ROBERT GAGUIN
LA LITTÉRATURE FRANÇAISE EN LANGUE LATINE
Gaguin et ses amis se rapprochent des humanistes : il faut qu'on restaure l'éloquence et la poésie, qu'on use d'un latin classique et plus souple, qu'on recueille, chez les philosophes, voire chez Platon et Plotin, traduits par Ficin, des pensées qui fassent valoir les doctrines chrétiennes. En cela d'ailleurs il ne fait que suivre saint Augustin, Alcuin et Jean Scot, Gerbert et les Platoniciens du douzième siècle. Avec d'autres prédécesseurs, moins proches de l'humanisme, Gaguin estime que la philosophie, la poésie et l'éloquence doivent servir la théologie, reine des sciences, la morale et la religion. Des Pères et des scolastiques, il conserve des mots qui ne sont pas du latin classique. Avant Pascal, il trouve que les philosophes sont dangereux par leur orgueil et leur amour de la renommée. Mais il admire Alexandre de Halès, le scotiste Etienne Brulefer qui acquerra « une gloire immense » s'il enseigne la philosophie subtile du maître en Espagne. Cependant il raille les querelles des scolastiques et ce que Rabelais appellera les Barhouillamenta de Scot. Si Cicéron et Horace réalisent pour lui l'idéal en éloquence et en poésie, Pierre Lombard reste le maître de la pensée. A Horace et à Boèce, il emprunte les mètres qu'il recommande, mais il veut qu'on imite Stace, Catulle, Lucrèce et aussi des chrétiens, SeduUus, Fortunatus et Pétrarque. Des humanistes italiens, il rapproche les grammairiens anciens et même Alexandre de Villedieu. Et, ce que n'avaient pas fait tous les versificateurs des deux premières Renaissances, il attaque ceux qui invoquent les anciens Dieux ou les Muses, au lieu de la Vierge, et qui ne chantent pas les vies des saints.
LEFÈVRE Lefèvre d'Étaples, Faber Stapulensis (1455-1537), fut pour
D'ÉTAPLES ses disciplcs un dieu, pour les générations ultérieures un des principaux auteurs de la troisième Renaissance. Son œuvre, des plus considérables, comporte des publications de textes et de traductions latines d'ouvrages relatifs à la science, à la philosophie et à la théologie, qu'il accompagne d'introductions ou de traités, destinés à en établir le sens véritable et à en extraire une doctrine spéculative et pratique.
Pour la science, il édite les Arithmétiques de Boèce et de Jordan Nemorarius, la Géométrie d'Euclide, la Sphère de Sacrobosco, les Alexandrins Théon et Hypsiclès, les commentaires de Campanus de Novare, vanté par Roger Bacon. Il traite d'astronomie et compose des Éléments de musique.
La philosophie est pour lui une introduction au christianisme. Aristote, très subtil en logique, comme disait déjà Alcuin, vraiment philosophe pour les choses de ce monde, prudent et actif en morale, défenseur du droit et de bon conseil en
politique, lui donne toute satisfaction. Des Introductions aux traités en usage pour les écoliers, Lefèvre écarte les gloses et les commentaires du quatorzième et du quinzième siècle. En physique, en morale, en métaphysique, il veut puiser à la source même « la précieuse liqueur ». Aux traductions antérieures, il en joint de plus récentes : pour V Éthique y celle de Bruni, pour la Métaphysique, celle de Bessarion qu'il doit à Pic de la Mirandole. Les Fabristes d'Allemagne reproduisirent souvent les Introductions et s'attachèrent au texte, en opposition aux terministes, tout occupés de gloses, de commentaires et de questions.
Lefèvre couronne donc les doctrines du trivium, de l'ancien quadrivium bien élargi déjà, par la philosophie première d'Aristote. Avec les Livres saints, les Pères et les mystiques, il constitue la pensée chrétienne qui doit satisfaire l'intelligence et diriger l'activité. Ses publications, presque innombrables en ce domaine, ont été consacrées, avec un grand succès, à VAnden et au Nouveau Testament. Mais il a aussi imprimé, avec des versions latines, la Foi orthodoxe de saint Jean Damascène, les œuvres du Pseudo-Denys l'Aréopagite, qu'il croit authentiques et auxquelles il demande une connaissance approfondie du christianisme, ime partie des Contemplations, le Livre de VAmi et de VAimé de Raymond Lulle, la Trinité de Richard de Saint- Victor et trois volumes de Nicolas de Cusa qui, pour lui, complète heureusement Denys l'Aréopagite. Comme Érasme il défend la liberté contre Luther. Qichton, son collaborateur de Chartres, « source très abondante de choses excellentes », comme dit Érasme, écrit surtout sur la logique et l'astronomie, sur Aristote et contre les Luthériens.
Rappelons Reuchlin et Érasme, qui étudient, enseignent et écrivent en France. Le premier continue Roger Bacon en fournissant les moyens d'apprendre l'hébreu et donne une imitation latine de la farce de l'avocat Pathelin. Du second, François I" voulut, dit-on, faire un professeur au Collège Royal. Pour sa verve et son esprit, on l'a appelé le Voltaire du seizième siècle.
GUILLAUME Guillaume Budé (1467-1540), ami de Lefèvre d'Étaples et par-
BUDÉ fois imitateur d'Érasme, dont on le rapproche comme « une des deux lumières du temps », put se livrer entièrement à l'étude, grâce au patrimoine que lui avait laissé son père. Ses traductions de Plutarque montrent un sens pénétrant de la lettre grecque. Les Annotations sur les Pandectes, les Forensia ou Questions de droit, indiquent une direction nouvelle et donnent du droit romain une interprétation historique et précise, appuyée sur une connaissance, qu'il veut intégrale, de l'antiquité classique. Précurseur de Cujas, par cet ouvrage, il l'est de Juste
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Lipse et de Scaliger par la façon dont il utilise les documents archéologiques dans le traité De Asse, où il étudie le système monétaire des Romains. En latin, Budé fait de la France « nation de soldats )>, un éloge d'une beauté vraiment classique. C'est en latin que devront s'exprimer, selon lui, les grands écrivains dont il souhaite l'apparition. Au moment où la Pléiade veut mettre le français seul en honneur, Budé ne se prononce pas entre le français et le latin classique. En 1522 il est prévôt des marchands, maître des requêtes, maître de la librairie et il enrichit, en livres imprimés et en manuscrits grecs, la Bibliothèque du Roi qui devait devenir une des premières du monde. Du roi il obtenait, avec Jean du Bellay, l'érection de trois chaires hbres de grec, d'hébreu et de haute latinité en dehors de l'Université de Paris. C'est l'origine du Collège de France. Au roi François I", il persuade que la gloire des rois dépend de la faveur qu'ils accordent aux lettres. Aussi l'a-t-on considéré lui-même comme le protecteur des lettres et des lettrés, comme le plus savant homme de France au début du seizième siècle, comme le restaurateur des lettres grecques. D'autant plus que, dans le De Transitu ad Hellenismum, il défendit en 1534 les études classiques et surtout le grec contre le reproche d'hérésie, qui remonte jusqu'à Justinien et même jusqu'à TertuUien. Des cinq livres de lettres grecques pubUées par lui de 1526 à 1531, Lascaris disait en flatteur qu'elles avaient le sel attique. Il écrivit en latin des lettres à ce même Lascaris, à Thomas Morus, à Sadolet et à Bembo, à Alciat et à Érasme, avec qui il fut plusieurs fois en discussion. Son lexique grec-latin a servi à Henri Estienne.
De Guillaume Budé, on peut rapprocher les professeurs au Collège Royal dont l'enseignement, parfois les œuvres, ont illustré la troisième Renaissance. Paradis et Vatable enseignent l'hébreu : ce dernier édite la Bible et met en latin les Parva naturalia d'Aristote. Guillaume Postel est lecteur pour le grec, l'hébreu, l'arabe; il voyage en Orient et laisse de nombreux ouvrages en français et en latin. Tumèbe et Danès enseignent le grec. Danès est un professeur applaudi avant de devenir un évêque fort écouté au concile de Trente ; Tumèbe, chargé de surveiller l'impression des ouvrages grecs à l'Imprimerie royale, pubUe des commentaires latins sur Cicéron, des poèmes, des traductions et édite Sophocle, Grégoire Palamède, Syné-
GUILLAUMB BUDÉ
(Gravure du xvi« siècle. Biblio>
thèque nationale).
sius. Oronce Fine, qu'on rattache à Lefèvre d'Étaples, écrit sur l'arithmétique, la géométrie, la cosmographie, la géographie. Jean Sturm, « le Cicéron, le Platon, l'Aristote de l'Allemagne », explique Cicéron d'après les conseils de Budé dans des cours libres fort suivis. Latomus fait en 1534 l'éloge de François I" dans sa leçon d'ouverture sur l'étude des humanités. De studiis humanitatis. Toussaint, élève de Budé et maître de Ramus, laisse un Dictionnaire grec-latin. Ramus veut réformer l'enseignement par l'explication des auteurs. On cite avec raison sa Dialectique en français, mais il a donné en latin la plupart de ses ouvrages sur la rhétorique et la grammaire, sur les mathématiques, la physique et contre Aristote. A sa suite, les Ramistes pullulèrent dans nombre d'imiversités étrangères. Son successeur au Collège Royal, Jean Passerat, est l'un des auteurs de la Satire Ménippéet mais aussi de poèmes latins et de commentaires sur Catulle, Tibulle et Properce.
LES La littérature en latin compte encore au seizième siècle im
RÉFORMÉS nombre incalculable de médecins, de savants, de jurisconsultes. Les historiens et les écrivains pohtiques, les érudits, les Estienne, les Scaliger et Casaubon, préparent la civilisation moderne.
Calvin, dont l'influence a été plus considérable en dehors de France qu'en France même, avait débuté dans les lettres eni53i par une préface à VAntopologia de Nicolas
Duchemin, où il use d'un latin vigoureux et élégant. Puis il avait commenté en 1532 la Clémence de Sénèque, « égal à Cicéron, érudit remarquable et orateur insigne ». En 1534, sa conversion est suivie de la publication, en latin, de VInstitution chrétienne et d'ime épître à François I" où il conjure le roi d'examiner sérieusement la doctrine des évangéliques français. La deuxième édition latine est de 1539; la première traduction française, de 1541. C'est donc en latin que s'est exercée tout d'abord l'influence de ce livre, qu'on a pu compter parmi « les œuvres capitales du siècle ». Son collaborateur Théodore de Bèze, né à Vézelay et disciple de Volmar qui avait étudié avec Lefèvre d'Étaples, aimait JEAN CALVIN les poètcs andcns et les imitait. Il avait écrit des vers
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