‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 13 sur 82 · Marius Fontane · texte numérisé non relu

Marius Fontane

impulsion primordiale, les Aryens animèrent de passion et de volonté les phénomènes qui, journellement, transportaient leur esprit de frayeur, d'étonnement, de reconnaissance ou d'admiration. Ils attribuèrent une âme active aux astres, à la lumière, aux ténèbres, aux nuages, h la foudre, à la pluie, au vent. Chacune des forces naturelles fut amenée à se personnifier; elles s'incarnaient dans un type d'exception, dans un héros. Puis, l'idéal grandissait, s'exaltait. L'être supérieur devenait dieu... Et les hymnes naquirent.

Le commun des Aryas parlait un ancien prâkrit. C'était le lanfjaoe de tous. Des savants, des hommes choisis, c[ue visitait le mens divinior^ opposèrent à cet idiome vulgarisé une langue plus noble pour en revêtir leurs conceptions, une langue sacrée, juridique : le sanscrit. A une date si reculée qu'on ne saurait l'entrevoir dans les ténèbres cjui obscurcissent la chronologie littéraire de l'Inde, plus de trois cents poètes confondirent leurs inspirations mystiques, pour en former une seule œuvre vaste et profonde, les Védas. Ils assemblèrent dans le Rig-Véda (le Rig-Véda, ce qu'il y a de plus vieux au fond de la pensée et de la parole aryennes), une foule de traditions et de symboles destinés à ne plus périr, mais à passer de génération en génération par de constants récits jusqu'au jour éloigné où elles seront transcrites sur des feuilles de palmier. A leur insu, ils édifièrent une œuvre d'un prix infini (si faible d'art qu'elle fût en elle-même), l'œuvre génératrice où la science moderne pense avoir retrouvé tout à la fois : la racine du complet développement religieux de l'Inde, la clef de la mytho-

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logie comparée, le fondement d'une littérature très riche, la source commune des croyances de la poésie, — sinon des idiomes*, — en un mot d'une part très considérable de la civilisation du groupe indoeuropéen. Car telle est bien la valeur^, l'immense valeur exacte et positive des poésies védiques.

Du temps des Védas, les Hindous, confinés entre le pays des Cinq-Fleuves (Pendjab) et les montagnes de Kaboul, ne connaissaient guère que le soin des troupeaux et la culture des champs. Une poésie purement religieuse, grave et sereine, répondait à ces mœurs patriarcales. Elle remplissait les aspirations d'intelligences simples et pacifiques.

1. Le principal intérêt de la littérature sanscrite et sa principale utilité, c'est un intérêt et une utilité philologiques. Dès l'heure où l'on put déterminer le principe de la communauté des origines indo-européennes, la science étymologique se trouva reportée sur la base véritable de la philologie comparative. Aux vagues conjectures suggérées par des rapports extérieurs, on apprit enfin à substituer des principes simples, fondés sur les analogies essentielles des sons articulés et sur la structure grammaticale. Toutefois, une réserve capitale est à marquer ici. On essaya, conséquemment, de ramener à l'avantage de l'Inde ancienne cette idée qu'elle fut le berceau des langues occidentales. En réalité, le sanscrit même védique, le celte, le germain, le slave, le lette, sont, AU MÊME TITRE, dcs formes ou dérivés d'une langue mère (éteinte), emportés et développés en divers pays par des races ou tribus diverses plus ou moins longtemps rapprochées — dans une même et vaste région — par une culture commune. Le développement respectif de ces idiomes est indépendant.

L'idiome des Védas paraissant se rapprocher davantage de la langue mère supposée, il était tout naturel de chercher dans les hymnes un écho des plus anciennes pensées communes aux groupes dits aryens ou indo-européens.

2. C'est le jugement des indianistes les plus autorisés. « Les monuments littéraires de la Grèce ou de Rome, écrit Adolphe Régnier, si on les compare à ces chants lyriques qui portent le titre d'Agastya, de Vasihiha, de Viçvamitra, etc., sont des palais auprès des cabanes, des temples comme ceux du siècle d'Auguste auprès des sanctuaires de Numa. » (Bopp, Benfey, Barthélémy Saint- Hilaire, Desgranges, Adolphe Régnier, Bergaigne.)

Cependant, les êtres et les familles se multipliaient à l'extrême. La vague humaine grossissait, pressée, débordante. Une heure arriva où le pays qu'ils occupaient parut trop resserré aux habitants de l'xVryavarta. Afin d'étendre leur territoire, de pasteurs et d'agriculteurs ils se firent guerriers. Quand la race indo-aryenne voulut pénétrer plus avant dans les fertiles vallées situées entre l'Indus et le Gange, cène fut point sans rencontrer de chaudes résistances qu'elle put y déverser le trop-plein de ses flots. Les combats furent longs et opiniâtres entre les aborigènes et les envahisseurs.

Or, la guerre suscite des héros. Les héros et leurs exploits inspirent les poètes. Leurs chants, leurs récits préparèrent la grande éclosion épique de l'Inde ancienne. Ils racontaient, en les embellissant des prestiges de la fiction, la marche victorieuse des idées et de la religion brahmaniques; ou bien ils décrivaient les batailles livrées entre les différentes races, avides d'emporter la suprématie religieuse et politique, impatientes aussi de pousser au dehors l'excès de leur nombre; car la pression incoercible d'une population trop dense rejetait sans cesse au delà du centre des masses incertaines de leur route et de leur nouvelle patrie.

Les Aryens et les Eraniens avaient depuis bien longtemps, d'ailleurs, commencé ce travail séculaire de migration, cet écoulement progressif de leurs peuples vers l'Occident, qui devait les porter jusqu'aux limites extrêmes de la vieille Europe, où

s'étaient succédé bien des races diverses avant l'avènement définitif des Gréco-Latins, des Celtes, des Germains et des Slaves.

Des plumes savantes ont retracé de nos jours les courbes géographiques de leur itinéraire et se sont efforcées à suivre les parcours des innombrables tribus se contenant, se repoussant mutuellement et finissant par devenir étrangères les unes aux autres.

Jusqu'où n'atteignit point le flux et le reflux de leur expansion vagabonde! L'imagination historique croit les suivre, dispersant leurs lourdes masses par tant de routes entre-croisées. Les uns, les Aryas orientaux, ont fait de très bonne heure leur chemin pour devenir ceux qu'on appellera les Hin dous, vers l'est de l'Indus, et les Eraniens, en Bactriane, Afghanistan, Perse, Arménie, Médie. Les autres, les Aryas occidentaux, se consolidant et se fortifiant, parmi les périls de la route, se portent, en des directions diverses, à l'occupation des contrées européennes. Hellènes et Italiotes côte à côte se dirigent vers le bas Danube, se séparent aux Alpes Juliennes, les premiers marchant le long du Pinde, les seconds le long des Apennins; au nord des précédents, remontant du Danube au Rhin : les Celtes, entre les Carpathes et la Baltique, les Germains; en arrière, entre la Caspienne et la Vistule, les Slaves, bordés vers la Dvina par les Lettes.

Chacune de ces familles enfermait en soi les éléments des sociétés modernes, condamnées pour la plupart à un enfantement si laborieux et si obscur. Mais une entre toutes avait été marquée du signe

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d'élection. Elle fut conduite par un dessein providentiel, la tribu voyageuse qui vint apporter sur les rives helléniques la civilisation, la langue, la mythologie, les croyances de « l'Hendou* ».

1. Ce furent les Perses qui appelèrent « Hendou « l'Aryavarta. Les Assyriens etles Hellènes reprirent cette désignation. Les Aryas, eux, nommaient leur pays « Djamboud-Vipa », c'est-à-dire « île de Djamboud », arbre sacré, ou Soudarçana, « belle à voir », ou encore Bharatavarsclia, « contrée fertile ». [Cf. Marius Fontane, Histoire unii>erselle, t. \".)

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