GUILLAUME D'AUVERGNE
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
de la Rochelle, voit des suppôts de Satan en ceux qui voudraient anéantir l'étude de la philosophie : le traité sur l'âme humaine utilise, d'une façon fort intelligente, Aristote et Galien, les médecins arabes, saint Augustin et les commentateurs par lesquels il remonte à Plotin.
La période qui s'étend de 1257 à 1280 est la plus féconde du treizième siècle. Guillaume de Saint-Amour, im des adversaires les plus acharnés des ordres mendiants, les combattit dans les Périls des derniers temps, traduits en vers français, et dans les Collections catholiques et canoniques de VÊcriture pour Vinstruction des fidèles. Le premier de ces livres, déclaré « inique, abominable et exécrable », par les Mendiants, eut un grand succès, d'après Matthieu Paris : « Le peuple, dit-il, se mit à tourner en ridicule les religieux mendiants; on leur refusa les aumônes que jusque-là on leur donnait, on les appelait hypocrites , successeurs de l'Antéchrist, faux prédicateurs, conseillers adulateurs des rois et des princes, contempteurs des ordinaires et leurs supplanteurs, prévaricateurs abusant des confessions et qui, voyageant en des pays où ils ne sont pas connus, excitent à prêcher avec plus d'audace, attaquent l'Évangile étemel, mais aussi l'Ancien et le Nouveau Testament, pour enseigner un Évangile plus parfait dont ils vont amener le règne. »
Plus redoutables aux ordres mendiants, si l'on en juge par la polémique de saint Thomas, furent les Averroïstes latins, dont le plus marquant semble avoir été Siger de Brabant. Accusés d'avoir proclamé que Moïse, Jésus, Mahomet étaient trois imposteurs, ils usaient d'arguments et de textes philosophiques pour soutenir que les Grecs et les Arabes affirmaient l'unité de l'intellect et, par suite, niaient l'immortaUté personnelle conrnie la vie future. Avant Pomponace et les Averroïstes de la troisième Renaissance, ils distinguent la raison et la foi, ils affirment en croyants ce qu'ils nient en tant que philosophes. Et ils sont aussi les ancêtres des hbertins, des esprits forts et des philosophes que combattront Descartes et Bossuet, la Bruyère et Berkeley.
Mais le succès va surtout aux Dominicains et aux Franciscains, dont les plus remarquables sont Albert le Grand et saint Thomas, Roger Bacon et saint Bonaventure.
ALBERT LE GRAND Albcit Ic Giond a laissé son nom à une place de Paris,
ET SAINT THOMAS qù son enseignement le rendit célèbre. Son succès fut immense : « On l'invoque dans les écoles, dit Roger Bacon qui l'a combattu avec acharnement, comme Aristote, Avicenne et Averroès. Il a eu, de son vivant, une autorité que le Christ n'a jamais obtenue dans sa vie mortelle. » Par son œuvre savante et étendue, il veut faire connaître Aristote et la nature. Il ne sépare l'Aristote authentique ni des apocryphes, ni des commentaires plotiniens. Il l'a critiqué plus d'une fois d'ailleurs et c'est à l'expérience qu'il demande la certitude dans les matières sur lesquelles ne peut porter le syllogisn^e. Même il fait une place considérable aux éléments mystiques qui lui viennent des sources plotiniennes, notamment de saint Augustin et du Pseudo-Denys, de manière à devenir l'un des maîtres d'Eckhart, de Tauler, de Suso, de l'auteur de la Deutsche Théologie éditée deux fois par Luther.
C'est son disciple saint Thomas qui est devenu le guide de l'Église catholique. Il séjourne à Paris de 1245 à 1248, de 1252 à 1261, de 1269 à 1271. A Paris, il étudie et il enseigne; il écrit, en tout ou en partie, les Commentaires sur les Sentences^ sur VHermeneia, sur saint Matthieu, saint Jean et saint Paul, les Quodlibeta et les Questions disputées^ la seconde partie de la Somme de théologie, ses ouvrages sur l'être et l'essence, sur les principes de la nature, contre Guillaume de Saint-Amour et contre les Averroïstes. A Paris il est, selon une légende caractéristique, l'hôte de saint Louis. Si Urbain V, suivant une pieuse coutume, accorde son corps, disputé comme une précieuse relique, aux Dominicains de Toulouse, il laisse un de ses bras au couvent parisien de Saint- Jacques. Plus sûrement que tous ses contemporains, saint Thomas opère le départ entre ce que les catholiques doivent accepter et ce qu'ils doivent rejeter dans les apports récents. D 'Aristote, en particulier, il donne une bonne interprétation littérale, qu'il accompagne d'une explication plotinienne et chrétienne, par laquelle il lui attribue les doctrines auxquelles on tient alors le plus et qu'on trouve le moins chez l'Aristote authentique, la Création, la Providence et l'immortalité de l'âme. Avec ce qui lui vient du passé, avec ce que rassemblent les contemporains, avec les nombreux auxiliaires toujours empressés de lui venir en
ALBERT LE GRAND (Estampe du xvi" siècle. Bibliothèque nationale).
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aide, saint Thomas construit, en orthodoxe d'une habileté et d'une pénétration singulières, la synthèse philosophique qui gardera toute sa valeur à travers les siècles. Ce système est exposé dans la Somme de théologie. En histoire et en exégèse, saint Thomas accomplit une œuvre analogue : la Chaîne d'or réunit les quatre Évangiles comme s'ils étaient la rédaction d'un seul maître ; les Commentaires sur les livres saints, le Psautier, l'Oraison dominicale et le Symbole des Apôtres, montrent que tous contiennent en germe ce que développent la philosophie et la théologie thomistes. En lui, il y a certes un intellectualiste qui use de la raison, mais il y a aussi im mystique qui écrit l'Offke du Saint-Sacrement, im Commentaire sur le
Pseudo-Denys et d'autres œuvres analogues. L'Églisea accepté officiellement sa théologie et son exégèse au Concile de Trente. Avec Léon XIII, en 1879, elle a repris, de nos jours, les principes de sa philosophie. D'Albert le Grand et de saint Thomas, il faut rapprocher les Dominicains Hugues de Saint-Cher,* qui a revisé toute la Bible et en a commenté les diverses parties, et Vincent de Beauvais, l'auteur du Grand ou Quadruple Miroir. Pour composer cet ouvrage, Vincent eut des auxiliaires dans son ordre, et il se servit de la Bibliothèque de douze cents manuscrits que saint Louis avait fait rassembler à la Sainte- Chapelle. Au-dessus de tout, Vincent place l'Écriture. Après elle, il met les décrétales des souverains pontifes, les canons des conciles généraux, les œuvres des docteurs sacrés que l'Église a cançnisés et dont les doctrines ont été approuvées par le Pape et les Conciles. Ensuite viennent les docteurs prudents et catholiques, mais non canonisés; puis les philosophes, les docteurs des gentils qui ont ignoré la vérité de la foi, mais qui ont dit sur le Créateur et les créatures, sur les vertus et les vices, de belles et merveilleuses choses, vraies pour la croyance catholique comme pour la raison humaine. Aux Deflorationes ou emprunts anonymes, dont on use, d'Alcuin à Guillaume d'Auvergne, Vincent substitue le Florilège ou recueil de morceaux choisis dont la provenance est indiquée. S'il a suivi l'ordre des Sommes et de V Ecriture i en parlant successivement du Créateur, des créatures, de la chute et de la réparation, des choses qui se sont produites dans le temps, il avait pensé d'abord à constituer une œuvre analogue à nos modernes Encyclopédies, en rangeant sous un même titre, Charité, Chasteté, etc., tous les extraits qui y avaient