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JACQUES LE GROS

NOUVELLES L'Espagne, de son côté, à partir de 1525, date de la

ESPAGNOLES captivité de François P^ à Madrid, nous envoyait des récits analogues, plus mélodramatiques, parfois avec des touches assez réalistes, comme la Prison d'Amour de Diego de San Pedro (qui eut quatre éditions en sept ans à partir de 1526), la Déplorable Fin de Fiammette, suite, à la fois lugubre et grotesque, donnée par Juan de Flores à la Fiammetta de Boccace, où nous assistons à la revanche de la morale et à l'horrible punition infligée au séducteur Pamphile (1535), V Histoire d'Aurelio et d'Isabelle (ou Jugement d'Amour), du même Juan de Flores, long débat scolastique sur la part de responsabilité qui revient aux deux sexes dans les catastrophes amoureuses, avec xm atroce dénouement d'une couleur bien espagnole, le plus lu peut-être des romans étrangers au seizième siècle (innombrables éditions à partir de 1530) (i).

La plupart de ces romans sont mentionnés dans ime invective adressée en 1552 par im fervent huguenot aux libraires de Paris, qu'il accuse de spéculer sur les bas instincts du public en jetant à flots dans la circulation des

Livres lascifs, puants, ords, et ineptes. Remplis d'erreurs, de fables et sornettes ... où sont mauvais exemples

De meurtres grands, rapines, convoitises, D'impiété et toutes paillardises.

LES AMADis Cette liste, qui comprend au reste les plus inofFensives

vieilleries et se clôt par le Pantagruel, s'ouvre par Amadis, dont le succès venait d'effacer celui de tous les autres romans, et qui motivait mieux qu'eux tous cette vertueuse indignation.

La haute société chez nous a toujours eu besoin d'im grand roman idéaliste où elle retrouve sa vie agrandie, ses aspirations réalisées : ce qu'avaient été jadis Lanr celoty Tristan et Perceforest, ce que devaient être plus tard VAstrée, la Clélie, la Nouvelle Héloïse, Amadis le fut pour les contemporains des derniers Valois. L'œuvre de Ordonez de Montalvo, déjà célèbre en Espagne, avait, à Madrid, charmé la captivité de François P^; mise en français sur l'ordre exprès du roi, elle devint

(i) Il est probable que ces trois romans ont été traduits non sur le texte espagnol même, mais sur des versions italiennes. On en trouvera une analyse et des extraits dans G. Reynier, le Roman sentimental avant VAstrée (Paris, 1908). C'est évidemment à l'imitation de ces modèles qu'une femme de lettres parfaitement inconnue écrivit en 1538 les Angoisses douloureuses qui procèdent d'Amour... « par dame Hélisenne de Crenne... laquelle exhorte toute personne à ne suivre folle amour ». Mais ce premier spécimen du genre sentimental, récemment exhumé par M. Reynier, est trop médiocre et a exercé trop peu d'influence pour qu'on s'y arrête ici.

bien vite, et resta, jusqu'à la fin du siècle, la coqueluche de la cour ; aux quatre premiers livres, traduits, avec autant de liberté que d'intelligence, par Herberay des Essarts, en 1540, étaient venus successivement s'en ajouter quatre autres, du même traducteur, puis quatre encore (1543-56) ; la série des continuations italiennes, qui ne fut complète qu'en 161 5, porta l'ensemble au chiffre de vingt-quatre livres. Les traducteurs avaient dû se relayer pour satisfaire l'insatiable curiosité du public, qui, après les aventures du premier Amadis, avait voulu connaître celles d'Esplan-

dian, son fils, puis de Lisuart de Grèce, fils d'Esplandian, d'Amadis de Grèce, fils de Lisuart, de Florisel de Miquée, fils du second Amadis, et autres épigones. Ce n'était pas la nouveauté de ces aventures, non plus que l'originalité des caractères, qui motivait cette vogue inouïe : Amadis et ses descendants ressemblent fort à ces Lancelot et à ces Tristan, dont ils sont au reste d'indéniables copies, et dont ils renouvellent souvent les exploits (i) ; comme eux ils unissent à une surhumaine bravoure une dévote soumission aux ordres ou caprices de leur dame. Deux traits pourtant distinguent ce nouvel avatar du roman amoiureux et chevaleresque, bien faits l'un et l'autre pour plaire à une génération sceptique et licencieuse qui, en faisant revivre les formes de l'ancienne chevalerie, en avait si complètement renié l'esprit et le religieux idéal. Les intrigues galantes d'abord y sont menées fort cavalièrement, et si le seul Galaor érige en principe l'inconstance, les autres héros, même les plus éthérés dans leur langage, ni ne dédaignent les menues occasions de pécher, ni ne manquent de réclamer le « guerredon » que les plus fières des amantes ne refusent pas longtemps à leurs « vaillantises ». Et surtout ces héros et ces héroïnes — qui parlent et écrivent énormément — s'expriment en un style qui, quoique fort languissant et alambiqué à notre goût, paraissait alors un modèle de naturel et de simplicité, et tel que les ennemis du pédantisme y reconnaissaient

FRANÇOIS r A MADRID.

(i) Sur les emprunts d'Amadis au roman de Lancelot du LaCy voy. P. Paris, les Romans de la Table ronde, t. IV, p. 372.

leur idéal. Jacques Tahureau, en 1565, exalte en termes lyriques ce « coulant langage, cette liaison de propos, cette douceur et fluidité de paroles » (i). Ce n'était pas seulement les dames de la cour que Ton accusait de leur emprunter les « mignardes réponses » dont elles enjôlaient les hommes; ceux-ci ne se privaient pas d'y faire leur butin ; et c'est à l'usage de l'un et l'autre sexe « pour instruire la noblesse Françoise en l'éloquence, vertu et générosité » qu'on en avait extrait un Trésor contenant les harangues, épïtres, demandes, réponses, répliques, sentences, cartels, complainctes et autres choses plus excellentes. Trésor qui, déjà fort copieux à l'origine, allait grossissant à mesure que la source de ces richesses coulait plus abondamment (2).

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