GEORGES D'AMBOISE
Jean Lemaire de Belges, qui triche (au moins de 1504 à Bretagne (2).
Leurs œuvres consistent en interminables traités moraux, mêlés de prose et de vers, en panégyriques ou chants funèbres, en pamphlets politiques, tout cela généralement enfermé dans le vieux moule allégorique, gonflé de banaUtés prétentieuses et d'insipides énumérations ; en prose comme en vers, ils dénaturent notre langue, en y versant à flots les mots latins, surtout les plus lourds et pédantesques ; en vers, ils se livrent avec déUces, insoucieux de tout le reste, aux plus puériles acrobaties
(i) Amédée IX de Savoie, qui fut le premier protecteur de Molinet, meurt en 1472, Charles le Téméraire en 1477, Pierre de Bourbon en 1503 ; la vie de Marguerite d'Autriche, qui ne protégea pas seulement les rhétoriqueurs, mais les humanistes et les savants (Érasme, Vives, Cornélius Agrippa), se prolongea jusqu'en 1530.
(2) Né en 1473, il disparait en 15 14 et meurt probablement peu après. — Voy. Ph.-Aug. Becker, Jean Lemaire^ der erste humanistiche Dichter Frankreichs, Strasbourg, 1893.
de versification. Dans l'histoire de la pensée et de Tart français, ils ne sont rien moins que non avenus, utiles tout au plus à la démonstration de cette vérité que la littérature du moyen âge était parfaitement incapable de se renouveler, même au contact de l'antiquité latine, alors bien connue et passionnément imitée, mais encore plus mal comprise.
EMAiRE Un seul, parmi les écrivains que je viens de citer, mérite
DE BELGES d'êtTC exccpté de cette sommaire condamnation. Jean Lemaire était un esprit libre et ouvert, amateur de peinture et de musique, grand voyageur, familier avec les chefs-d'œuvre italiens, qu'il rêvait de voir égaler chez nous (i). Il a de l'imagination, des idées, le sens du style ; il eût été peut-être, s'il eût vécu un peu plus tard et dans des conditions plus favorables, un autre Ronsard. Mais ballotté de cour en cour, obligé d'écrire hâtivement, il n'eut pas l'énergie nécessaire pour remonter le courant de la mode et gaspilla son talent dans des œuvres de circonstance, solennelles ou badines, où il ne pouvait presque rien mettre de luimême (2).
WEAN Jean Marot, lui aussi, avait reçu de la nature des qualités
%I MAROT (Je verve et de naturel qu'il s'appliqua soigneusement à étouffer : dans son Voyage de Gênes (en vers mêlés de prose, 1507) et son Voyage de Venise (en vers de diverses mesures, 1509), récits de deux expéditions victorieuses en Itahe, on lit avec plaisir quelques descriptions où il y a du mouvement, du pittoresque et un sens du comique qui s'exerce, du reste, fort mal à propos; dans les ballades et rondeaux où, plaisantant sur sa misère, il implore ses protecteurs, il fait pressentir « l'élégant badinage » de son fils, dont il fut le premier maître. Rien de plus insipide, au contraire, que sa Vray disant Advocate des Dames (en vers de diverses mesures) et son Doctrinal des princesses (en vingt-quatre rondeaux), où s'étalent les pires défauts chers à ses contemporains.
(i) La Concorde des deux langages (vers 15 II).
(2) Les principales sont : le Temple d'honneur et de Vertu, éloge funèbre de Pierre de Bourbon ; le Palais d'honneur féminin, écrit pour Marguerite d'Autriche ; les Epîtres de V Amant vert, gracieux badinage en l'honneur de cette princesse, dont le prétexte est la mort de son perroquet favori. Les Illustrations de Gaule et singularités de Troie, tn trois livres (1510-1513), le principal ouvrage de Lemaire, sont vme histoire fort érudite des ancêtres fabuleux de nos rois, en une prose abondante, éclatante et pittoresque, dont le principal objet était de prêcher une croisade, qui eût vengé enfin la destruction d'Ilion.
L'extraordinaire abondance de la littérature historique au quinzième siècle est une conséquence de l'importance grandissante que prenait alors l'opinion publique. Chaque prince voulait avoir ses chroniqueurs, comme il avait ses apologistes et ses pamphlétaires. Du côté français, aucun nom ne mérite ime place dans l'histoire littéraire avant celui de Commines, transfuge du parti bourguignon (i) ; de celui-ci, les principaux interprètes furent Georges Chastellain et Olivier de La Marche.
GEORGES II ne suffit pas de dire que Chastellain prend fort au
CHASTELLAIN sérieux sa tâche d'historien : il la considère comme une mission et une sorte de sacerdoce. Il écrit, non point peut-être, comme il le dit, « pour l'utilité et le salut du monde », du moins pour l'instruction des hommes d'État. Son originalité et son mérite sont de ne point séparer la morale de la politique : respecter les droits d'autrui, observer ses engagements, se garder des entraînements de la colère, de l'orgueil, de l'ambition, puiser dans les revers éclatants de la fortune le sentiment de la fragilité des grandeurs, voilà les leçons que les princes doivent demander à l'étude des faits et qu'il prétend en dégager, leçons qu'il y avait quelque courage à faire entendre au vaniteux despote qu'était Charles le Téméraire. Soucieux de vérité et d'exactitude au point de transcrire souvent de longs documents, Chastellain est impartial autant que le lui permettaient sa situation et sa gratitude envers ses maîtres; peu curieux des pompes extérieures, il observe les caractères et trace des princes de son temps des portraits assez fidèles, en dépit d'une bienveillance quelque peu banale ; il se complaît surtout à rechercher les causes lointaines
(i) La Chronique de Jean Castel, qui fut historiographe de Louis XI, est perdue. Martial d'Auvergne, dans les Vigiles de Charles F// (1484), s'est borné à versifier les récits de Jean Chartier, historiographe de Charles VII, et du héraut Berry, en les revêtant d'une forme bizarre : les Psaumes, qui constituent le corps du récit, sont en quatrains de vers octosyllabiques alternant avec des Leçons et Répons, en vers d'autre mesure, que chantent des personnages allégoriques, France, Noblesse, Marchandise, etc. La Chronique, dite à tort scandaleuse, est le journal sans prétentions, mais non sans agrément, d'im bourgeois de Paris, peut-être Jean de Roye, qui relate les événements de 1463 à 1479.
des événements, les motifs cachés des actions, à « éplucher les choses secrètes » et à disserter là-dessus longuement et savamment. A l'exemple des anciens, il émaille son récit de discours, de dialogues, de monologues même. Son style, plus simple que dans ses œuvres poétiques ou morales, reste encore trop oratoire, trop chargé de latinismes, et sa phrase s'égare souvent dans un dédale de pénibles incidentes (i).
^^LiviER Olivier de La Marche, son continuateur, n'a ni cette
V-r DE LA MARCHE impartiaHté, ni ces hautes ambitions (2) : comme Froissart, il décrit abondamment les faits d'armes, joutes, tournois, banquets, toutes ces solennités enfin dont l'organisation lui incombait, de par ses fonctions de maître d'hôtel ; il avoue ne pas avoir le « subtil parler » de Chastellain, son « père en doctrine », « la perle et l'étoile des historiographes » ; mais il fait, pour se rapprocher de lui, des efforts visibles, autant que regrettables : il y a encore dans son style, relativement simple et animé, trop d'apostrophes, de prosopopées, d'allégories et autres colifichets alors en vogue.
nHiLippE Comme Chastellain, Commines (3) écrit ad probandum,
M DE COMMINES non od narrandum; mais c'est le seul trait qui leur soit commun. Il n'a pas entendu faire une histoire complète de son temps, même fort
(i) La Chronique de Chastellain prétend exposer l'histoire universelle (de 1420 à 1474), mais les affaires de France et de Bourgogne y tiennent naturellement la plus grande place. Complète encore au commencement du seizième siècle, elle est aujourd'hui perdue en grande partie ; les fragments conservés, équivalents à peu près au tiers de l'ouvrage, ne remplissent pas moins de cinq volumes.
(2) Sa Chronique, commencée vers 1470, embrasse les années 1435-1488; mais le second livre (1467-1488) n'est qu'une collection de notes à peine rédigées ; le prologue, dédié à Philippe le Beau, est de 1490 environ. La Chronique de Chastellain fut aussi continuée par Molinet, qui lui avait succédé dans ses fonctions d'indiciaire et qui eut lui-même Jean Lemaire pour successeur. La Chronique de Molinet (1474-1506), dans le style amphigourique de l'écolier limousin, est vm simple panégyrique de la maison de Bourgogne ; elle est précieuse néaimioins par les nombreux docimients qui y sont insérés.
(3) Issu d'une famille de riches bourgeois d'Ypres, Philippe de Commines naquit vers 1445; il devint, en 1467, conseiller et chambellan de Charles le Téméraire, qu'il trahit bientôt au profit de Louis XI (1472) ; comblé de richesses et d'honneurs, il fut jusqu'à la mort du roi le chef de sa diplomatie. Sous Charles VIII, ayant comploté pour le duc d'Orléans, il passa hiiit mois dans ime cage de fer et près de deux ans en prison; rentré en grâce et revenu aux affaires en 1 491, il fut de nouveau écarté par Louis XII et mourut en 151 1. Ses Mémoires se divisent en huit livres qui forment en réalité deux ouvrages: les six premiers, écrits vers 1490, commencent en 1464 et s'arrêtent à la mon de Louis XI; les deux derniers racontent en détail l'expédition d'Italie (1494-1495). La première partie a été publiée en 1524, la seconde en 1528.
limitée dans Tespace : sous prétexte de fournir à d'autres de sûrs matériaux en racontant, non tout ce qu'il sait, mais <( partie de ce qu'il sait » — il est notamment très peu explicite sur les négociations qu'il eut lui-même à conduire, — il veut surtout offrir (c aux princes et gens de cour » les résultats de son expérience de moraliste et de diplomate. Ce qu'il leur enseigne, c'est moins l'art de gouverner en général que celui de n'être ni dupés par les hommes ni surpris par les événements ; les « vertus » qu'il leur recommande, ce sont celles qu'il avait admirées chez son maître et pratiquées lui-même : la patience, <( l'humilité », la dissimulation, la défiance, surtout
vis-à-vis des gens qu'on emploie (et qu'il faut toujours payer assez cher pour les soustraire à toute tentation d'infidélité), la dose d'honnêteté juste nécessaire pour endormir les soupçons de l'adversaire. Le tout est de réussir, de « gagner », peu importe par quels moyens, car « ceux-là qui gaignent ont toujours l'honneur ». Ces doctrines, il ne les réduit pas en système, ne les enferme pas en syllogismes impérieux, comme le fera bientôt Machiavel ; il les insinue doucement, à propos des événements qu'il raconte, en un style sec et froid, sans aucun souci du pittoresque, ou des caractères, qu'il décrit par petites touches successives, sans jamais faire, comme Chastellain, de portraits en pied. Il est si pénétré de leur excellence qu'il en montre l'application constamment couronnée par le succès, c'est-à-dire récompensée par Dieu même. Alors en effet que Machiavel écarte résolument de la politique toute idée religieuse, Commines, encore tout imbu des idées du moyen âge, y fait constamment appel, et voit partout l'action directe de la Providence, sans s'apercevoir qu'il la met ainsi de moitié dans les pires méfaits des hommes. Il dit lui-même qu'il n'avait « aucune littérature », mais seulement (( quelque peu d'expérience et de sens naturel ». Il ne savait même pas le latin, et cette ignorance a contribué à le préserver des spécieux défauts alors en vogue ; il écrit simplement, sans aucune visée artistique, avec le seul dessein de rendre pleinement sa pensée; mais comme celle-ci est subtile, riche en nuances, pleine de retours sur elle-même, son style est lourd, sa phrase, chargée d'incidentes et gonflée de parenthèses, à peine articulée ; ce profond penseur, ce psychologue éminent est au total un médiocre écrivain, qui sollicite l'effort plus souvent encore qu'il ne le récompense.