CHARLES LE MAUVAIS A SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS
entendre à Isabeau et aux oncles du roi les plus dures vérités : <( La déesse Vénus, clamait-il, règne seule à votre cour ; l'ivresse et la débauche l'accompagnent. Ces maudites et infernales suivantes qui vous assiègent corrompent les mœurs et énervent les cœurs. Elles amollissent écuyers et chevaliers, en les faisant trembler devant les blessures qui les défigureraient. » Le carme Thomas Couette, qui fut brûlé à Rome, en 1432, parcourut longtemps la Flandre et l'Artois, « blasphémant, dit Monstrelet, contre l'Éghse, le clergé et les nobles ». En 1429, le cordelier Richard haranguait en plein air des auditoires de cinq à six mille personnes, « tournant le peuple a dévotion plus que sermonneur qui depuis cent ans avoit prechié ». A sa voix on allumait des bûchers, où les femmes jetaient parures et colifichets, les hommes, « jeux de cartes, d'échecs et tous autres jeux de plaisance ». Les philippiques de Savonarole, un peu plus tard, renouvelleront dans une ville non moins amollie et corrompue des scènes pareilles.
Mais de tous ces orateurs nous avons à peine conservé quelques paroles authentiques; nous ne connaissons leurs discours que par les résumés infidèles ou secs qu'en donnent les chroniqueurs ou les documents officiels.
LES SERMONNAIRES. L'éloqueuce purement religieuse nous est un peu
GERSON mieux connue, quoique beaucoup de monuments en aient
été traduits ou résumés en latin. Devenue moins dogmatique et plus familière, dès la fin du treizième siècle, sous l'influence des ordres mendiants, elle tombe fréquemment dans la trivialité et la bouffonnerie, et recourt d'autre part, pour plaire aux oreilles délicates, aux mêmes artifices que la littérature de cour. Le second de ces défauts est très sensible chez le plus grave des prédicateurs d'alors, Jean Gerson (i), qui subit profondément l'influence de ce Roman de la Rose qu'il devait maudire : chez lui aussi abondent les allégories, et la phraséologie de l'amour mystique se calque servilement sur celle de l'amour profane (2). Nous avons heureusement de lui quelques homélies prêchées devant des auditoires populaires, où il y a de la simpUcité et de l'onction, où se répand cette tendresse de cœur qu'il se reconnaissait à lui-même : rien de plus touchant par exemple que le sermon Ad Deum vaditi où il décrit les angoisses de la Vierge attachée aux pas de son fils durant la Piassion (3).
CHRONIQUEURS L'historfographie, au commencement de la guerre de Cent
BOURGEOIS ansj change nettement de caractère. Les chroniques monacales, rédigées en latin, languissent ou s'arrêtent, tandis que le goût de l'histoire se répand de plus en plus dans le monde laïque, même dans la classe bourgeoise ; les
(i) Gerson, né en 1363, chancelier de l'Université en 1395, mort à Lyon dans la retraite en 1439. Sur son activité théologique et ses ouvrages en latin, voy. Première partie. Il avait rédigé en français ime soixantaine de sermons dont on a publié en 1502 une traduction latine ; l'édition de Ellies Du Pin (1706) n'en donne que six sous leur forme originale; on n'en a publié depuis que quelques fragments et un autre en entier (Voy. ci-dessous, note 3).
(2) Voyez l'analyse, par A. Piaget, du sermon Accipietis virtutem Spiritus sanctiy prêché devant Charles VI en 1391, dans l'Histoire de la langue et de la littérature française de Petit de Julleville, t. II, p. 246).
(3) Voy. l'excellente édition de ce sermon par D.-H. Carnahan (University of Illinois ^ 1917).
menus événements sont notés avec plus de soin et ime précision plus pittoresque ; au récit des faits se mêlent des jugements, souvent très hardis. Ce sont de véritables Mémoires, très attachants et personnels, que le Journal de Nicolas de Baye, greffier au Parlement (qui embrasse les années 1400-1417), et celui dit « d'un bourgeois de Paris » (de 1405 à 1449) dont l'auteur en réalité était prêtre et clerc de l'Université. Dans celui-ci surtout, se reflète au jour le jour l'état d'esprit de la bourgeoisie aisée de Paris, hostile aux grands et aux favoris, dont les exactions la ruinent, se ralliant aux Bourguignons par dépit, acceptant la domination anglaise par amour de la tranquillité, puis, constatant que celle-ci n'a même pas ramené l'ordre, revenant au loyalisme, mais sans renoncer à son humeur frondeuse.
L'intérêt historique de ces docimients est bien supérieur à leur valeur littéraire ; les seuls noms dignes de figurer ici sont, à cette époque, ceux de Jean le Bel et de Froissart.
JEAN Tous deux étaient de Valenciennes. Le premier, issu d'ime
i^ BEL femillc noble, exerça dans sa jeunesse le métier des armes ; devenu, dans son âge mûr, chanoine de Saint-Lambert de Liège, il continua de mener la vie du grand seigneur : il s'habillait, nous dit un de ses familiers, comme un chevalier banneret, faisait volontiers chansons et virelais, tenait table ouverte et ne se rendait guère à son église sans une suite de quinze à vingt personnes. Â la cour de Jean de Beaimiont, son suzerain, il avait rencontré ime foule de chevaliers ayant pris part, des deux côtés, à la grande guerre : c'est à l'aide de leurs récits qu'il composa une histoire « des choses advenues en France, en Angleterre, en Ecosse, en Bretagne et ailleurs », de 1326 à 1361.
Cette histoire, dont l'originalité est d'être faite tout entière d'interviews, est très attachante, et donne, sans se perdre en détails inutiles, une vive impression de réalité. Quelques-unes des plus belles scènes qui se lisent dans Froissart et dont on lui fait généralement honneur (par exemple le récit de la campagne d'Ecosse en 1327 et celui de la reddition de Calais) ont été simplement copiés chez son devancier. Jean le Bel se pique d'une parfaite impartialité : scn seul but est de rendre justice au mérite, où qu'il se trouve, et de transmettre à la postérité les noms des mieux faisants, vainqueurs ou vaincus, en se tenant loin des exagérations des louangeurs gagés, (( au plus près de la vérité ».
FROISSART Jean Froissart, né en 1337, bien qu'il fut de souche bourgeoise,
passa toute sa vie dans les cours. Sa vocation historique s'était éveillée de bonne heure, suscitée probablement par l'exemple de son brillant com-
patriote. A Tâge de vingt-quatre ans il avait déjà composé un « livre » relatant les événements de 1356 à 1360, qu'il alla présenter à Philippa de Hainaut, épouse d'Edouard III et nièce de son seigneur. Bien accueilli par la reine, qui le nomma « clerc de sa chambre », il entra en relations, non seulement avec la cour anglaise, mais avec les chevaliers français qui servaient alors d'otages au roi Jean. Reprenant et amplifiant les procédés d'information de Jean le Bel, il ne se borna pas à interroger autour de lui les acteurs du drame dont le premier acte venait de se clore, mais entreprit, soit à la suite de la cour, soit isolément, « aux frais et coustages » de ses protecteurs, des voyages qui le conduisirent en Ecosse (1365), en Guyenne (1367), en ItaHe (1368) ; rentré dans son pays après la mort de la reine (1369), il trouva de nouveaux appuis dans la personne des seigneurs de la région, presque tous parents ou alliés de celle-ci, Robert de Namur, Guy de Blois, sire de Chimay, Wenceslas de Brabant, Aubert de Bavière, duc de Hainaut. Nommé (1373) curé des Estines (près de Thuins), il jouit des loisirs nécessaires à son travail. Bientôt il pouvait offrir à Robert de Namur le premier livre de ses Chroniques, « fondées et ordonnées sur celles de Jean le Bel », où il racontait l'histoire de la France et de l'Angleterre depuis 1326. Peu après, ses sentiments à l'égard de Robert s'étant refroidis, il remaniait profondément son récit pour l'offrir à Guy de Blois. Après quinze ans de travail sédentaire, il se remit en route pour recueillir de nouveaux renseignements, parcourut la Guyenne, s'arrêta à Orthez chez Gaston Phœbus, puis, attaché à la suite de la nièce de ce prince, Jeanne de Boulogne, qui venait d'épouser le vieux duc de Berry, il visita Avignon et regagna Paris (1388-1389). En 1395, enfin, il retourna en Angleterre et séjourna pendant trois mois à la cour de Richard II. Dans l'intervalle de ses pérégrinations, il remaniait sans cesse et continuait ses premiers récits. Son quatrième livre, qui s'arrête à 1401, paraît inachevé : c'est sans doute la mort seule qui interrompit son infatigable labeur.
Froissart emprunte à Jean le Bel, en la précisant un peu, sa conception de l'histoire, brillant palmarès des belles actions, destiné à magnifier et promouvoir, sans acception de parti, la vertu de prouesse, fondement de toute chevalerie, dont il parle, en son prologue, avec une exaltation quasi mystique. Comme lui il néglige les sources écrites de toute nature, pour s'en tenir aux témoignages oraux, directement recueillis. De là découle le principal mérite de sa chronique, dramatique et vivante au suprême degré ; de ces acteurs, de ces témoins encore vibrants d'émotions toutes fraîches, nous entendons la voix et nous devinons les gestes. Ce livre est comme un théâtre où ils sont venus jouer leut bout de rôle et réciter leur tirade.
Pour peser et contrôler ces témoignages et dégager des faits particuliers quelques
idées générales, pour comprendre son temps et le juger, il eût fallu à Froissait des qualités qui n'étaient pas les siennes : esprit léger et superficiel, il ne voit que l'extérieur, et, s'il recherche les causes, il ne découvre que les plus proches et apparentes. Ame sans noblesse et sans ressort, il épouse inconsciemment les passions et les préjugés du milieu où le plongent les circonstances ; ébloui par les raffinements de la galanterie et du point d'honneur, il n'a pas soupçonné la misère morale d'une féodaUté devenue inconsciente de ses devoirs et de son rôle, il n'a pas deviné les passions viles qui grouillaient sous les parades théâtrales. Dans cette société en dissolution, dont il était l'enfant gâté, tout lui semble parfait et durable : il condamne sans examen les revendications bourgeoises, n'aperçoit même pas les souffrances du peuple, sur lesquelles s'apitoient Jean de Venette dans son mauvais latin, Chartier dans ses tirades cicéroniennes ; il condamne en bloc toute rébeUion, enveloppant dans le même mépris les hordes sauvages de Wat Tyler et les bourgeois révoltés de Gand : « pendaille et ribeaudaille » que tout cela !
L'impartialité même dont il se pique à l'égard des nobles ne résiste pas aux influences du dehors : la première rédaction de son premier livre, écrite pour Robert de Namur, représente la version anglaise des événements, la seconde, inspirée par Guy de Blois, la version française ; il efface de son quatrième livre, pour ne pas froisser Aubert de Bavière, les traits désobUgeants pour Henri IV, que lui avait d'abord dictés sa reconnaissance pour Richard II. Si ses derniers chapitres enfin ressemblent à un réquisitoire contre le duc d'Orléans, ce n'est ni mauvaise foi ni parti pris, mais parce qu'il respirait en Hainaut et en Flandre une atmosphère bourguignonne.
En somme, comme historien, il marque, même sur le vieux Villehardouin, un sensible recul ; mais c'est un incomparable « imagier » ; sa chronique a souvent été comparée à une immense tapisserie, aux couleurs somptueuses et chatoyantes, qui éblouit et amuse les yeux, mais provoque rarement la réflexion.
ES MIRACLES Lc répertoire dramatique de cette époque, qui dut
DE NOTRE-DAME » être richc et varié, — car les formes nées au treizième siècle continuaient certainement à vivre, — a subi d'immenses pertes, qui creusent dans l'histoire de notre théâtre une fâcheuse lacune. Un seul genre est alors abon-
damment représenté, celui des « Miracles » ; encore le célèbre recueil de la Bibliothèque nationale, qui nous en donne un aperçu assez complet, ne contient-il presque que des Miracles de la Vierge. Ces quarante pièces, qui furent probablement jouées par les membres de la même confrérie pieuse, à Paris même ou dans les environs, vers le milieu du quatorzième siècle, sont toutes jetées dans le même moule, qui n'a du drame que l'apparence : nulle intrigue, nulle analyse de caractères préparant ou expliquant les événements ; les récits utilisés (dont nous possédons la plupart) ont été gauchement distribués en scènes, où abondent les hors-d'œuvre ralentissant