CLÉMENT MAROT
^L>f AROT Ces singuliers amalgames eussent
ITI ET LA COUR sans doute produit, vingt ans plus tôt, un effroyable fatras. Marot fut sauvé du danger par sa souplesse d'esprit qui l'adapta au milieu où, tout jeune, il avait été plongé. Sa véritable « maîtresse d'école », ce fut la cour, « où les jugemens s'amendent et les langages se polissent » (i), cour bien différente de ce qu'elle avait été au temps de la reine Anne et du cardinal d'Amboise. Le jeime successeur de Louis XII, spirituel, ardent au plaisir, s'était entouré de compagnons et de compagnes qui, comme lui, ne se piquaient ni de science ni d'austérité : une vraie cour itahenne, digne du Décaméron. Ce qui plaisait à cette jeunesse, ce n'étaient plus les oripeaux mythologiques ou le ronronnement grave de la « verbocination latiale », mais la grâce, l'enjouement, l'esprit, toutes qualités dont Marot avait à revendre. Si, dans sa versification, il reste le disciple des rhétoriqueurs, il ne garde ni leur langue ni leur tour d'esprit.
Pour la cour ont été écrits les trois quarts de ses vers : dans ses Ballades^ Chants royaux. Chants divers, il en a célébré les fastes, naissances et mariages, funérailles et entrées solennelles; pour la charmer ou la divertir il a rimé de langoureuses Chansonsy aussitôt mises en musique par les maîtres en vogue, des Madrigaux,
(i) Préface à son édition des Poésies de Villon, 1532.
lITTÏRATURr, T
tendres ou grivois, des Epitaphes graves ou burlesques, des Êtrennes ironiques ou louangeuses, des Epigrammes, où il y a souvent plus d*épices gauloises que de sel attique (i), des Coqs à F âne, pleins, comme les vieilles fatrasies, dont ils dérivent, de hardis sous-entendus ; maintes fois enfin il a prêté sa plume, et il est telle de ses élégies ou de ses épîtres où ce ne sont certainement ni ses peines d'amour qu'il a décrites, ni les circonstances de sa vie qu'il a rappelées (2).
L'ESPRIT Mais souvent aussi, plus souvent même qu'il ne l'eût
DE MAROT souhaité, il a eu occasion de parler en son propre nom et de nous prendre pour confidents de douleurs et d'angoisses qui n'étaient nullement des fictions poétiques. Il a eu ici et là, au moins occasionnellement, de délicieuses trouvailles. Ce qui nous charme dans une trentaine de pièces (la plupart des autres ne sont, il faut le reconnaître, qu'un babillage assez fade ou des pièces de circonstance, dont l'agrément nous échappe), c'est ime malice narquoise, ime ingénuité feinte, une ironie sans fiel, relevées çà et là d'une pointe légère de sensibilité et d'émotion. Marot, dans ses bons morceaux, est un premier exemplaire de La Fontaine, qui se professait son disciple; pour narrer avec humour, quémander avec grâce, complimenter avec délicatesse, il n'a pas son pareil. Il est superflu de citer ici des pièces qui sont dans toutes les mémoires et toutes les anthologies, les épîtres « au roi pour avoir été dérobé » ou « pour être délivré de prison » ou à Lyon Jamet, pour le même objet. On connaît un peu moins celle au chancelier Du Prat pour lui faire apostiller ime demande d'argent, amusant cliquetis de rimes d'une folle gaîté, et celle
(i) Les Epigrammes sont le plus souvent des huitains; plusieurs sont traduites de Martial et de Pogge; des Madrigaux, qui affectent la même forme, quelques-uns sont traduits, la plupart imités des strambottistes italiens les plus en vogue alors (Voy. Vianey, le Pétrarquisme en France au seizième siècle, p. 45 et suiv.).
(2) L'élégie de laquelle on a conclu qu'il avait été blessé et fait prisonnier à Pavie est sûrement de celles-là.
au Dauphin pour obtenir le sauf-conduit qui devait lui permettre de rentrer à Paris :
Qui maintenant en prend la hardiesse (a)?
Marot banni : Marot mis en requoy.
C'est lui sans autre ; et sçavez-vous pourquoy
Ce qu'il demande il a voulu escrire?
C'est pour autant qu'il ne l'ose aller dire.
Voyla le poina, il ne fault pas mentir.
Que l'air de France il n'ose aller sentir :
Mais s'il avoit sa demande impetrée,
Jambes ne teste il n'a si empestrée
Qu'il n'y voilât. En vous parlant ainsi.
Plusieurs diront que je m'ennuye icy.
Et pensera quelque caffart pelle
Que je demande à estre rappelle;
Mais, monseigneur, ce que demander j'ose
De quatre pars n'est pas si grande chose.
Ce que je quiers et que de vous espère.
C'est qu'il vous plaise au Roy, vostre cher père,
Parler pour moy, si bien qu'il soit induict
A me donner le petit saufconduict
De demy an, que la bride me lasche.
Ou de six moys, si demy an luy fasche ;
Non pour aller visiter mes chasteaulx.
Mais bien pour voir mes petits Marotteaux.,.
Aussi affin qu'encor un coup j'accoUe
La court du Roy, ma maistresse d'escolle.
Si je voy (bj là, mille bonnets ostez.
Mille bons jours viendront de tous costez ;
Tant de« Dieu gards, »(c) tant qui m'embrasseront.
Tant de salutz, qui d'or point ne seront ;
Puis ce dira quelque langue friande :
' Et puis, Marot, est-ce une grand'viande,
Qu'estre de France estrangé et banny ? »
— ( Par Dieu, monsieur, ce diray-je, nenny. »
Que de petits chefs-d'œuvre aussi dans ses épigrammes (en dépit des réserves faites plus haut), joviales et goguenardes {Monsieur Vabbé et Monsieur son valet), d'une sobre et fière éloquence {Lorsque Maillart, juge d'enfer, menoit A Montfaucon Semblançay F âme rendre), discrètement audacieuses {Un doux nenny avec un doux sourire), doucement attendries, comme celle qui se termine par ce quatrain, au reste célèbre :
Adieu m'amour, adieu gentil corsage.
Adieu ce teint, adieux ces friands yeux !
OU celle « d'une dame de Normandie » :
Un jour la dame en qui si fort je pense Me dit un mot, de moi tant estimé Que je ne puis en faire récompense Fors de l'avoir en mon cœur imprimé ; Me dit, avec un ris accoutumé :
Je n'ai pas eu de vous grant avantage, Un moins aimant aura peut-être mieux.
« Je crois qu'il fault qu'à t'aimer je parvienne. » Je lui respon : « Garde n'ay qu'il m'advieune Un si grant bien, et si ose affirmer Que je devroys craindre que cela vienne. Car j'aime trop quand on me veult aimer. »
C'est bien là ce (< je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné » qui ravissait Fénelon. La dernière épithète, qu'on prononce rarement à propos de ce poète badin, n'est pas de trop : il y a des traces indéniables de passion, surtout
(a) De vous écrire. — (6) Si je vais. — (c) Salutations.
dans quelques pièces, écrites à propos d'un sincère et pur amour, au reste assez peu durable, dont M. A. Lefranc nous a révélé l'objet et les péripéties (i) ; mais cette passion n'a jamais l'accent tragique et se résout vite en une mélancolie douce et résignée, tempérée d'un sourire.
Marot en effet n'était pas né pour la haute poésie. On le vit bien quand il s'avisa de traduire les Psaumes. Cette traduction,il faut le reconnaître, fut ime lamentable erreur. On y a loué la variété des formes strophiques et im sens du rythme dont la Pléiade même a pu profiter (2) ; mais ces formes, en général étriquées ou sautillantes, sont très mal adaptées aux sujets ; si le style témoigne d'un certain effort vers la gravité, la langue est pauvre et sèche, le tour prosaïque ; il n'y a là ni onction religieuse, ni élan l5rrique, ni ampleur oratoire.
^a^ELLiN DE SAiNT-GELAis II cst bien incxact de parler, comme on le fait
^''' quelquefois, d'une école de Marot. Celui-ci eut non
des disciples, mais des émules ou des rivaux, qui, vivant dans la même atmosphère, s'exercèrent aux mêmes tâches, avec moins de talent, et y réussirent moins bien. Le seul digne d'être nommé est Mellin de Saint-Gelais (« Mellin tout miel », disaient ses admirateurs), l'un des types les moins intéressants de l'abbé de cour (1491-1558) (3). Fils naturel ou neveu d'Octovien, il passa ime partie de sa jeimesse en Italie, où il étudia le droit, la théologie, l'astrologie, et surtout l'art de rimer et de chanter, en s 'accompagnant sur le luth, im couplet galant. Fasciné par le succès des Serafino et des Cariteo, il rêva d'atteindre en France aux mêmes honneurs et il y réussit : aumônier du futur Henri II, « gardien des livres » de Fontainebleau, il recueillit à la cour la succession de Marot banni, et son étoile n'y pâlit que devant l'astre naissant de Ronsard. Il cultive les mêmes genres que Marot, en excluant ceux qui comportent un peu de sérieux : chanson, épigranmie, rondeau, étrenne, mascarade. Il y porte moins de verdeur gauloise, mais plus de finesse italienne (4) ; il préfère à la franche gaudriole la sensualité ou la polissonnerie raffinée; il innove quelque peu dans les formes strophiques, mais il est
(i) Le roman d'amour de Clément Marot dans Grands Écrivains français de la Renaissance, Paris, 1914, p. 1-61.
(2) Voy. Ph. Martinon, les Strophes, Paris, 191 1, p. 8-20.
(3) Voy. H.-J. MOLINIER, Étude sur Mellin de Saint-Gelais, 1910.
(4) Il a imité le premier les capitoli en terza rima et vulgarisé le sonnet; il avait fait représenter à Blois en 1554, devant la jeune reine Catherine de Médicis, vme traducdon de la fameuse Sophonishe du Trissin, en prose avec intermèdes en vers.
inférieur à son devancier par le style, qui est lâche et dénué de trait. <( Il ne produisoit, dit excellemment Pasquier, que de petites fleurs, et non des fruits d'aucune durée », d'éphémères « mignardises ». Il avait assez de goût pour le sentir, car il ne publia de ses vers qu'une très petite partie, en une plaquette de 79 pages (1547), et c'était encore trop : sa gloire n'a point gagné à ce que le reste fût mis au jour.
LA POÉSIE IDÉALISTE ET PHILO- Cette grêle poésie d'album ne pouvait ni
soPHiQUE; LE PLATONISME satisfaire tous les lecteurs, ni même suffire pleinement à ceux qui s'y complaisaient : la cour n'était pas toute la France, et, à la cour, tout n'était pas libertinage ou frivolité. La réaction commença vers 1540. Nous assistons alors à une vigoureuse poussée d'idéalisme qui se manifesta surtout dans les œuvres de Marguerite de Navarre et des poètes de l'école dite lyonnaise. Certes, dans l'étude des plus hauts problèmes philosophiques, il y avait pour notre poésie, fermée jusqu'alors aux émotions de la vie intérieure, une source précieuse de renouvellement ; mais à toutes ces œuvres, animées des plus nobles intentions, manquèrent également la fermeté de la pensée, et ces qualités de forme dont la Pléiade devait trop exclusivement se soucier. Ces curieux et maladroits essais restèrent en somme sans écho et n'exercèrent sur les destinées de notre poésie aucime influence appréciable (i).
MARGUERITE Ame tendre et
D'ANGOULÊME (2) géuéreuse, accueillante à toutes les nouveautés, ennemie de toute intolérance et de toute contrainte, la sœur de François l^^ s'était vite détournée du protestantisme qui l'avait d'abord attirée (3) pour chercher dans le mysticisme et les plus hautes