AUSONE
manière de passer la journée, des poèmes sur des parents morts, une description, en quatorze poèmes et en hexamètres, de dix-sept villes, de Rome à Bordeaux, le jeu des Sept Sages, des poèmes astronomiques et astrologiques en vers élégiaques sur les noms des constellations, les jours de la semaine, les mois, les fêtes romaines, vingt-cinq lettres écrites ^our la plupart en vers de rythmes variés, enfin vingt petits poèmes en vers épiques ou élégiaques, dont le plus célèbre, sur la Moselle, a été composé à Trêves vers la fin de 370. On y trouve de belles descriptions des eaux cristallines, des coteaux couverts de vignes, même des poissons du fleuve, un amour très marqué de la nature, des réminiscences agréables de Virgile, d'Horace, de Lucain et de Stace. Ronsard et Pope en ont imité certains passages.
Speck a soutenu qu'Ausone ne fut jamais chrétien. De fait, il exprime souvent des sentiments païens, il déifie l'Empire et n'a qu'une foi médiocre à l'immorta-
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
lité de l'âme ; il est plus souvent d'accord avec les poètes païens qu'avec la Bible. Mais ses poèmes révèlent aussi un croyant : VEphemeris contient une longue invocation au Christ et une prière pour le jour de Pâques ; le discours à Galien est d'un chrétien. Ce que prouve surtout l'œuvre d'Ausone, c'est que la Gaule est bien romaine et tient la rhétorique en grand honneur.
C'est ce que montre encore l'exemple des écrivains suivants : Symphosius, l'admirateur demeuré païen d'Ausone et qui nous a laissé Cent Énigmes; le rhéteur aquitain Severus Sanctus Endelecheius qui écrivit à Rome, en vers asclépiades et glyconiques, une idylle sur la peste bovine, et ne prit peut-être qu'après sa conversion le nom de Severus Sanctus, surtout Rutilius Namantianus, im Gaulois de Poitiers ou de Toulouse. Maître des offices sous Honorius en 412, préfet de Rome en 414, il quitte la Ville en 416, pour aller, près de Toulouse, remédier au mauvais état de ses propriétés ravagées par les Wisigoths. L'/r inéraire de Rome en Gaule , en deux livres et en vers élégiaques, décrit sa navigation et ses escales sur les côtes d'Italie. L'auteur est xm zélé polythéiste qui invective les Juifs et les chrétiens, qui abandonne Rome à regret, croyant, malgré tout, à ses destinées et à sa mission civilisatrice : « Reine superbe de ce monde tout à toi... mère des hommes et des dieux, c'est toi que je chante... Aux diverses nations tu as fait une seule patrie... Tu as appelé les vaincus au partage de tes lois... Tu règnes et tu as mérité de régner... Tu vivras tant que subsistera le globe, tant que le ciel supportera les astres... Tes malheurs préparent ta résurrection. »
SAINT HiLAiRE, D'autrcs Gaulois sont conquis entièrement au chris-
suLPiCE SÉVÈRE tianismc : tels sont saint Hilaire de Poitiers, Phœbadius d'Agen, Orientius d'Auch, Sulpice Sévère, saint Paulin de Noie, Cassien de Marseille.
Saint Hilaire est le plus consi^dérable d'entre eux. Né à Poitiers entre 310 et 320, il ne trouva pas chez les philosophes une notion suffisante de Dieu. Le Pentateuque, les Prophètes et surtout l'Évangile de saint Jean lui donnèrent pleine satisfaction : il devint chrétien et presque en même temps évêque de Poitiers. Exilé comme défenseur du Symbole de Nicée et rapproché ainsi d'Athanase, il étudia en Orient pendant quatre ans les Pères grecs, et transporta en Occident les explications allégoriques et symboliques qui viennent d'Origène et de Plotin. Son traité sur la Trinité, des hymnes, un Commentaire sur l'Évangile de saint Matthieu, un autre sur les Psaumes, ont eu une grande influence sur saint Ambroise, sur saint Jérôme et sur tous ceux qui ont accepté certaines doctrines grecques, qui
ont pensé qu'il convient d'honorer Dieu par la beauté du discours, et qui ont cm que les artistes et les poètes doivent s'inspirer des explications allégoriques et symboliques. En écrivant en latin sur la Trinité et en combattant les Ariens, Hilaire enrichit le vocabulaire et, plus d'une fois même, comme dit saint Jérôme, il chausse le cothurne tragique. Il fut le maître de saint Martin de Tours.
Phœbadius, évêque d'Agen, est un adversaire des Ariens. Orientius, évêque d'Auch, dans un Commonitorium composé entre 430 et 440, enseigne le chemin qui conduit aux récompenses de la vie étemelle : il parle de l'amour de Dieu et du prochain, des preuves de l'immortaUté de l'âme, il recommande de fuir les plaisirs
« LA GAULE FUME COMME UN BUCHER » (Phœbadius).
sensuels et surtout la femme, cause première de tout le mal, l'envie et l'avarice, la vanité et le mensonge, la débauche et l'ivrognerie, car la mort est proche. En raison des guerres meurtrières, « toute la Gaule fume comme un bûcher ». Et la grandeur des châtiments sera proportionnée à la grandeur des crimes ; il y aura des ténèbres, un feu de soufre, un froid glacial, des serpents, des chaînes de fer rouge, des vers innombrables qui dévoreront l'athée.
Sulpice Sévère, né en Aquitaine vers 360 et ami de Paulin de Noie, se tourna vers la vie ascétique par suite de la mort de sa femme et devint le collaborateur de saint Martin de Tours. Pour les lettrés, non pour les écoles, il compose une Chronique, qui constitue une histoire abrégée des chrétiens, dont les Juifs sont les devanciers. Il fait preuve de sens historique, et, quant au style, prend pour modèles Velleius, Salluste et Tacite. Grégoire de Tours lit encore cette Chronique qui, au seizième siècle, devient populaire dans les écoles et s'imprime à de nombreuses éditions. Mais les ouvrages de Sulpice Sévère qui ont été les plus goûtés au cours de cette période, qui montrent le mieux les progrès de l'ascétisme, travaillant à remplacer la légende païenne par les légendes chrétiennes où entrent des éléments gau-
lois et francs, c'est la Vie de saint Martin et les deux dialogues qui la complètent : l'esprit français, a-t-on dit, s'y manifeste déjà par certaines coquetteries de l'auteur et par la grâce avec laquelle il raconte ses aventures, à la façon des écrivains qui ont porté en France le genre des Mémoires à sa perfection.
Un compatriote et un contemporain de Sulpice Sévère, Q. Julius Hilarianus, écrit des traités sur la durée du monde et sur la Pâque, parmi lesquels il s'en trouve un, peut-être apocryphe, relatif à l'origine du genre humain.
Saint Paulin, né à Bordeaux, eut Ausone pour maître et pour protecteur. A la mort de son fils unique et par suite de ses relations avec saint Martin de Tours, saint Ambroise et saint Delphin, évêque de Bordeaux, Paulin se tourne vers la vie ascétique. Il meurt en Italie, vers 431, à Noie, dont il est devenu évêque en 409. En poésie,
Paulin est disciple d'Ausone qu'il aimera toujours, lui dit-il, quand il renonce « à la vie du monde pour mener la vie véritable ».
Pendant quatorze ans il compose chaque année un poème en l'honneur de saint Félix. Il en écrit en l'honneur de saint Jean-Baptiste, de Nicétas, évêque de Dacie « qui apprend aux .—3*.^. barbares à chanter le Christ avec des cœurs romains »; im autre où, pour consoler des parents de la mort de leur enfant, il évoque celle de son propre fils et rappelle la résurrection promise par le Christ ; deux contre les païens, où il critique le judaïsme et la philosophie ; un à Jovien qu'il exhorte à devenir un vrai chrétien pour chanter les véritables miracles de Dieu. Avec les genres cAssiEN. et les formes de la poésie profane, qui étaient presque tout
pour Ausone, Paulin a laissé une poésie chrétienne et même ascétique. Par ses poèmes, par les lettres qu'il adresse, en fidèle continuateur des rhéteurs gaulois, à Sulpice Sévère, à Amandus et à Delphinus de Bordeaux, à
saint Augustin et à d'autres, on peut voir les progrès de Tascétisme dans l'Occident chrétien.
On le voit mieux encore avec Cassien. Né entre 360 et 370 dans le Midi de la Gaule, il vécut dans un cloître de Bethléem, puis avec les moines et les anachorètes d'Egypte. Il fut à Constantinople le disciple de saint Jean Chrysostome et fonda à Marseille deux cloîtres, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. C'est là qu'il écrivit les deux ouvrages. De Cœnohiorum institutis et Collationes Patrum, que l'on donna par la suite comme le véritable manuel de la vie monacale. Resté fidèle, comme les moines d'Egypte, aux études théologiques, littéraires et philosophiques, Cassien contribua à faire des monastères d'Occident des asiles pour la science et la littérature. Mais, adversaire de saint Augustin sur la question du péché originel et de la prédestination, il fut pris pour im des représentants du semi-pélagianisme en France. C'est chez Cassien qu'on trouve l'indication célèbre des huit péchés capitaux, parmi lesquels l'indolence, le dégoût, la désespérance.
Un prêtre du Midi de la France composa, entre 406 et 415, im poème sur la Providence divine, dont l'objet est de réfuter ceux qui mettent en doute le gouvernement de Dieu, en raison des calamités que le pays eut à supporter de la part des Vandales et des Gètes. Un laïque, Claudius Marins Victor, rhéteur à Marseille, a laissé un commentaire sur la Genèse, et une lettre à l'abbé Salmon, qui est une satire des mœurs du temps : les ravages des Barbares, dit-il, n'empêchent ni l'immoralité des hommes qui ne cultivent que la sagesse terrestre, ni celle des femmes qui cherchent la parure, le luxe, et ne lisent, comme les hommes, que Térence, Virgile, Horace et Ovide, au lieu de saint Paul et de Salomon. D'autres écrivains encore pourraient être cités, dont l'activité intellectuelle continuera à s'exercer et que nous retrouverons aux temps des Mérovingiens.
En résumé nous assistons, dans cette dernière période, à la formation d'une civilisation et d'une littérature, essentiellement chrétiennes, qui, conservant le meilleur des traditions gauloise, romaine et grecque, s'assimilent en outre les qualités des Barbares, et tendent de plus en plus à mettre au premier rang le prêtre, le moine et surtout l'ascète. La Gaule, qui possède les écoles de rhétorique les plus importantes de l'Occident, peut revendiquer, dans une certaine mesure, saint Ambroise et saint Jérôme, tandis qu'Eumène et Ausone, Rutilius Namantianus, saint Hilaire, Sulpice Sévère, Paulin de Noie, Cassien, Claudius et Marins Victor, lui appartiennent entièrement.