‹ Histoire des lettresChapitre 166 sur 206 · A PRISON AMOUREUSE · texte numérisé non relu

A PRISON AMOUREUSE

Tout d'abord, éloge de Jean de Luxembourg, père de Wenceslas, et récit de la mort héroïque de ce prince. But du poète : récréer les « amoureuses gens » et dévoiler ses sentiments à sa dame. Récemment il a composé un virelai, qu'elle a voulu apprendre et chanter : cela se passait aux fêtes que le duc Amédée de Savoie donna à Chambéry (1368); description; éloge des assistants. Mais la dame chanta aussi un autre virelai, ce qui plongea l'auteur dans une noire tristesse, car il y voyait le présage de longues souffrances. Bientôt, par la volonté d'Amour, qui le prend en pitié, il reçoit une lettre d'un ami inconnu, qui signe Rose, et qui, en proie, lui aussi, aux tourments d'amour, recourt à ses conseils. A la lettre (en prose) était jointe une ballade. Réponse de Froissart, sous le nom de Flos.

Échange de lettres et de poésies; éloges réciproques. Un jour que Flos s'ébattait avec de jeunes dames, celles-ci fouillent dans son aumônière et, après un combat assez vif.

s'emparent de la dernière lettre de Rose, contenant une ballade; elles consentent à restituer la lettre, à condition qu'elles garderont la ballade, et que Flos en composera une autre... Rose ayant demandé à son ami un petit « ditié amoureux » sur une matière non encore mise en rimes, Flos lui envoie l'histoire du poète Pynotéus et de Neptisphélé, mélange incohérent des légendes de Pyrame, de Phaéton et de Pygmalion. Rose riposte par le récit d'im songe, où il décrit, sous forme allégorique, en se donnant le principal rôle, les récentes infortunes de Wenceslas, ce qui nous incline à penser que Rose et Wenceslas ne font qu'un. Il demande à Flos de corriger le ditié et de lui donner l'explication du songe. Ayant obtenu satisfaction, il le prie de rassembler en un « livret » les poésies et lettres qu'ils ont échangées. C'est ce « livret » que le lecteur a sous les yeux (i).

EusTACHE On a vraiment quelque peine à se figurer que les hommes

DESCHAMPS ciont ces pédantesques mièvreries faisaient les délices avaient combattu à Crécy, à Poitiers et assisté aux horreurs de la Jacquerie. L'œuvre énorme et touffue d'Eustache Deschamps nous rapproche enfin de la réalité (2). Bien que disciple de Machaut, au moins pour la versification et le style, le prosaïque bailli de Senlis ne sacrifie pas à l'allégorie, et tombe rarement dans le sentimentalisme. Ses ballades (il y en a plus de mille) forment comme un journal intime où il note au jour le jour ses impressions sur les hommes et les choses, où il épanche avec la même verve, alternativement, et sa bile et les leçons de son expérience. Patriote, il hait l'Anglais, ne se console pas de la perte de Calais, pleure Duguesclin, et le roi si simple, si courtois, si sage, dont la mort laisse la France orphehne. Il ne ménage pas à Charles V et à son frère le duc d'Orléans, dont il fut pourtant l'obligé et l'employé, les conseils et les objurgations. Si la chose publique l'intéresse, ses propres affaires ne le laissent pas indifférent : il gémit sur les pénibles obUgations de ses fonctions, les mauvais repas, les mauvais gîtes qu'elles lui valent,

(i) Les autres poèmes de Froissart, généralement allégoriques, et composés pour des protecteurs, comme celui-ci, sont : le Paradis d' Amour ^ simple exercice d'écolier d'après le Roman de la Rose, l'Espinette amoureuse, roman soi-disant biographique, avec de jolis détails, le Buisson de Jeunesse (i^JS)) suite d'allégories et d'épisodes mythologiques avec quelques souvenirs personnels, le Temple d'honneur, traité de morale courtoise en allégories. J'ai cité plus haut (p. 36), le Méliador où il a inséré les poésies de Wenceslas.

(2) Eustache Deschamps, né à Vertus (Champagne) vers 1346, fit au service de la famille royale ime honorable carrière de modeste fonctionnaire : d'abord « chevaucheur » du roi (1367), chargé à ce titre des plus humbles missions, puis huissier d'armes, il devient baiUi de Valois (avant 1375), de Senlis, de Fismes, maître des eaux et forêts de Champagne et Brie (1393) ; il mourut vers 1406-1407.

sur sa goutte, sa calvitie, ses embarras d'argent. Il quémande sans vergogne, ne cesse de réclamer, à défaut de ses gages, rarement payés, de petits cadeaux; il ne tarit point sur les avocats que, plaideur infatigable, il connaissait bien, sur les gens de finances, qui s'engraissent et repaissent autrui de billevesées, sur les courtisans, freluquets à la tête vide, qui évincent les vieux serviteurs au zèle éprouvé; il se compare tristement au vieux cheval dont le paysan se débarrasse quand il n'est plus bon à rien. C'est du reste un joyeux compagnon, franc buveur, jadis président d'une société bachique, grand ami des propos salés : tout en geignant et bougonnant, il plaisante et se gausse des autres et de lui-même ; son style est rude, sa phrase entortillée, mais sa langue, quoique chargée de latinismes, pittoresque et originale. Il serait tentant de voir dans cette inspiration vigoureuse et saine im reflet de cette sagesse pratique qui, sous le gouvernement de Charles V et de ses légistes, renouvela et purifia l'atmosphère de la cour. Mais ce serait là, je le crains, une pure illusion. C'est précisément, en effet, entre 1360 et 1380 que ftirent composées la plupart des œuvres si artificielles que je viens d'énumérer; Deschamps était ime exception, im original, dont la jeunesse dorée se moquait, et ses œuvres n'eurent, de son temps, qu'un très faible écho. En réalité nous ne constatons aucune différence sensible entre la littérature d'imagination de l'époque de Charles V et ceDe des quarante années qui la précédèrent ou la suivirent. C'est que, comme l'a dit un de nos critiques les plus judicieux, on se faisait alors de la poésie une idée bien différente de la nôtre. En ce temps-là « on ne lisait pas les poètes pour sentir plus vivement ses malheurs, mais pour les oubher. On ne leur demandait pas d'exprimer plus fortement ce que tous ressentaient, mais au contraire, d'emporter l'esprit dans une région sereine et idéale, étrangère à toutes les réalités douloureuses » (i).

CHRISTINE L'exemple de Christine de Pisan (2) est à cet égard fort ins-

DE PISAN tructif. Cette femme d'ime sensibilité si délicate eût fait merveille dans la poésie personnelle, mais, gâtée par le succès, elle fit de sa plume un gagne-pain et se plia à toutes les exigences de la mode. Se rabaissant au rôle de « secrétaire », elle écrivit pour des Mécènes inconnus les romans d'amour qu'ils

(i) Petit de Julleville, Histoire de la langue et de la littérature française, t. II, p. 368.

(2) Née à Venise en 1364, elle rejoignit à Paris, à l'âge de quatre ans, son père, devenu médecin et astrologue de Charles V;elle épousa en 1379 Jean Castel, secrétaire du roi, qui, dix ans après, la laissa veuve avec plusieurs enfants ; protégée par les ducs d'Orléans, de Bourgogne et de Berry, elle écrivit, de 1399 à 1415, une foule d'ouvrages, en vers et en prose, dont la plupart seront cités plus loin; elle se retira dans un couvent en 1418 et mourut après 1429.

avaient vécus ou eussent souhaité de vivre, romans assez fades, où jaillissent çà et là quelques éclairs de sentiment ou même de passion. Le Livre du duc des Vrais Amants, en vers et en prose, avec lettres échangées, est une lointaine et très irmocente ébauche de la Nouvelle Héloïse ; le Dit de la Pastoure (1403) une élégie un peu monotone, où ime bergère, aussi tendre que sage, telle que l'eût conçue Gessner, éprise d'un brillant et volage chevalier, épanche ses douleurs dans le sein d'ime confidente; les Cent ballades d'Amant et de Dame, un duo d'amour où il y a de la grâce et même quelque variété. Plus artificiels sont encore, en dépit de jolis détails, le Débat des deux Amants, le Livre des trois Jugements, le Dit de Poissy, qui, comme plusieurs poèmes de Machaut, développent à l'infini des thèmes de jeux-partis.

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