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à 1453, la littérature en latin met la pensée au premier plan.
Au lieu d'aller à la philosophie par la grammaire et les belleslettres, ou même de s'arrêter à la rhétorique et à la versification, on va directement de la grammaire à la philosophie et à la théologie. Si l'on trouve chez Roger Bacon quelques belles pages qui rappellent Sénèque et annoncent Voltaire, saint Thomas sera accusé de barbarie
par certains humanistes du seizième siècle, qui compareront son latin à celui des classiques et ne retrouveront même plus l'originalité des idées qu'admirait le treizième siècle, sous la dureté et les complications de l'expression. Déjà les littéraires du treizième siècle reprochent aux philosophes et aux juristes leur style obscur. Chartres est échpsée par Paris; Orléans maintient la tradition classique. On y étudie Virgile et Lucain ; on y poursuit la pureté du style ; on y forme des gens habiles à composer des lettres et dont quelques-uns deviendront les secrétaires des papes ; on y prépare des poètes latins, que vantent Alexandre Neckham et Jean de Garlande. Mais la Bataille des Sept Arts, écrite par Henri d'Andely après 1236, montre la défaite d'Orléans, où survit seule désormais l'étude du droit et des classiques, en même temps que triomphent, avec Paris, la logique et la philosophie.
QUELQUES Certains noms et certaines œuvres méritent toutefois d'être
ÉCRIVAINS rappelés. Pierre de Corbeil, maître en théologie d'Innocent III et archevêque de Sens, écrit une satire latine contre ceux qui se marient, qui uxores' ducunt. Vers 1209 Alexandre de Villedieu, qui tient une école à Paris, compose, d'après Priscien, une grammaire en vers qui eut un succès prodigieux jusqu'au seizième siècle. Son Compendium de la divine Écriture, en deux cent douze hexamètres, des vers mnémotechniques sur les mois rappellent Fulbert et l'école de Chartres. Une autre grammaire en vers, écrite eni2i2 par Eberhard de Béthune, eut im succès aussi durable. Son Labyrinthe expose les misères des maîtres de rhétorique et de poésie ; parmi les poètes en vogue, Eberhard place Virgile et Ovide, Perse et Juvénal, Stace et Claudien, non Horace, mais en revanche des poètes récents, Pierre de Riga et Alain de Lille, les auteurs de VArchitreniuS) de V Alexandre, du PhysiologuSi du Solinarius. Jean de Garlande compose en France, son pays d'adoption, des poèmes sur les Mystères et les Triomphes de l'ÉgHse, où il imite Virgile et Ovide, Stace et Lucain ; un Art rythmique, avec des modèles pour les règles énoncées ; de curieux vocabulaires sur les mots communs, sur les mots obscurs, sur les choses, — ce dernier à l'usage de l'Université de Paris, — dont on se sert encore au temps d'Érasme. Un autre ouvrage, qui rappelle VHeptateuchon de Thierry de Chartres, contient une Uste des livres dont doivent se servir les étudiants. En littérature latine, il recommande Donat, Caton et Théodulfe, VAchilléide et la Théhaïde de Stace, VEnéide, les Bucoliques et les Géorgiques, Juvénal et Horace, les Métamorphoses , les Remèdes d^ Amour et peut-être les Fastes, Salluste et VOrateur, les Tusculanes, V Amitié et les Paradoxes, la Vieillesse et le Destin, les Devoirs de Cicéron, une partie de Martial et de Pétrone, Symmaque et Solinus, Sidoine Apollinaire et Suétone, Quinte-Curce et
LITTtRATURI, T. I. 113 8
Trogue-Pompée, Hégésippe et Tite-Live, les Lettres^ les Questions naturelles, les Bienfaits et les tragédies de Sénèque. Le programme est vaste. Comme Jean de Garlande, qui domie aussi des listes d'auteurs pour la grammaire, la rhétorique et la dialectique, pour Tarithmétique et la géométrie, l'astronomie et la médecine, le droit et la théologie, signale des ouvrages récemment introduits en France, notamment ceux d'Aristote, il apparaît clairement que l'usage de ces ouvrages n'implique nullement l'abandon des écrivains et des classiques latins. Du célèbre prédicateur Jacques de Vitry il y a en latin des Lettres, une Histoire orientale, ime Histoire occidentale, dont un chapitre sur la Ville de Paris relève les raisons diverses pour lesquelles les écoliers recherchent le savoir. Enfin on peut rappeler, de l'historien Guillaume le Breton, le récit du retour triomphal à Paris des vainqueurs de Bouvines : « Qui pourrait raconter, s'imaginer, tracer avec la plume, sur le parchemin ou sur des tablettes, les joyeux applaudissements, les hymnes de triomphe, les danses des peuples, le doux chant des clercs, les sons harmonieux des instruments guerriers, les ornements des églises, les rues, les maisons, les chemins de tous les châteaux et des villes tendus de courtines et de tapisseries de soie, couverts de fleurs, d'herbes et de branches verdoyantes ; les habitants de toute condition, des deux sexes et de tout âge, accourant de toutes parts voir un si grand triomphe ; les paysans et les moissonneurs interrompant leurs travaux et se précipitant en foule vers les chemins pour voir dans les fers ce Ferrand dont naguère ils redoutaient les armes?... Toute la route se passa ainsi jusqu'à ce qu'on fût arrivé à Paris. Les habitants et, par-dessus tout, la multitude des écoliers, le clergé et le peuple, allant au-devant du roi en chantant des hymnes et des cantiques, témoignèrent par leurs gestes quelle joie animait leurs esprits. Et il ne leur sufiSt pas de se livrer à l'allégresse pendant ce jour, ils prolongèrent leurs plaisirs pendant la nuit et pendant sept nuits consécutives au miUeu de nombreux flambeaux, en sorte que la nuit paraissait aussi brillante que le jour ; les écoliers surtout ne cessaient de faire de somptueux festins, chantant et dansant continuellement. »
LES De 1200 à 1453 il faut faire une place aux sermonnaires.
SERMONNAIRES Les milliers de sermons qui nous restent sont presque tous en latin, sermons complets, parati, thèmes de sermons, sermons en style macaronique, où domine tantôt le latin et tantôt le français, qu'on rencontre surtout au quinzième siècle, au temps de Maillard et de Menot, enfin recueils de sermons, d'exemples et de règles. Sous le nom de GuiUaume d'Auvergne, il y a im recueil pour les prédicateurs. De faciehus mundi. Les sermons de Jacques de Vitry sont
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
répartis en six séries dont la dernière est particulièrement intéressante pour l'histoire de la civilisation. Il s'y trouve des sermons pour les prélats et les prêtres, pour les chanoines et les clercs séculiers, pour les écoliers, les juges et les avocats, pour les théologiens et les prédicateurs, pour les moines blancs et noirs, pour les sœurs cisterciennes et blanches, pour les chanoines réguliers, les ermites et les reclus, pour les frères mineurs et ceux de l'Ordre du Temple, les frères hospitaliers et gardiens des malades, pour les lépreux et les infirmes, les pauvres et les affligés, pour les gens en deuil, les croisés et les pèlerins, pour les nobles et les chevaliers, pour les bourgeois, marchands et changeurs, pour les laboureurs, vignerons, artisans et marins, pour les serviteurs et domestiques, pour les gens mariés, les veufs et les célibataires, les jeunes filles, les enfants et les adolescents.
Les recueils d'exemples abondent : le plus vaste est celui du dominicain Etienne de Bourbon, divisé en sept parties selon les dons du Saint-Esprit. Le général des dominicains, Hubert de Romans, dans VErudition des prédicateurs, donne des règles, des préceptes, des thèmes de sermons pour toute circonstance et pour tout auditeur. La Somme de Gui d'Évreux est un recueil de sermons et de thèmes, avec des indications pour préparer les sermons, pour diviser et développer les thèmes. Et de R. Maidston ou de Jean de Weiden, il y en a un au titre naïf ou facétieux. Dormi secure, Dormi sine cura, « Dors tranquille, tu trouveras ton sermon tout fait ! »
TENDANCES Les Italiens, Pétrarque,
HUMANISTES Boccacc, le Pogge, d'autres encore que Sandys a étudiés avec sympathie et impartiahté, continuent les recherches de Servat Loup, de Gerbert, de Roger Bacon, et entrent en possession d'œuvres latines que leurs prédécesseurs ignoraient : de Tacite, de Quintilien, et surtout des Lettres et des Discours de Cicéron. D'un autre côté, par leurs relations ininterrompues avec les Grecs, des Italiens avaient appris la langue et connu des œuvres dont on n'avait pas encore les traductions latines. Aussi, laissant souvent la théologie de côté, ils en vinrent à préférer les écrits qui leur paraissaient surtout propres à former l'homme, comme ils poursuivaient, dans les œuvres d'art, la réaHsation de la beauté purement humaine.
BOCCACE (Miniature du xv< siècle.
Bibliothèque de l'Arsenal)
Même ils voulurent parfois penser comme avaient fait les philosophes antiques, peindre, sculpter et bâtir à la façon des artistes grecs, écrire en latin comme Quintilien et surtout comme Cicéron. L'Italie fut vraiment alors la maîtresse de l'Occident. Toutefois il y a, en France, même avant 1453, des hommes, Pierre Bersuire et Nicolas Oresme, Jean de Montreuil et Alain Chartier, qu'il ne faut pas oublier dans l'histoire de notre littérature en latin.
. Pierre Bersuire connut Pétrarque à Avignon de 1320 à 1340. Vers 1342, il travaille à Paris à une Encyclopédie religieuse en trois parties, Reductorium, Repertorium et Breviarium, avant de mettre en français Tite-Live pour Jean le Bon. Nicolas Oresme, le traducteur d'Aristote, dont, après l'avoir trop longtemps déprécié, on a un peu trop grandi l'importance scientifique et philosophique pour ses traités français sur les divinations et l'astrologie judiciaire, a écrit en latin im traité remarquable sur l'origine, la nature, le droit et les mutations des monnaies : il s'oppose au despotisme qui permettrait au prince d'en changer la matière, la valeur ou le poids. Jean de Montreuil, laïque et honmie d'État, mort avant 1420 conmie chancelier de Charles VI, a été appelé un véritable humaniste. Il admire Pétrarque, le père de la philosophie morale, qu'il met à côté des classiques, et Salutati, le prince de l'éloquence latine. Pour Caton et Varron, pour Vitruve et Plante, surtout pour Térence, il a un véritable culte. « Après avoir psalmodié les heures canoniques, dit-il, on peut donner à Cicéron le reste de sa journée. )> D'Alain Chartier, on a en latin un traité contre la guerre et pour la paix, deux harangues qu'il adresse à l'empereur d'Allemagne, une lettre où il célèbre Jeanne d'Arc, l'héroïne « qui ne vient pas de la terre, mais du ciel ». Non sans raison, on a remarqué que la forme française de son œuvre oratoire s'explique par ses périodes latines, que tout ce qui lui valut le
NICOLAS DE CLAMENGES
LA LITTERATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
baiser célèbre dont parle la légende, est plein « de gracieuses fadaises », sans rien de comparable aux pages latines où il a vanté « l'héroïne française qui a accompli la délivrance nationale ». Et il suffit d'ouvrir Froissart, à la première page des Chroniques, pour être convaincu que l'étude du latin n'a pas été sans influence sur la forme vivante et personnelle de son œuvre.
Notons encore que les trois théologiens qui furent à la fin du quatorzième siècle la gloire de l'Université parisienne, Pierre d'Ailly, Jean Gerson et Nicolas de Clamenges, citent fréquemment les classiques dont ils ont une connaissance assez étendue. En particulier, Nicolas, passionné dans sa jeunesse pour l'étTide de l'éloquence, avait étudié et peut-être expUqué en public la rhétorique cicéronienne, et son style, parfois scolastique, rappelle aussi les classiques. Enfin Jean de Courtecuisse et le cardinal Filiastre ont souvent manifesté des tendances humanistes.
nHiLOSoPHiE, SCIENCE, C'est par la philosophie, la science et la théologie que
A THÉOLOGIE la Uttérature latine du treizième siècle est surtout remar-
quable. Et la plupart des grandes œuvres ont été écrites, soit par des Français, soit par des hommes qui ont été instruits en France, qui y ont enseigné, qui y ont passé leur vie.
Le but qu'ils poursuivent, c'est de conserver et d'augmenter les connaissances déjà acquises par les Latins, comme celles qui viennent des Byzantins, des Arabes et des Juifs. Tous usent alors pleinement de leur raison et la plupart entendent bien rester chrétiens.
David de Dinant ou de Dinan et Amaury de Bennes font de Dieu l'essence ou la matière des choses et, pour cette réduction à l'unité, ils ont été souvent dans la suite rapprochés de Spinoza. Les Amauriciens, conmie les Albigeois, veulent, après Joachim de Flore, promouvoir le règne de l'Esprit-Saint, dont l'Évangile étemel doit remplacer la Bible juive et l'Évangile chrétien. Saint François d'Assise, dont on sait les relations avec notre pays, saint Dominique qui s'installe à Toulouse, fondent des ordres nouveaux. Guillaume d'Auvergne enseigne à l'Université de Paris, écrit un traité sur l'Univers et un traité sur l'âme, qui reproduit textuellement celui de Gundissalinus, le traducteur de Tolède. Il consulte les
œuvres récemment introduites en France ; il est orthodoxe, ami de la science et de la philosophie ; il use de la raison et de l'autorité, de l'expérience et de l'intuition.
C'est en Dieu, dont les révélations ne cessent jamais selon lui de nous être accordées, qu'il met en définitive l'origine de toutes nos connaissances. Adversaire des doctrines à tendance manichéenne, ruinant
à l'avance la thèse des Averroïstes latins par les affirmations plotiniennes sur l'indivisibilité de l'âme et sa parenté avec Dieu, c'est im précurseur de Roger Bacon, qui en fait grand cas, comme d'Albert le Grand et de saint Thomas.
Après 1228 Guillaume est évêque de Paris. Aristote, interprété par les commentateurs plotiniens, devient un maître reconnu, et les Universités possèdent à peu près tous les matériaux dont elles useront jusqu'au seizième siècle. L'Anglais Alexandre de Halès, étudiant, puis maître à Paris, avant et après son entrée chez les franciscains, achève de constituer la méthode ébauchée par Abélard et employée dans les écoles jusqu'au dix-septième siècle. La Somme de théologie, où il en présente les multiples applications, distingue nettement, comme les Plotiniens, le monde intelHgible et le monde sensible, et expose bien des doctrines récemment arrivées en Occident. Son successeur, Jean