‹ Histoire des lettresChapitre 182 sur 206 · MARTIN LE FRANC · texte numérisé non relu

MARTIN LE FRANC

littSrature, t. l.

Martin Le Franc, né à Aumale vers 1410, était un protégé d'Amédée VIII de Savoie, qui, devenu pape sous le nom de Félix V (1439), lui donna la prévôté du chapitre de Lausanne et le pourvut de nombreux bénéfices; il fut mêlé à de graves et délicates affaires et mourut en 1461. Dans son Champion des Dames, qu'il dédia, en 1442, à Philippe le Bon, il reprend la question mille fois débattue de la (c bonté et mauvaiseté » des femmes, et fait réfuter par Franc- Vouloir les arguments de Malebouche, c'est-à-dire de Jean de Meimg. Ce qui est intéressant dans ce fatras de vingt-quatre mille vers, d'une érudition énorme, au reste de seconde main, ce sont les digressions qui, heureusement, y abondent. Martin, qui avait beaucoup voyagé et savait observer, décrit exactement les mœurs des divers peuples, s'intéresse au progrès des arts, célèbre Jeanne d'Arc et le « divin esprit » qui l'inspira (et cela dans un poème dédié à un allié des Anglais et quatorze ans avant la réhabilitation de la Pucelle), flétrit éloquemment la frivolité et la corruption des prélats de cour et des nobles, auxquels il attribue les malheurs de la France, ne croit ni à l'astrologie ni à la sorcellerie. Il a une haute idée de la mission de l'écrivain et ne regrette pas d'avoir choqué les préjugés ou mécontenté ses patrons : il sait en effet que la gloire littéraire est une plante qui pousse lentement et dont celui qui la fait croître cueille rarement le fruit (i).

GEORGES Intelligence non moins ferme, âme non moins noble,

CHASTELLAiN Chastellain fut une éclatante et déplorable victime de la tyrannie des modes littéraires, dont il contribua plus que personne à resserrer et alourdir les chaînes (2). Flamand de naissance, vassal direct des ducs de Bour-

(i) Ces idées sont exprimées dans vme Complainte du livre du Champion des Dames à Maistre Martin Le Franc, où ce livre personnifié explique lui-même les causes de son insuccès et en console son « acteur ». L'autre grand ouvrage de Martin Le Franc, VEstrif de Fortune et de Vertu (en prose et en vers), n'est qu'ime compilation sans originalité d'après Boèce et le célèbre traité des Quatre Vertus faussement attribué à Sénèque.

(2) Né vers 1405, d'une famille noble, celle des châtelains d'Alost, il fit partie, dès 1434, de la maison des ducs de Bourgogne, qu'il servit jusqu'à sa mort, survenue en 1475. A la fin de sa vie, il fut créé chevalier et « indiciaire », c'est-à-dire historiographe de cette maison. Vers 1467, il s'était retiré de la cour et des affaires pour se donner tout entier à la composition de sa chronique, commencée vers 1455. Sur cette chronique, voir plus loin, p. 518.

gogne, indirect des rois de France, il avait appris, au cours de nombreux voyages et missions diplomatiques, à apprécier et aimer sa grande patrie : les Français sont, pour lui, « les enfants préélus du ciel, pilier, targe et écu de la chrestienté », le roi de France, « l'étoile du firmament, l'image de Dieu et son seul Christ oint en terre ». Toute sa vie il casessa le rêve chimérique de concilier l'unité de la France et l'indépendance des États bourguignons, d'équilibrer les ambitions rivales des rois et des ducs. S'il a fort malmené les premiers, alors qu'il croyait discerner dans leur politique le dessein d'amoindrir et d'himiilier la Bourgogne (i), s'il a dû écrire, en l'honneur de ses ducs, d'interminables panégyriques, débordants d'un enthousiasme de commande, il a su parfois, à mots couverts, leur dire de courageuses vérités; il a pris, devant le Téméraire, la défense de Gand, la cité libre, a osé lui rappeler que le premier devoir d'un prince est de gagner le cœur de ses sujets, et représenté à ce présomptueux, héritier d'un père fort avisé, l'exemple de Roboam, entre les mains de qui im puissant empire « se dissipa et rompit » parce qu'il ne craignit point d'opprimer ses peuples (2). Mais cet homme à l'esprit pondéré qui, connaissant à fond les secrets de toutes les cours, eût pu devenir im excellent écrivain politique, non content de s'abandonner à toutes les aberrations d'un goût décadent, les a aggravées par im culte maladif de l'antiquité : s'essayant à calquer la période cicéronienne, puisant à pleines mains dans le vocabulaire latin, il a pratiqué avec une constance déplorable l'art de noyer sa pensée sous le flot des mots sonores et vides, de la masquer sous les oripeaux les plus disparates; devenu, grâce à ses fonctions, à son talent, à la noblesse de son caractère, une sorte de dictateur littéraire, il est en grande partie responsable des ridicules de cette pitoyable école des rhétoriqueurs, qui, après avoir infesté les cours seigneuriales de Bourgogne, de Bretagne et de Bourbon (3), finit par étendre son influence sur celle même de nos rois (4).

(i) Dit de Vérité (écrit vers 1455).

(2) Advertissement au duc Charles, sous fiction de son propre entendement (vers 1467). — Les œuvres poétiques de Chastellain, qu'il est superflu d'énumérer, remplissent environ trois volumes (édit. Kervyn de Lettenhove, t. VI-VIII). A la poésie morale, appartiennent le Pas de la Mort, le Miroir des nobles hommes; à la poésie politique et de circonstance, outre les œuvres citées ci-dessus, la Complainte d'Hector, le Trône azuré (éloge de la royauté française), VEpître au bon duc Philippe, la Paix de Péronne.

(3) Le rhétoriqueur attitré de la cour de Bretagne fut Jean Meschinot (voir plus haut, p. 513) ; celui de la cour de Bourbon, Jean Robertet, admirateur fanatique et servile imitateur de Chastellain.

(4) Sur toute cette école, voy. l'ouvrage aussi substantiel qu'agréable de H. Guy, L'école des rhétoriqueurs, Paris, 1910 (Histoire de la poésie franco se au seizième siècle, t. I).

LES RHÉTORiQUEURS A Cclle-ci Icur avait été fermée sous Louis XI, sinon

LA COUR DE FRANCE « riotcuT, haigncux et sauvage », comme l'appelle Molinetj qui avait en vain frappé à sa porte, du moins trop positif pour s'intéresser à ces billevesées, trop intelligent pour en être dupe, au reste indifférent à la littérature. L'avènement au trône de Charles VIII, esprit faible et romanesque, esclave des traditions aristocratiques, qu'il mit son point d'honneur à restaurer, fut pour les rhétoriqueurs une aubaine, d'autant plus opportune que la mort de leurs principaux

protecteurs allait les laisser fort dépourvus (i). Louis XII, ses deux ministres, le cardinal Georges d'Amboise et Louis de Luxembourg, comte de Ligny, et surtout la reine Anne de Bretagne témoignèrent une active bienveillance aux écrivains et aux artistes. Parmi les premiers, les coryphées furent, sous Charles VIII, Octavien de Saint-Gelais (1468-1502), galant abbé de cour, traducteur fort gauche de Térence, d'Ovide et de Virgile ; sous Louis XII, Guillaume Crétin (mort vieux en 1525), qui était encore, aux yeux de Alarot, le « souverain poète françois », Jean Marot, père de Clément (mort en 1526), Jean d'Auton, poète et chroniqueur (mort en 1528), et après avoir longtemps servi Marguerite d'Au- 1512) se mit tardivement aux gages d'Anne de

Page 1