LES ENVOIS DE RADEGONDE A FORTUNATUS
curieux sur les hommes et les événements. On y apprend par exemple que l'architecture gréco-romaine est restée vivante, comme la Uttérature, dans le nord et le centre de la Gaule, que des évêques en ont conservé la tradition et qu'ils s'occupent de travaux pubUcs, comme du redressement d'une rivière destiné à rendre les terres plus fertiles. Les épithalames de Fortunatus rappellent ceux de Claudien et de Sidoine Apollinaire : toutefois la mythologie y tient moins de place, comme on peut le voir dans le poème sur le mariage de Sigebert et de Brunehaut. Les épitaphes sont des panégyriques destinés à des tombeaux d'évêques, d'abbés, de fonctionnaires ou de personnes pieuses. Les épigrammes sont de simples inscriptions ou rentrent dans la poésie épistolaire : ce sont souvent des distiques qui présentent ou recommandent des étrangers, qui remercient d'un envoi, qui accusent réception d'une lettre.
La plupart d'entre elles sont des billets pour Radegonde et Agnès, qui lui font porter des fruits, des plats couverts de fleurs, voire des dîners complets, et auxquelles il adresse lui-même des cadeaux, marrons ou violettes. D'autres lettres sont pour ses amis : il y décrit le printemps, dont l'ouverture coïncide avec la fête de Pâques, l'été et ses ardeurs, l'hiver et sa rigueur; il y dépeint Metz et ses environs, surtout la Moselle, de Metz à Andemach, de manière à soutenir la comparaison avec son prédécesseur Ausone, puis Trêves, la ville agréable et forte ; enfin le Gers, qui, presque à sec en été, peut devenir un torrent et dévaster la Gascogne par les pluies subites. Trois élégies écrites sous l'inspiration de Radegonde sont considérées depuis longtemps comme supérieures à ses autres poèmes : l'une raconte l'histoire tragique de Galsuinthe que Radegonde avait aimée comme sa fille, ses adieux à sa patrie et à sa famille, son voyage par Narbonne et Poitiers, son mariage ; elle laisse prévoir sa mort et sa béatitude future.
Une seconde dit le chagrin de Radegonde à la mort de son frère et son regret de voir s'éloigner son cousin Amalafried; ime troisième déplore la mort de ce dernier, passé au service de Byzance. Ampère fait remarquer avec raison que l'expression est quelquefois passionnée et témoigne toujours d'ime profonde tendresse. Les hymnes de Fortunatus sont remarquables par la richesse des images et la puissance du sentiment : l'Église a adopté l'hymne célèbre de la Passion, Vexilla régis prodeunt, l'hymne à la Vierge, Quem terra, pontus, cethera, l'autre hymne célèbre de la Passion, Pange lingua gloriosi prœlium certaminis, avec l'apostrophe à la croix, où Fortunatus se souvient sans doute de la relique que l'empereur Justin envoya à sainte Radegonde. Elle a même pris les beaux distiques de l'épître à Félix pour la fête de Pâques. Fortunatus a fourni ainsi à l'Occident quelques-unes de ses hymnes les meilleures et les plus célèbres. Et l'hymne alphabétique à Léontius montre comment la poésie religieuse donna naissance à ime poésie profane et populaire. On a noté, comme une chose digne de remarque, que Fortunatus n'a essayé qu'une seule fois les mètres artistiques des anciens, les strophes saphiques, dont il a fait usage à la prière de Grégoire de Tours, mais