LA VIEILLE SORBONNE
aux nouvelles doctrines, fut accusé par une ancienne maîtresse et jeté au Châtelet, où il passa deux mois dans l'angoisse, sous la menace de la torture (1526) ; à peine délivré, il épancha sa rancune dans une virulente et géniale satire de la magistrature (l'Enfer), qui lui fit dans la suite le plus grand tort. L'année suivante, il se faisait encore arrêter, et ne devait son élargissement qu'à l'intervention du roi. Qioyé de la cour, il connut alors quelques années de gloire et de tranquiUité; mais en janvier 1535 il fut impliqué dans l'affaire des « placards », s'enfuit de Blois à Bordeaux, passa sous un déguisement en Béam, et finalement à Ferrare, où il fut accueilli, dans un milieu fort suspect d'hérésie, par la duchesse Renée, fille de Louis XIL Après un court séjour à Venise il obtint de rentrer en France, au prix d'une humihante abjuration. Violemment pris à partie par un de ses
rivaux, Sagon, qui essaya de faire revivre contre lui les vieilles accusations (1537), il fut défendu par une phalange de disciples et d'amis : cette polémique, ardente autant que discourtoise, passionna l'opinion : c'était la première fois que des gens de lettres, servis par l'imprimerie, faisaient le public juge de leurs querelles. Vers la même époque il commença cette fameuse traduction des psaumes qui obtint, à la cour comme à la ville, un prodigieux succès (i). Mais la Sorbonne s'émut et l'accusa d'hérésie ; le roi se lassa de protéger cet imprudent qui — autre maladresse — s'enfuit à Genève, d'où la Hberté de ses mœurs et de son langage le fit bientôt expulser. Il mourut à Turin en septembre 1544, dans des circonstances inconnues, n'ayant pas atteint la cinquantaine. Il avait certainement alors abjuré le catholicisme, comme en font foi ses dernières œuvres, qui sont de violentes satires contre les « faux pasteurs » et l'Église, personnifiée sous le nom transparent de Simone (c'est-à-dire la Simonie).
Marot ne fut d'abord, en vrai fils de Jean, qu'im adroit rhétoriqueur : son premier ouvrage, le Temple de Cupido, est un pastiche, au reste gracieux en sa brièveté, du Roman de la Rose. Toute sa vie il conserva un culte pour Alain Chartier, le « grave Chastellain )>, Molinet « au vers fleury », « le bon Crétin », auquel il dédia ses épigranmies, et toujours il se complut aux puérilités qui leur étaient chères, les allitérations :
Triste, transy, tout terni, tout tremblant...,
les rimes « grammaticales », qui font chanter toute la gamme des voyelles (oc, ec, ic, etc.), les rimes « fratrisées » :
Fort suy dolent et regret me remord.
Mort m'a osté ma dame de valeur, L'heur que j'avois ..,
les à peu près lamentables :
Cognac s'en cogne en sa poitrine blesme, Romorantin la perte remémore, Amboise en boit une amertxmie extresme...
et ceci, notons-le, se lit dans ime complainte sur la mort de la reine mère. Il connaissait à fond le Roman de la Rose et Villon (dont il donna des éditions rajeunies)
(i) La première édition, qui contenait trente psaumes, est de 1541 ; l'édition complète, qui en compte vingt de plus, est de 1543.
ANNE DE liKETAGNE.
(Miniature du Livre de prières d'Anne de Bretagne. — Bibliotlièque Nationale)
ainsi que Coquillart, Baude et la farce de Pathelin, dont il s'est, à l'occasion, souvenu.
Mais il était d'autre part, comme tous les hommes de son temps, fasciné par l'antiquité ; bien que fort ignorant, ayant fait de piètres études, par la faute de ses maîtres, afïirme-t-il {c' estaient de grans hestes — que les régens du temps jadis) — réduit à se faire aider par d'obligeants amis, il se met à traduire des textes latins, et même grecs (Virgile, Ovide, Martial, Lucien, le pseudo-Musée) ; il tente d'acclimater chez nous l'églogue et l'élégie, devançant ainsi l'appel de Du Bellay. Enfin, en homme avisé qui sait le prestige de la mode, il ne dédaigne pas les Italiens, s'inspirant tantôt de Pétrarque, dont il a traduit quelques sonnets, tantôt de ses imitateurs les plus récents et les plus médiocres, Serafino et Cariteo, dont la mignardise alambiquée fait déjà pressentir le Seicento.