1363), où les poésies et lettres du vieux poète s'entrelacent à celles d'une jeune admiratrice, qui lui a voué de loin, sans l'avoir jamais vu, et lui déclare sans ambages un ardent et chaste amour. Il est bien difficile de déterminer dans les ouvrages de cette sorte la part des deux collaborateurs, et même d'affirmer qu'il y ait eu réellement collaboration; on se prend à en douter, quand on considère la parfaite identité, dans les deux séries de morceaux, des idées, des procédés et des tours de style. L'auteur principal a dû, en tous cas, comme il s'en fait au reste prier souvent," visiter et corriger» le travail qu'il incorporait au sien. Pour donner au lecteur une idée précise du genre, j'analyserai la Prison amoureuse de Froissart, qui en est un des spécimens les plus caractéristiques. L'ouvrage est adressé à Wenceslas de Brabant qui, battu à Bastweiler (1371)5 était alors retenu en captivité par le duc de Juliers.

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