MARGUERITE D'ANGOULÊME
(Musée de Chantilly).
(i) Tout au plus peut-on noter cette influence dans les quelques sonnets platoniciens que du Bellay écrivit au début de sa carrière.
(2) Marguerite de Valois-Angoulême, née en 1492, morte le 21 décembre 1549, était l'aînée de François I" de deux ans ; duchesse d'Alençon par son premier mariage, elle épousa en secondes noces (1527) Henri d'Albret (roi de Navarre depuis 1516), dont elle eut Jeanne d'Albret, mère de Henri IV.
(3) L'esprit huguenot est très sensible dans le plus ancien de ses poèmes, le Miroir de l'âme pécheresse, publié dès 153 1, que la Sorbonne censura.
spéculations philosophiques un refuge contre les désillusions et les amertumes dont la vie Tavait abreuvée. L'une des premières en France, elle fut séduite par les théories platoniciennes que les travaux de Marsile Ficin et de l'Académie florentine venaient de propager en Italie, et à mainte reprise, dans ses vers comme
UN THÉÂTRE AU XVP SIÈCLE (D'après une gravure sur bois).
dans sa prose, elle eut l'ambition de s'en faire l'interprète (i) ; mais il faut bien reconnaître qu'elle n'a réussi à en donner, au moins dans ses vers, obscurs, traînants et prosaïques, qu'une très lointaine et indécise image. Ce n'est du reste que
(i) C'est dans son entourage et grâce à ses encouragements que furent publiées, de 1544 à 1547, des traductions de VAxiochus et de VHipparque, par Dolet, du Lysis par Despériers, du Criton par Philibert Duval, de VIon par Richard Le Blanc, et du commentaire de Ficin sur le Banquet, par Simon Silvius, dit Jean de la Haye.
par exception qu'elle s'élève à ces hauteurs : la plupart de ses productions poétiques, très curieuses comme documents psychologiques et historiques, restent asservies, plus encore que celles de Marot et de son groupe, aux traditions littéraires du moyen âge.
Une bonne partie consiste en petites pièces de théâtre, que Marguerite faisait représenter à Nérac ou à Mont-de-Marsan devant un public restreint, avec l'intention évidente de l'édifier ou de le catéchiser. Les « comédies » sur la Nativité, l'Adoration des Mages, les Innocents, sont de véritables mystères ; la farce de Trop, Prou, Peu, Moins, une morahté allégorique, pleine d'obscurs sous-entendus; la comédie intitulée la Mondaine, la Superstitieuse, la Sage, et la Ravie de Vamour de Dieu (jouée le mercredi des Cendres 1548), un exposé des doctrines religieuses alors en lutte, où la préférence est nettement donnée au plus ardent mysticisme. Dans d'autres pièces dialoguées, dont il est bien difficile de savoir si elles étaient destinées à la scène (la Coche, les quatre Dames et les quatre Gentilshommes), sont posés et discutés, avec une prolixité fatigante, des cas de conscience et des problèmes de morale. Si par là elles font pressentir VHeptaméron, elles ne diffèrent pas essentiellement des Jugements et Débats de Machaut et de Christine de Pisan. De ses poèmes proprement philosophiques, les plus curieux sont la Navire (en terza rima) où elle se fait consoler de la mort de François P^ par l'ombre même du défunt, ravie au ciel, et les Prisons (en rimes plates), dont le sujet est la destinée de l'homme, successivement captif de l'amour, de l'ambition, de l'avarice, de la soif de savoir ; les réminiscences de Dante et de Pétrarque sont, dans l'un et l'autre, très visibles (i).
ANTOINE HEROËT Le platonisme, au reste fortement teinté de pétrar-
quisme, triomphe chez Antoine Heroët et Maurice Scève. Le premier, pensionné par Marguerite dès 1524, ami de Marot, de Charles Fontaine et de Saint-Gelais, évêque de Digne de 1552 à sa mort (1568), avait été l'un des premiers zélateurs des doctrines de l'Académie. Dès 1536, il présentait au roi, sous le titre de VAndrogyne, une adaptation de l'un des mythes du Banquet, assez originale pour avoir frappé vivement ses contemporains. Quand, vers 1541, parut
(i) La plupart de ces poésies furent publiées du vivant de Marguerite par son « valet de chambre » Jean de la Haye, sous le titre assez ambitieux de Marguerites de la Marguerite (c'est-à-dire perles de la perle) des princesses (Lyon, 1547 ; édition reproduite par F, Frank, Paris, 1873). Les Dernières poésies, retrouvées et publiées par M. A. Lefranc (Paris, 1896), consistent en morceaux jugés impropres à la publication ou composés après 1547.
cette fameuse Amie de Cour, où La Borderie peignait la femme du monde sous
les traits d'une insensible coquette, exploitant cyniquement les tendres sentiments
qu'elle inspire, Heroët entreprit de venger à la fois le beau sexe et la morale dans sa Parfaite Amie, qui eut en vingt années plus de vingt éditions (i). Il y faisait la théorie, si souvent exposée par Marguerite elle-même, de l'amour pur qui, planant au-dessus des contingences terrestres, associe les cœurs dans le culte de l'étemelle beauté, vers laquelle nous devons être attirés • par la beauté sensible qui n'en est qu'un pâle reflet. Mais cette « Amie », vraiment trop « parfaite », n'a plus rien d'humain, et son interminable monologue, qui forme tout le poème, est non moins déconcertant que fastidieux ; elle va jusqu'à se féliciter de voir son « terrestre dieu » aimé par d'autres femmes, parce que c'est là un hommage
rendu à l'excellence de son choix : comme les deux amants ont échangé leurs
cœurs, le sien même ne doit-il pas en être charmé ?
ANTOINE HEROET.
Qui me croira si je dys que je honnore Telle personne, et l'audace et la faulte Qu'elle commea d'entreprinse si haulte?.. Tous les plaisirs de mon ami je tiens Non aultrement que si les sentoys miens. Si c'est d'aimer que ses passetemps viennent, Bien que ceux là proprement m'appartiennent.
S'aultre y a part, sa fortune je loue Et de semblant et de faict je l'advoue Car, en vovilant me nuire, se déçoit, Veu que les biens que mon ami reçoit.
S'ils vont au cueur, ce cueur là, c'est le mien, Que lui donnay en eschange du sien.
Des pensées élevées sont, comme on le voit, associées à des « concetti » dignes des plus médiocres pétrarquistes. La Parfaite Amie n'est qu'un froid exercice de dialectique où la vérité des sentiments, l'observation et l'art d'écrire font également défaut.
(i) Le poème se divise en trois livres formant environ seize cents vers décasyllabes. Cette publication ne fut qu'un épisode de la longue polémique que suscita VAmie de Cour, sur le mérite ou le démérite des femmes, et à laquelle se mêla Rabelais lui-même (voy. plus loin, p. 570). Voy. la nouvelle édition donnée par F. GoraN (Paris, 1909).
AURiCE scÈVE Dans l'œuvre principale de Maurice Scève, la Délie,
ohject de plus haulte vertu (i), nous ne trouvons même pas ce qui nous soutient dans la lecture de la Parfaite Amie, un plan simple et des idées bien enchaînées. La théorie de l'amour pur y est, il est vrai, nettement exposée :
Ta beaulté fut premier et doulx tyran Qui m'arresta très violentement ; Ta grâce après, peu à peu m'attirant.
M'endormit tout en son enchantement...
Mais ta vertu, par sa haute puissance, M'esveilla lors du sommeil paresseux...
Mais au cours de ces quatre cent quarante-neuf dizains, d'ime forme insolite autant que leur style, où l'on cherche en vain une idée centrale, elle n'apparaît que çà et là et par lueurs ; elle s'y exprime enfin par voie d'allégories, de symboles, de métaphores empnmtées aux sciences les plus diverses, à l'aide aussi de pointes fournies par les plus alambiqués des strambottistes. Que dire par exemple de ceci :
L'humidité, hydraule de mes yeux,
Vuide toujours par l'impie (a) en l'oblique (è).
L'y attrayant, pour air des vuydes lieux
Ces miens souspirs, qu'à suivre elle s'appUque ;
Ainsi tous temps descent, monte et réplique (c)
Pour abrever mes flammes appaisées.
Doncques me sont mes larmes si aisées A tant pleurer que sans cesser distillent? Las ! du plus haut goutte à goutte elles filent. Tombant au sein dont elles sont puisées.
Ce qui signifie, je pense : (( Je suis pareil à l'horloge hydraulique, où l'eau, par un mouvement alternatif, monte et descend; car mes soupirs, montant de mon cœur à ma bouche, font le vide, et attirent ainsi vers mes yeux l'humidité (les larmes) qui les suivent. Si ces larmes ne tarissent jamais, c'est que, venues du cœur, elles y retombent sans cesse, pour remonter à mes yeux, et ainsi de suite. » Mais nous ne le devinerions pas sans doute si nous ne connaissions les vers où Serafino, Brittonio, Tebaldeo avaient décrit le même mécanisme et le même voyage, M. Vianey a donc pu dire, sans excès de sévérité, que, « visant à la profondeur, Scève n'atteint le plus souvent qu'au galimatias (2) ». Brunetière lui-même qui a tenté de la Délie une paradoxale réhabilitation (3), et réussi à extraire de ce fatras quelques images originales et quelques périodes bien modelées, n'a pas dissimulé qu'il n'y avait pas, dans toute notre littérature, d'ouvrage « plus obscur, plus téné-
(i) La première édition parut à Lyon en 1544; elle était ornée de cinquante figures naïvement symboliques, entourées de devises, destinées à fixer dans l'esprit les idées ou maximes développées dans le texte. Elle vient d'être fidèlement reproduite par M. E. Parturier (Paris, 1916).
(2) Le Pétrarquisme en France, p. 71.
(3) Etudes critiques, VI, p. 79-96 (1894).
(a) C'est-à-dire par la faute de Délie, l'impitoyable. — (h) Par un mouvement circulaire. — (c) Réitère.
breux, plus inintelligible », et qu'on n'y trouverait guère de passages lisibles que ceux-là même qu'il a cités.
Scève a laissé deux autres poèmes qui, mieux que la Délie, eussent mérité d'être tirés de l'oubli : l'un est une églogue assez gracieuse sur la vie pastorale comparée à la vie de cour {la Saulsaye, églogue de la vie solitaire , Lyon, 1547); l'autre une sorte d'histoire philosophique de l'humanité à travers les âges {le Microcosme, Lyon, 1562), en alexandrins, quelquefois vigoureux et bien frappés ; il est vrai que Scève, dans ce dernier ouvrage, avait pu profiter des leçons de la Pléiade.
Celle-ci crut reconnaître dans ces deux poètes des précurseurs, auxquels elle marchanda d'autant moins les éloges qu'ils ne pouvaient lui porter ombrage. Ils l'étaient, en un certain sens, par la haute idée qu'ils se faisaient du rôle de la poésie et un souverain mépris du vulgaire. Mais ils n'eurent à aucun degré ni le sens artistique, ni l'habileté technique des disciples de Ronsard, qui, en réalité, ne leur doivent rfcn.
ir ES POÉTESSES LYONNAISES. Cc u'cst qu'en vertu de leur lieu de nais-
X^ LOUISE LABÉ sance et de leurs attaches poétiques qu'on a
pu agréger à cette école idéaliste et mystique les trois poétesses lyonnaises Pernette
du Guillet, Jeanne Gaillard et Louise Labé. La seule qui mérite d'être mentionnée ici est la dernière, qui a jadis bénéficié d'un accès d'indulgence de Sainte-Beuve (i). L'illustre critique avait peutêtre été amusé et séduit par la romanesque histoire de cette femme qui, après avoir, dans sa jeunesse, sous un habit d'homme, fréquenté les camps, réunit plus tard autour d'elle, bien qu'elle eût épousé im simple cordier, un cénacle de poètes et de lettrés, acclimatant ainsi chez nous ce type de la cortigiana, plus ou moins onesta, qui fleurissait alors en Italie. Comme Gaspara Stampa, elle chante une passion qui n'a rien d'éthéré et dont l'expression, souvent fort ardente, doit beaucoup à l'imitation de Pétrarque et de Bembo. Ses élégies et ses sonnets, en décasyllabes tantôt plaintifs, tantôt graves, mais toujours harmonieux, n'ont
LOUISE LABÉ (Gravure de S. Woiriot).
(i) Revue des Deux Mondes^ 15 mars 1845 et Nouveaux Lundis^ t. IV, p. 289.
rien de la pédantesque raideur des Heroët et des Scève, et feraient plutôt d'elle une émule de Ronsard. Il est au reste fort possible qu'elle se soit inspirée des premiers recueils de la Pléiade, car ces prétendues « jeunesses » ne parurent qu'en 1555 (i).
Les deux chefs-d'œuvre de la prose française dans cette période, le roman de Rabelais et VInstitution chrétienne de Calvin, échappent l'un et l'autre aux catégories traditionnelles, dont nous devons, avant de les examiner, poursuivre l'histoire.
Ni les genres oratoires, ni la littérature historique, — en dehors d'une Vie de Bayard, que sa naïve simplicité et la fervente dévotion de l'auteur à son héros ont fait comparer aux Mémoires de Joinville (2) — n'offrent de monuments dignes d'être mentionnés ici.
LA LITTÉRATURE La véritable richesse de notre prose consiste alors dans
D'IMAGINATION j^ littérature d'imagination, où persistent les deux courants que nous y avons discernés alors que cette Httérature avait le vers pour organe.
Le courant idéaliste est représenté d'un côté par des remaniements de chansons de geste et de romans d'aventure, de l'autre par des récits plus courts, plus raflftnés, plus modernes de tour et de sentiment, dont les spécimens les plus anciens et les plus notables nous vinrent d'Italie et d'Espagne.
« OMANS DE Le succès persistant des romans de chevalerie nous est
AX. CHEVALERIE attesté par les innombrables réimpressions qui en sont données, par les fréquentes allusions qui sont faites à leurs personnages, par les quelques catalogues ou listes de livres en vogue qui nous sont parvenus. Entre 1500 et 1540 nous comptons au moins cinq éditions des Quatre Fils Aymon, trois de Galien le Rhétoré, d'Ogier le Danois, de Robert le Diable, de Huon de Bordeaux et de Fiera'-
(i) Elle est aussi l'auteur d'une sorte de fable allégorique qui a trouvé grâce devant Voltaire {Dictionnaire philosophique i article Fable), le Débat de Folie et d'Amour, en une prose assez vive et piquante, où on a voulu retrouver quelque chose de l'esprit d'Érasme.
(2) Cet auteur, qui n'a voulu, dans sa modestie, se désigner que par le titre de Loyal Serviteur, se nommait Jacques de Mailles ; tout ce que nous savons de lui, c'est qu'il fut secrétaire du bon chevalier, dont il continua à servir la famille ; son livre fut imprimé en 1527, trois ans après la mort de son maître.
bras. Il n'est donc pas étonnant que les trois derniers soient cités par Rabelais, en 1533, dans le prologue du Pantagruel parmi les livres « dignes de mémoire » qui étaient alors entre toutes les mains. Le catalogue de romans à lire que dressait pour son usage, en cette même année, le bourgeois parisien Jacques le Gros ne comprend pas moins de vingt-trois ouvrages de ce genre où se trouvent associés aux chansons de geste des romans du cycle antique et de la Table ronde, ainsi que quelques autres qui étaient venus plus récemment leur faire concurrence : Alexandre le Grand, Giron le Courtois^ Perceforest, Tristan, Merlin, Perceval, Jean de Paris, Pierre de Provence, Mélusine. Nous n'y constatons la présence d'aucun livre traduit de l'italien ou de l'espagnol.
NOUVELLES A ces interminables
ITALIENNES romaus, d'un style archaïque et lourd, remplissant des in-folio et des in-quarto compacts à deux colonnes, restaient fidèles la noblesse de province et la bourgeoisie; mais les femmes et les gens de cour leur préféraient des récits plus rapides, où la sentimentalité et parfois un timide essai de psychologie tempéraient la banalité des aventures, et que suflûsaient à contenir de minces volumes, plus élégants et portatifs. C'est d'Italie d'abord, puis d'Espagne, que nous en vint le goût (i). Dès 1500, on traduisait de Boccace, à travers la version latine de Pétrarque, l'édifiante et naïve histoire de Griselidis, « le Mirouer des femmes vertueuses », qui sera réimprimée dans la Bibliothèque bleue jusqu'au dix-neuvième siècle, puis, dr même auteur, la touchante et voluptueuse <( élégie » de Madame Fiammette (1532), puis encore, vers le même temps, le Pérégrin de Caviceo, où l'aventure, tragique ou comique, se mêle au sentiment (réimprimé six fois en douze ans à partir de 1527), et VHécatomphile dt Leon-Battista Alberti, qui est, au reste, moins im roman qu'un doctrinal d'amour à l'usage des femmes (six éditions en six ans, à partir de 1534) (2).
(i) Voyez plus haut, p. 542.
(2) Une nouvelle, également voluptueuse et sentimentale, l'Histoire d'Euryalus et de Lucrèce par Énéas Piccolomini (le futur Pie II), avait été traduite en vers dès la fin du quinzième siècle par Octovien de Saint-Gelais.