‹ Histoire des lettresChapitre 171 sur 206 · PLANCHE IX · texte numérisé non relu

PLANCHE IX

il faire la besogne. Mais qu'est-ce a voir, es consaux de leurs assemblées? C'est tout pour rire leur ouïr dire leur raison, ou le plus fol parle premier, a tout son tablier devant soi. Ce semble un droit jeu de personnages fait par moquerie. »

Les espérances qui se font jour dans le titre même de l'ouvrage (Livre de Paix) ne devaient pas se réaliser. Pour échapper à l'orage, Christine dut se réfugier dans un couvent et condamna à l'inaction sa plume trop féconde. Elle ne rompit le silence que dix-neuf ans après, pour saluer, avec plus d'émotion que de poésie, les premiers succès de Jeanne d'Arc :

Une fillette de seize ans, (^'est-ce pas chose hors nature?).

Et devant elle vont fuyant Les ennemis ne nul n'y dure ; Elle fait ce, maints yeux voyant,

Et d'eux va France descombrant Et recouvrant chasteaux et villes...

Tel force n'ot Heaor n'Achilles ; Mais tout ce fait Dieu, qui la mène (i).

A LAiN Quant à Charrier, s'il fut l'organe d'un parti, c'était celui des

£m. chartier i^ares patriotes groupés autour de ce roi de Bourges, qui fut trop longtemps sourd à leurs exhortations (2). Aussi y a-t-il souvent dans ses plaintes une nuance de découragement. Le Quadrilogue invectif, la plus belle de ses œuvres françaises, est un lugubre inventaire des misères de la patrie, un réquisitoire passionné que dressent l'un contre l'autre les trois ordres. Devant la France, « dolente, esgaree », déguenillée, comparaissent ses trois fils, l'un appuyé sur sa hache d'armes, « effrayé et songeur », le second « en vestemens Ions, sur im siège de costé », le troisième, « en vil habit, renversé sur la terre, plaintif et langoureux ». Aux reproches de levir mère commune, le Peuple répond qu'il n'est pas coupable, mais victime, qu'il porte la peine de l'imprévoyance et des excès de la noblesse et du clergé, qui se sont ligués contre lui. Le chevalier riposte, puis le clerc, l'un et l'autre accusant pour se disculper. Le dernier, qui fait figure d'arbitre, remarque sagement que, quand la maison brûle, il vaut mieux s'employer à éteindre l'incendie que se disputer

(i) Autres ouvrages de Christine, non mentionnés jusqu'ici : Épître av dieu cP Amour (en vers, 1399), réfutation des accusations portées contre les femmes ; Épîtres à Jean de Montreuil et Gantier Col sur le Roman de la Rose (en prose, 1401-1402), même sujet ; le Livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles (en prose, 1404) ; Vision de Christine (en prose, 1405), dissertations sur tous sujets, suivies d'ime autobiographie ; Corps de Policie (en prose, 1407), compilation d'après la poUtique d'Aristote.

(2) Ses œuvres poUtiques les plus importantes sont écrites en latin. Ses épîtres Ad Universitatem Parisiensem et De detestatione helli Gallici et suasione pacis, écrites peu après le traité de Troyes, sont de chauds plaidoyers en faveur de l'imion de tous les partis autour d'vm prince qui est le seiil soutien de la cause nationale et le seul espoir des bons Français.

LITTtRATURK, T. I.

pour savoir qui Ta allumé : (( Ainsi donc fault tirer au collier et prendre aux dents le frein, vertueusement. »

L'auteur de ces fortes pages, en qui on reconnaîtrait malaisément celui de la Belle Dame sans Merci, est vraiment le premier de nos prosateurs classiques : le dix-septième siècle l'a bien compris, qui, si dédaigneux qu'il fut de ces siècles barbares, faisait en sa faveur une exception unique. Nourri d'antiquité, il a déjà le goût des idées générales, des déductions logiques, de la période harmonieuse et cadencée ; tempérant l'imitation de Cicéron par celle de Sénèque et de Tacite, il balance l'antithèse et décoche le trait avec une habileté dont le seul défaut est de ne pas s'ignorer assez. Tantôt ce sont les grands mouvements oratoires des Catilinaires, avec apostrophes et prosopopées, tantôt les petites phrases à facettes des Lettres à Lucilius (i).

ROIS C'est au quatorzième siècle que, pour la première fois dans

ET TRIBUNS j^g tcmps modcmes, il fut donné à la parole humaine de mesurer son pouvoir. Alors naquit l'éloquence des rues et celle de la tribune, avec lesquelles celle de la chaire en vint à rivaliser et parfois à se confondre. Les princes eux-mêmes ne dédaignaient pas de manier cette arme et se transformaient volontiers en tribuns. Un jour d'été, du haut d'une estrade adossée à Saint-Germain-des- Prés, Charles le Mauvais harangua ime foule de plus de dix mille personnes, grouillant dans le Val des Écoliers, que sa faconde retint autour de lui de six heures du matin à midi. Pour contre-balancer l'effet de ses discours, l'avisé Charles V, dont l'éloquence a été rappelée sur son épitaphe, et Louis d'Orléans lui-même, le plus aristocrate des hommes, sortaient discrètement de leur palais, et s'en allaient aux Halles ou dans les « ouvroirs » chapitrer le commun peuple. Il faut lire dans Froissart

(i) On vient d'exhumer d'un manuscrit de Berlin une sorte de réplique en vers du Quadrilogue^ d'un style plus dépouillé et plus énergique, qui nous montre Chartier poète sous un jour tout nouveau : c'est un débat sur les affaires du temps entre im jeime noble, sceptique et jouisseur, im vilain aigri jusqu'à la révolte, et un vieux héraut d'armes, raisonnable et raisonneur ; la noblesse, et même çà et là la royauté, y reçoivent d'assez rudes avertissements (Voy. A. Thomas dans \q Journal des Savants, 1914, p. 442). Le Curial, qui n'a guère été moins loué que le Quadrilogue, n'est pas de notre ressort, car le texte original est en latin et la traduction, où il y a des contresens, n'est sûrement pas de Chartier. C'est un portrait du courtisan, écœurant d'égoïsme et d'hypocrisie, avec des traits vraiment dignes de La Bruyère et de Saint-Simon.

DE L'AVÈNEMENT DES VALOIS A i437

le passage (liv. Il, chap. CLiii) où Philippe Arteweld, après avoir annoncé aux Gantois vaincus que le comte de Flandre refuse de les recevoir à merci, les entraîne aux résolutions suprêmes : d'abord mornes, désespérés, « pleurant et tordant leurs poings », ils se ressaisissent en l'écoutant, et s'écrient tout d'une voix quand il a fini : (( Nous le voulons, et autrement ne finerons ! » Robert Le Coq et Charles Toussac, aux États généraux de 135^, Eustache de Pavilly, à ceux de 141 3, jouèrent un rôle analogue à celui des leaders de la Constituante et de la Convention. Le moine augustin Jacques Legrand ameutait contre la cour les fureurs populaires et faisait

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