GARGANTUA
non seulement un nouveau privilège, mais la cure de Meudon (i8 janvier 1551), qu'il résigne du reste au bout de onze mois, peut-être pour publier plus librement son quatrième livre (1552). De ses dernières années on ne sait rien, mais il est certain qu'il était mort en 1555, neuf ans avant la publication du cinquième et dernier livre.
LE « PANTAGRUEL » C'est pour vivrc qu'il avait commencé à écrire ; à Lyon,
où le commerce des livres était florissant, il s'était mis, ne gagnant au Grand Hôpital que quarante livres par an, aux gages des libraires. Il y publia des éditions de traités latins de droit et de médecine, et, de 1533 à 1550, une série d'almanachs, dont quelque fragments se sont conservés. En 1532 parut un petit livre populaire qui lui révéla sa voie. Les Grandes et inestimables Chroniques du grant et énorme géant Gargantua, qu'on lui a parfois attribuées à tort, semblent quelques feuillets détachés de ces derniers romans de chevalerie où les personnages burlesques tenaient tant de place : nous y apprenons comment le géant Gargantua, fils de Grangosier et de GaUemelle, eux-mêmes tirés par Merlin de la cendre de deux baleines monstrueuses, parti d'Orient pour se rendre à la cour d'Arthur, visite Paris, où il emporte les cloches de Notre-Dame, qu'il attache au cou de sa jument, et, arrivé chez Arthur, se signale par de mirifiques prouesses ; après quoi, au bout de deux cent vingt ans, trois mois et quatre jours, il est emporté par la fée Morgue au royaimie de féerie.
A ce petit roman, « dont il s'était vendu en deux mois plus d'exemplaires que de Bibles en neuf ans, » Rabelais, se conformant en cela aux traditions du genre, entreprit de donner une suite dans le même style, et lança, probablement à la fin de cette même année 1532, un livret du format et de la dimension d'un almanach, intitulé : Les horribles et espouvantables Faicts et Prouesses du très renommé Pantagruel, roi des Dipsodes, fils du grant géant Gargantua, composez nouvellement par maître Alcofrybas Nasier (anagramme de François Rabelais). Dans ce premier essai il n'est pas encore complètement lui-même : le récit est décousu, le comique souvent cherché et froid ; la principale péripétie, la guerre contre Anarche, n'est qu'une série de tableaux grotesques sans suite, dont ne se dégage aucune leçon. Quelques morceaux néanmoins, comme la lettre de Gargantua à son fils et le portrait de Panurge, font déjà pressentir le penseur et l'écrivain.
LE (( GARGANTUA » Le succès dut dépasscr les espérances de Rabelais, qui
se hâta de l'exploiter en refondant, sous un titre à peine modifié, l'informe récit auquel il le devait : dans la Vie inestimable du grand Gargantua,
père de Pantagruel, par Vabstracteur de quintescence (1535), il en reprend le canevas et les principaux épisodes (la jument abattant une forêt à coups de queue, les cloches enlevées, etc.):, niais dans ce cadre sa fantaisie et sa hardiesse de pensée se déploient à l'aise; plusieurs morceaux y rappellent son œuvre de début, mais la comparaison des deux textes permet de mesurer le chemin parcouru : c'est ici que se hsent les épisodes, mémorables à divers titres, de l'éducation de Gargantua, de
la guerre contre Picrochole et de l'abbaye de Thélème; ici qu'apparaît la figure de Jean des Entommeures, l'une des créations les plus originales de Rabelais.
La vogue du roman étant désormais établie, Rabelais le continua sans plan déterminé, sans rien ajouter d'essentiel à l'intrigue, déjà assez vide, en détournant de plus en plus la fiction vers l'allégorie satirique et morale, en faisant aux questions du jour une place suffisante pour tenir le public en haleine : dans le « tiers livre », il prend nettement parti dans la querelle, alors si vivement débattue, sur le mérite, et le démérite des femmes (i), et dans le quatrième il fait réahser par Pantagruel la chimère, qui alors hanta l'esprit de tant d'explorateurs, d'aborder aux rivages septentrionaux de l'Asie en contournant l'Amérique, par le fameux (( passage du Nord-Ouest » ; l'itinéraire de ses héros ressemble fort à celui que venait de suivre Jacques Cartier, le découvreur du Canada (2).
Le (( tiers livre », qui parut en 1545, avec ime réimpression des deux premiers, rétablis dans l'ordre chronologique (c'est-à-dire Gargantua précédant Pantagruel), est un de ceux où il y a le moins d'invention, mais où, sous le décousu apparent des épisodes et des conversations, apparaît le mieux l'idée centrale; il est moins nettement satirique (Rabelais y atténue même quelques hardiesses du deuxième hvre contre les théologiens), mais d'une portée philosophique plus haute. A partir du chapitre IX, la question qui se pose — et remplira le reste de l'ouvrage — est celle de savoir si Panurge doit ou non se marier : question oiseuse, si elle n'était sym-
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ncure ornant le titre de l'Édition de « Gargantua »