‹ Histoire des lettresChapitre 167 sur 206 · ALAIN CHARTIER · texte numérisé non relu

ALAIN CHARTIER

ALAIN Ce fut une autre victime de la

CHARTIER mode que le brillant et spirituel Alain Chartier, dont la dictature littéraire, malgré ses défauts ou à cause d'eux, se prolongea jusqu'au seuil du seizième siècle (i). C'est à cette époque que fut inventée la gracieuse légende qui nous montre la dauphine Marguerite d'Ecosse déposant un baiser sur les lèvres du poète endormi, bien qu'il fût « l'un des plus laids hommes de son siècle », parce que « de cette précieuse bouche étoient issus tant de bons

mots et de vertueuses sentences )>. Choyé des grands, Chartier se résigna, lui 'aussi, à les servir selon leurs goûts. Il n'y a rien d'original, quant au fond, dans son Débat du Réveille- Matin, où un amant malheureux réveille son ami pour lui conter ses peines, dans celui des deux Fortunés d'Amour, dialogue entre deux chevaliers dont la maigreur et l'embonpoint symbolisent les douleurs et les joies, ni même dans la Belle Dame sans merci, où est repris le vieux thème de la pastourelle : supplications d'un amant transi qui menace de mourir, et meurt en effet, ripostes narquoises d'une belle insensible, qui se drape dans son insensibilité. Ce qu'il y a de nouveau dans ce petit poème, c'est ime langue alerte et vive, pure de

(i) Alain Chartier, dont la vie est mal connue, naquit à Bayeux, vers 1385, de famille bourgeoise ; chassé de Paris par la terreur bourguignonne en 141 8, U s'attacha à la forttme du dauphin (le futur Charles VII) dont il fut im des agents les plus actifs et intelligents ; il fut chargé de missions diplomatiques en Hongrie et à Venise en 1425, en Ecosse en 1428 ; il résulte d'un passage du Lime des Fortunes de Jean Régnier qu'il était mort en 1433.

latinismes, un style vif, étincelant de jolis détails, qui lui valurent, en dépit du pédantisme envahissant, un prodigieux succès, attesté par une foule d'imitations et répliques, dont les prenfières au moins paraissent avoir été habilement provoquées par l'auteur lui-même. Ainsi ce vigoureux écrivain qui, dans sa prose en latin et en français, s'est élevé au-dessus de Balzac et devait atteindre, dans son Quadrilogue vrwectif à la plus haute éloquence, se ravalait à n'être que le Voiture de la plus frivole des cours; et tout cela s'écrivait en 1424, quatre ans après le traité de Troyes; la France mutilée était à l'agonie; l'Anglais régnait à Paris; à Bourges et à Issoudun le jeune roi s'amusait, et ses poètes, on le voit; l'y aidaient de leur mieux.

LE « LIVRE DES QUATRE DAMES » Même quaud il aborde des sujets plus

LE « LAI DE PAIX » graves, Chartier reste badin : il n'y a pas

trace d'émotion, même dans ce Livre des Quatre Darnes^ d'une insipide prolixité, et qui pouvait emprunter au sujet ime tragique grandeur : les « quatre dames » qu'il met en scène, et qui ont perdu à Azincourt, par la mort, la captivité, la disparition, la fuite, les chevaliers qu'elles aimaient, paraissent moins préoccupées de leur douleur que de « requérir jugement » sur le point de savoir laquelle doit en éprouver le plus. Ce début, d'une mièvrerie banale :

Pour oublier merencolie

Un doulx matin aux champs issi,

Et pour faire chière plus lie.

Au premier jour qu'Amour rallie Les cuers en la saison jolie.

n'est-il pas, en un pareil sujet, plus qu'ime faute de goût?

C'en est une autre, et non moins grave, que d'avoir emprisonné dans la plus ingrate de toutes les formes et découpé en petits vers guillerets et sautillants ce tableau des misères de la guerre civile, ce noble appel à la concorde, adressé aux princes du sang, qu'est le Lai de Paix :

Dieu, quels maux et quel dommage. Quels ouvrages, Quels pillages

Et forçages Et quant petits avantages Sont venus par vos débats !

Et pourtant Christine et Chartier, ils l'ont bien prouvé, étaient capables de sentiments élevés, et souf&aient sincèrement des maux de leur patrie; mais c'était vraiment la destinée de la poésie de cette époque que de rapetisser tout ce qu'elle touchait et d'étouffer toute émotion sous l'amas des fleurs artificielles.

TRADUCTIONS Ccs élégatitcs fadaises étaient heureusement loin de cons-

tituer l'unique nourriture intellectuelle de l'aristocratie. Parmi les livres dont le Songe du vieil Pèlerin recommande la lecture aux jeunes nobles, de préférence à celle des romans, « remplis de bourde, folie et vanité », figurent d'abord un grand nombre de traductions, notamment celles d'Aristote, Sénèque, Valère Maxime, qui étaient alors à la portée de tous les lecteurs de haut rang. Le quatorzième siècle en effet ne se contenta point des abrégés ou extraits d'ouvrages anciens qui étaient entrés dans les compilations antérieures; il voulut connaître les textes directement, en leur entier, et de préférence, les plus sérieux, les plus instructifs. Boèce, en dépit des difficultés presque insurmontables que présentaient la recherche de son style et la subtilité de sa pensée, ne fut pas traduit moins de cinq ou six fois ; le Lime des Quatre Vertus, alors attribué à Sénèque, le fiit par Christine de Pisan, Jean de Courtecuisse (qui traduisit aussi le De Senectute et le De Amicitia de Cicéron, entre 1405 et 1410) et Laurent de Premierfaict (traducteur des compilations historiques et morales de Pétrarque et de Boccace, ainsi que du Décaméron).

Les œuvres des historiens n'étaient pas moins recherchées que celles des moralistes. Dès le milieu du quatorzième siècle (entre 1352 et 1356), Pierre Bersuire avait traduit, sur l'ordre du roi Jean, tout ce que l'on possédait alors de Tite-Live (i) ; en 1375, frère Simon de Hesdin entreprit pour Charles V une version de Valère- Maxime, qui fut terminée en 1401 par Nicolas de Gonesse. Sur l'ordre de Charles V, qui demandait aux anciens des principes et des méthodes de gouvernement, Nicolas Oresme exécuta, d'après un texte latin (entre 1370 et 1377), sa traduction d'Aristote, qui embrasse entre autres choses la Politique, VÊthique, VEconomique, et Raoul de Presles celle de la Cité de Dieu de saint Augustin (entre 1371 et 1375). Celle-ci mérite une place dans l'histoire de l'érudition et de la critique : préludant aux patients travaux des érudits de la Renaissance, Raoul n'avait pas collationné moins de trente manuscrits et il citait dans son commentaire plus de cent auteurs sacrés ou profanes.

(i) Pour ce prince et sa mère, Jeanne de Bourgogne, Jean de Vignay avait déjà traduit la compilation d'histoire universelle qu'est le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais.

POÈMES DIDACTIQUES La littérature didactique d'inspiration religieuse fut

ET SATIRIQUES alors ïïioius féconde qu'à l'époque précédente, dont cer-

tains livres, comme la Somme le Roi, conservaient toute leur vogue. Quelques traités nouveaux, en dépit de leur lourdeur, la leur disputaient, comme les trois Pèlerinages, également fastidieux (ils comptent plus de trente-six mille vers) du moine normand Guillaume de T>ï^\tv\^Çr {Pèlerinages de la Vie humaine, 1332, refondu vers 1350; de VAme, 1355 ; de Jésus-Christ, 1358). C'est une allégorie sous forme de vision qui, empruntant son cadre aux Voies de Paradis et d^Enfer, nous promène d'abord en ce monde, puis en Purgatoire et en Paradis, et se termine par un récit de la Vie et de la Passion du Christ (1). Le Miroir de V Homme, de John Gower (mort en 1402), en trente mille vers, le dernier ouvrage de longue haleine écrit en français par un Anglais, est im traité de morale surtout laïque, où prennent place de longs morceaux satiriques. Il y a aussi de la satire, atténuée par mille réticences, dans le « Registre » du chanoine toumaisien Gilles le Muisit, naïve confession d'un octogénaire qui, tout en faisant le procès de son siècle, dévoile le fond de son âme, vulgairement bourgeoise. Elle domine, naturellement, dans le Miroir de Mariage d'Eustache Deschamps (en douze mille vers), où sont ressassées, parfois avec une verve amusante, les accusations portées de tout temps contre le sexe faible.

OUVRAGES La noblesse n'avait jamais été à la fois plus folle et

SUR L'ÉDUCATION pj^g accucillante aux prédicateurs de sagesse : les traités d'éducation, originaux ou traduits, pullulent alors. Le carme Jean Golein traduit pour Charles V (en 1379) le traité de Gilles Colonna, sur l'éducation des princes, et celui de Cassien sur l'institution des moines ; Jacques Legrand, célèbre comme prédicateur, met lui-même en langue vulgaire son Archiloge Sophiœ, dont il dédie le premier livre à Louis d'Orléans, le second à Jean de Berry (1410). Dans VEpître d'Othéa (transcription du vocatif w ^éx, la déesse) à Hector de Troie, en vers et en prose, Christine de Pisan enferme une sorte de catéchisme du jeune chevalier en six cents articles, où les préceptes sont appuyés de citations et d'exemples. Christine encore, dans sa Cité des Dames et son Trésor de la Cité des Dames (1405), trace aux femmes des divers états leurs devoirs, en leur proposant comme modèles quelques héroïnes anciennes ou modernes ; dans ses Enseignements moraux et Proverbes moraux, elle réduit en quatrains et en distiques les principales maximes de

(i) Ce poème devint en Angleterre, au dix-septième siècle, le modèle du fameux Voyage du Pèlerin, du prédicateur ambulant John Bunyan, dont il y a d'innombrables éditions.

la sagesse antique. Alain Chartier fait parler en autant de ballades les douze vertus qui constituent la vraie noblesse, en engageant les jeunes seigneurs à dire chaque jour leurs heures en ce Bréviaire des Nobles. C'est aussi un traité d'éducation, de visées toutes pratiques, où se peignent au vif la créduHté et la grossièreté de l'époque, que le <( Livre » rédigé en 1372 par le chevalier de La Tour-Landry (en Anjou) pour l'éducation de ses filles ; il se compose essentiellement d'anecdotes, les unes empruntées à la Bible et fournies à l'auteur par ses deux chapelains, les autres, souvent fort peu édifiantes, qu'il puise dans la tradition ou dans ses propres souvenirs.

SUR LA SCIENCE L'historien des mœurs ne trouve pas moins à glaner dans

MÉNAGÈRE {q Métiogier de Paris (vers 1390), sorte de testament laissé par

im bourgeois riche et âgé à sa jeune femme pour la guider dans la vie quand il aura

ENLUMINURE DU Livre du roi Modus et de la reine Ratio.

disparu : les préceptes moraux et hygiéniques, dictés par une tendresse touchante, émaillés d'exemples et de citations, y sont suivis de conseils sur la façon de traiter les serviteurs, d'organiser les réceptions, de soigner son jardin, et le tout est complété par des recettes culinaires et im petit traité de vénerie. Le Bon Berger (1379)5 d'un auteur incormu (car Jean de Brie est évidemment un nom supposé), qui contient des préceptes d'astrologie, de médecine et de morale, a passé en grande partie dans le Grand Calendrier et Compost des Bergers, qui, popularisé par la Bibliothèque bleue, est resté, jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, l'almanach le plus répandu dans nos campagnes. Il y a un incohérent mélange de philosophie, de morale, d'histoire ancienne et moderne, le tout sous forme allégorique, dans le Chemin de lonc Estude (en six mille vers) et le Lime de Mutation de Fortune (en vers et en prose), que l'infatigable Christine dédia, en 1402 et 1403, l'un à Charles VI, l'autre à Philippe de Bourgogne.

SUR LA GUERRE Mais à CCS Compilations confusément encyclopédiques, on

ET LA CHASSE commençait à préférer des ouvrages où un sujet restreint était traité d'une façon précise. L'art de la guerre est exposé dans le Livre de Chevalerie de Geoflfroi de Chamy, qui mourut à Crécy, dit Froissart, (( la bannière de France entre ses mains », dans V Arbre des Batailles d'Honoré Bonet, prieur de Salon (1389), et dans plusieurs traductions de Végèce ; celui de la chasse, dans le Livre (anonyme) du roiModus et de la reine Ratio (en prose, vers 1350, avec im appendice pieusement allégorique), dans les Déduits de la chasse (en vers), de Gace de la Buigne, chapelain de Jean II, dans le Livre de chasse, que le comte de Foix Gaston Phœbus ne dédaigna pas de composer, en prose française (1387), et qu'il dédia à Philippe de Bourgogne.

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