‹ Histoire des lettresChapitre 174 sur 206 · DE LA RENTRÉE DE CHARLES VII A PARIS A L'AVÈNEMENT DE FRANÇOIS P · texte numérisé non relu

DE LA RENTRÉE DE CHARLES VII A PARIS A L'AVÈNEMENT DE FRANÇOIS P

1. Caractères généraux de la société et de la littérature. — //. La littérature narrative; le roman idéaliste; le roman réaliste et satirique. — ///. La poésie lyrique; Villon et Charles d'Orléans. — IV. Poésies diverses^ badines et didactiques. — V. Les rhétoriqueurs. — VL Vhistoire. — VIL Le théâtre sérieux, religieux et profane. — VIII. Le théâtre comique.

ANS les quarante premières années du quinzième siècle, les conditions d'existence de la noblesse avaient beaucoup changé : un très grand nombre de gentilshommes avaient été ruinés par la guerre; les uns s'étaient mis à mendier emplois et offices ; d'autres, qui se distinguaient à peine des bourgeois, à vivre modestement sur leurs terres, ou de l'exercice de quelques professions industrielles réputées nobles. Tous ceux-là évidemment ne s'intéressaient que médiocrement aux manifestations littéraires et n'étaient guère en état de les encourager. Mais d'autre part, quelques grandes maisons subsistaient ou s'étaient fondées, pourvues d'immenses domaines, regorgeant de richesses, dont elles faisaient souvent un noble emploi. A aucime autre époque les goûts artistiques et littéraires ne furent plus répandus dans

la haute société. Le « mécénat » fut pratiqué pendant les trois premiers tiers du quinzième siècle, avec une magnificence inouïe, par les ducs de Bourgogne, Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire (i) ; avec un éclat moindre, proportionné à des ressources plus modestes, par les ducs de Bretagne et de Bourbon (2); par des princes vraiment artistes, Louis et Charles d'Orléans et René d'Anjou. Le goût des livres était très répandu dans la noblesse et même la bourgeoisie : Jean, comte d'Angoulême, Ehmois, Jacques d'Armagnac, Charles d'Albret, Tanneguy du Châtel, Gilles de Rais, Antoine, bâtard de Bourgogne, Guillaume Fillastre, évêque de Verdun, puis de Toumay, Louis de Bruges, sire de la Gruthuyse, Jacques Cœur, étaient des bibliophiles émérites, grands amis des reliures somptueuses et des fines enluminures.

On a réussi à dresser le catalogue de quelques-unes de ces bibliothèques, dont la composition permet d'apprécier la culture et les goûts de leurs possesseurs. Ce qui nous frappe le plus, c'est le discrédit où étaient alors tombées les productions de l'âge précédent ; le seul ouvrage du treizième siècle qui gardât sa vogue (mais elle était immense) est le Roman de la Rose. Les bibliothèques des ducs de Bourgogne et d'Orléans, notanmient, étaient très riches en livres en langue vulgaire (je ùe parle ici que de ceux-là) ; ce qui dominait dans la première, c'étaient les remaniements en prose, somptueusement illustrés, de chansons de geste et de romans d'aventure ; dans la seconde, les livres de science, d'histoire et de morale. Ce sont au reste ces derniers qui, dans toutes ces collections, l'emportent de beaucoup, mais la plupart sont des traductions. Les ouvrages dont la mention revient le plus souvent sont ceux de Valère-Maxime, Orose, Salluste, Sénèque, Boèce, saint Augustin, le Miroir historialy les Grandes Chroniques de France. La poésie est surtout représentée, sans parler du Roman de la Rose, par les œuvres, alors toutes récentes, de Digulleville, Machaut et Christine de Pisan. Vers le milieu du quinzième siècle seulement commencent à apparaître les noms de Dante, Pétrarque et Boccace. Les petits gentilshommes de province restaient fidèles aux goûts du moyen âge; au milieu du seizième siècle encore, si l'on en croit Noël du Fail, on ne trouvait sur leur « dressoir », avec la Bible et la Légende dorée, que deux ou trois romans de chevalerie, le Roman de la Rose et le Grand Calendrier des Bergers. Dans les bibliothèques des clercs et des juristes, ce sont naturellement les livres de théologie et de droit qui l'emportent, mais on y trouve aussi quelques volumes

(i) Sur ce sujet voy. le savant livre de M. G Doutrepont, La littérature française d la cour des ducs de Bourgogne y Paris, 1909.

(2) Sur les poètes attitrés de ces deux cours, Meschinot et Robertet, voy. ci-dessous, p. 515.

en français, de ceux qui viennent d'être cités, et, çà et là, un ou deux en grec (sans mention plus explicite).

LA CONDITION DE Le métier d'homme de lettres alla donc, au cours

L'HOMME DE LETTRES jjg ce siècle, s'améUorant de jour en jour : sous les titres de hérauts d'armes, écuyers, maîtres d'hôtel, valets de chambre, les écrivains, presque toujours clercs et parfois nobles, en arrivent à jouer auprès de leurs maîtres le rôle de secrétaires, confidents, conseillers, chargés d'aifaires. Ces emplois, ces faveurs se payaient naturellement en panégyriques : la littérature de cour subsiste donc, non moins vide, non moins artificielle qu'à l'époque précédente, mais, par suite de la diffusion et du prestige croissant des études latines, plus pédantesque encore et plus solennellement ennuyeuse.

LA LITTÉRATURE Mais désormais la littérature de cour trouve ime rivale

BOURGEOISE (j^ns la littérature bourgeoise : durant les cent années qui avaient précédé en effet, la bourgeoisie n'avait cessé de grandir : elle ne s'était pas seulement enrichie par le négoce ; elle avait, par sa participation aux afiaires de la province et de l'État, achevé son éducation poUtique. Sous Charles VII et Louis XI, qui lui empruntent leurs meilleurs ministres, elle tend à devenir vraiment la classe dirigeante. De plus en plus curieuse des choses de l'esprit, ses goûts s'imposent aux écrivains, pénètrent leurs œuvres, parfois même — car il n'y a pas, entre les deux courants Uttéraires, de cloison étanche — celles qui ont été exécutées dans les cours et pour les cours : le Petit Jehan de Saintré est dédié à im prince, et les Cent nouvelles nouvelles, avant d'être couchées par écrit, avaient été contées dans l'entourage immédiat de Philippe le Bon

LE RÉALISME ET LA L'csprit de cette bourgeoisie, surtout au

LITTÉRATURE PERSONNELLE tcmps dc Louis XI, très bourgcois lui-même, est un esprit positif, pratique, défiant des hautes pensées et des généreux élans ; ses vertus, solides et modestes, sont de celles qui ne peuvent fournir de thèmes qu'à un art très raffiné, celui d'un Dickens ou d'un Coppée, que cette époque ne pouvait encore concevoir. Ce que les contemporains de Pathelin traduisent dans la httérature, c'est leur sens du réel, leur inclination à ne voir dans les choses que leur côté vulgaire ou plaisant. La réaction contre la poésie idéaliste du douzième siècle et du treizième, inaugurée par le Roman de la Rose, atteint alors son apogée : le réalisme coule à pleins bords. Mais ce n'est plus, il importe de l'observer, le réalisme candide

et plat des fabliaux ; l'observation ici est plus fine et plus aiguë ; la raillerie directe y est souvent remplacée par Tironie ; l'esprit y apparaît, non encore l'esprit de mots, que découvrira Voiture, mais celui qui consiste à ne pas tout dire, à laisser deviner

quelque chose au lecteur ; le style enfin devient plus agile, plus vif, et, chez quelques écrivains, vraiment personnel.

Souvent la personnalité de l'artiste ne se manifeste pas seulement dans son style : elle anime toute son œuvre ou s'en dégage avec un puissant relief. Avant Villon, l'obscur Jean Régnier avait tiré de ses malheurs le sujet de ses vers (i); dans le plus banal des cadres, dans les récits les plus impersonnels, Martin Le Franc, Georges Chastellain, Antoine de La Salle trouvent moyen de nous révéler, les deux premiers une âme indépendante et fière, l'autre ime curieuse physionomie de philosophe narquois et désabusé. Par là la littérature du quinzième siècle, si éloignée de nous à tant d'égards, prend un aspect vraijEAN REGNIER. ' meut modeme.

CENTRALISATION Le contre-coup des transformations politiques, aussi bien

LITTÉRAIRE q^g cgiui de l'évolution sociale, se fit sentir sur la littérature.

Les provinces qui avaient, pour la plupart, perdu leur système monétaire, leur législation, leur administration propres, perdirent alors aussi toute trace de physionomie littéraire. Il n'y a plus, au quinzième siècle, comme au douzième et au treizième, de genres caractéristiques des diverses régions ; enfin, tous les écrivains, d'où qu'ils soient, s'expriment dans la même langue, assujettie à des règles de plus en plus précises, où n'apparaissent plus que çà et là quelques formes ou locutions sentant le terroir ; les idiomes méridionaux tombent décidément au rang de patois et ne sont plus écrits — et avec quelle maladresse ! — que par quelques auteurs

(i) Bailli d'Auxerre et chargé d'une mission par le duc de Bourgogne, il fut fait prisonnier par un parti de routiers français et passa dix-huit mois (1431-1432) dans vme des tours du palais épiscopal de Beauvais. Pendant sa captivité il rima un long poème intitvilé Fortunes et Adversitezt dans lequel il décrit ses tribulations et implore l'assistance de ses amis et protecteurs.

de mystères ou de farces : quelques-unes des œuvres les plus remarquables de l'époque émanent d'écrivains de langue d'oc, et c'est de la Provence propre que nous vient le plus brillant et le plus français peut-être des prosateurs d'alors, Antoine de la Salle (i).

LA LITTÉRATURE i'unification toutefois n'est pas absolue : en face de

BOURGUIGNONNE ja royauté, si appauvrie, si modeste, si méthodiquement attachée aux solides réalités, se dressait l'opulente, la théâtrale maison de Bourgogne, moins soucieuse de l'être que du paraître. Quand Louis XI alla se faire sacrer à Reims, il y fut précédé par Philippe le Bon, entouré d'une nuée de seigneurs aux parures étincelantes, suivi de cent quarante chariots remplis de joyaux, de vaisselle précieuse et de vins fins. Mais le « grand-duc d'Occident », qui faisait ainsi figure de roi, n'obtint rien de ce qu'il était venu chercher : c'était là comme un symbole de la politique des deux maisons rivales, et un présage de leurs destinées. Ces caractères se retrouvent dans la littérature qu'elles ont inspirée ou patronnée : la plupart des écrivains français se distinguent par le bon sens, l'ironie, la simplicité du style, tandis que la solennité prétentieuse, la creuse grandiloquence sont l'apanage des clients de la maison de Bourgogne, surtout à partir du règne de Philippe le Bon.

CHANSONS DE GESTE Jamais époque ne fut plus complètement

ET ROMANS MIS EN PROSE dépourvuc de poésie narrative : la chanson de geste était morte depuis deux siècles ; le roman en vers lui-même, sous ses diverses formes, était épuisé. Mais les héros, historiques ou légendaires, les Roland et les Ogier, les Tristan et les Lancelot avaient charmé trop de générations pour tomber brusquement dans l'oubli. Peut-être sufiisait-il, pour leur redonner le lustre de la jeunesse, de les habiller à la mode du jour. C'est à cela que s'employèrent, dans la seconde moitié du quinzième siècle, de laborieuses équipes de scribes, qui « dérimèrent » vme douzaine de chansons de geste, au reste bien choisies, dont ils ne con-

(i) Dès 1338 c'est en français que Raimon Vidal, au pied des Pyrénées, écrit son petit roman allégorique de la Chasse aux Médisants. C'est en français aussi que le provençal Honoré Bonet, à la fin du quatorzième siècle, rédige V Arbre des Batailles et la Vision de Jehan de Meung.

naissaient mallieureusement que les rédactions les plus récentes (Fierabras, Renaut de Montauban, Ogier le Danois, Valentin et Orson) et quelques romans d'aventures (Cligès, Erecy Perceval, Cléomadès) ; mais ils se bornèrent à écarter, avec les rimes, les chevilles les plus massives, les formules les plus surannées, sans chercher à donner au récit plus de cohésion et de vivacité ; ils alourdirent au contraire les poèmes primitifs du poids mort de leurs interminables suites. Ces plates compilations devaient néanmoins avoir im brillant succès : copiées d'abord dans de somptueux manuscrits richement décorés, dont s'enorgueillissaient les « librairies » prin-

cières, elles furent propagées par l'imprimerie naissante sous forme de solennels in-quarto, ornés de grossières gravures, que feuilleta toute la bourgeoisie lettrée du seizième et du dix-septième siècle ; recueillies enfin par la « Bibliothèque Bleue », imprimées à des milliers d'exemplaires par les Garnier et les Oudot de Troyes, elles pénétrèrent, jusqu'au milieu du dix-neuvième, dans les plus himibles chaumières : et c'est ainsi que les Roland, les Renaud, les Fierabras ont prolongé presque jusqu'à nos jours leur fabuleuse existence : figures vraiment nationales, puisqu'elles ont tour à tour passionné, enchanté, amusé toutes les classes de la nation dont elles avaient, aux jours de son enfance, incamé les rêves les plus sublimes.

RÉDACTIONS Mais il y avait longtemps, il faut bien le dire, que le public

REMANIÉES éclairé était las de ces amas d'aventures sans suite, de ce dévergondage de merveilleux monotone et puéril. C'était certainement une opinion générale que traduisait, en 1432, l'auteur de Paris et Vienne, écrivant, en son prologue, que, dans les Uvres de Tristan et de Lancelot, quelque plaisir qu'on y puisse prendre, il y a trop de choses « qui moult sont impossibles a croire )>, et déclarant leur préférer « ime matière bien raisonnable et plus creable ». Sur ce chapitre de la vraisemblance, ni lui ni ses émules ne sont au reste bien exigeants : s'ils bannissent résolument le bric-à-brac féerique, ils acceptent comme « raisonnables et creables » ces histoires à dormir debout de naufrages, rapts et reconnaissances qui, de la Uttérature byzantine, avaient depuis longtemps passé dans la nôtre.

Les romans les plus répandus au quinzième siècle ne sont en effet, quant au fond, que des versions, librement remaniées et fortement abrégées, de nos vieux

LE COMBAT DES (iRAS ET DES MAIGRES. — RENÉ PIOT.

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