PLAN'CHE
LA LITTÉRATURE PROVENÇALE
RAFFINEMENTS DE LA FORME : CcttC obsCUrité Il'eSt paS IC
LE (( TROBAR cLus » ET LE « TROBAR Ric » résultat de la maladrcsse ou de
l'incurie, mais d'un système dont il est l'inventeur et qui fut pratiqué, à son imitation, par bien d'autres « décadent », non moins conscients de ce qu'ils voulaient faire, car ils ont eux-mêmes défini leur manière : par les noms de trobar dus, car, ric, soûl, ils entendent les diverses façons d'intriguer, de déconcerter le lecteur.
La première, qui est celle même de Marcabru, consiste à « enchevêtrer » plusieurs idées et à les revêtir d'incohérentes métaphores :
De sens multiples, avait-il écrit, je suis plein et gonflé, aussi bien que de cent couleurs, pour mieux permettre de choisir, car je porte à la fois le feu et l'eau qui l'éteint.
Si le lecteur n'arrive pas à débrouiller cet écheveau, qu'il n'en accuse que son défaut de « sens » :
Mes vers, dit Alégret, paraîtront insensés au sot, s'il n'y apporte une double attention.
Mais le lecteur se lasse vite d'être mystifié, surtout si par-dessus le marché on l'insulte, et il doute plus aisément du « sens » de l'auteur que du sien propre. Peire d'Auvergne, qui avait été d'abord le plus subtil des « enchevêtreurs », s'en aperçut sans doute, car il changea de manière : renonçant à prêcher en énigmes de profondes vérités, mais non à éblouir son public, il se contenta de revêtir les lieux communs de l'amour courtois d'une forme châtiée et somptueuse. C'est de lui que la chanson reçut sa forme définitive et à partir d'alors qu'elle fiit considérée comme le plus noble des genres. Dans cette nouvelle voie il trouva la gloire, et fut considéré, jusqu'à l'avènement de Guiraut de Borneil, comme le « maître des troubadours ».
Arnaut Daniel, Rambaut d'Orange, Guiraut de Borneil lui-même (au moins dans la première partie de sa carrière), avec un talent plus souple et une technique plus raffinée, se proposent au fond le même objet : voiler sous les splendeurs de la forme la pauvreté de la pensée. L'obscurité n'est pas chez eux, comme on l'a cru, un but délibérément poursuivi, mais le résultat fatal d'une virtuosité qui met le mot bien au-dessus de l'idée. Ce qu'ils recherchent avant tout, ce sont les rimes rares, si rares scriptional.
littAratcrb, T I.
qu'à peine on en trouve assez dans toute la langue pour construire une chanson (i). C'était se condamner au bout-rimé et à toutes ses conséquences, dont les moins fâcheuses sont encore l'a peu près de l'expression et les tortures infligées
à la langue. Les chansons d'Arnaut Daniel, où il accumule à plaisir les mots les moins propres à exprimer sa pensée, sont, en ce genre faux, des manières de chefs-d'œuvre. Rambaut d'Orange, son plus brillant émule, qui a moins
d'éclat extérieur, mais plus d'esprit
naturel, se plaint quelque part — à moins qu'il ne s'en applaudisse — qu'on le traite, tout prince qu'il est, de jongleur. Nulle appellation n'était plus méritée. Entre un poète comme lui et le bateleur qui traverse des cerceaux ou jongle avec des épées, la différence n'est vraiment pas grande. De ce lyrisme funambulesque, notre époque n'a inventé que le nom; ce sont les sectateurs du trobar rie qui en ont donné, à la fin du douzième siècle, les premiers et les plus prestigieux modèles.