CHAPITRE III
La Grèce avant les Grecs. — Orig-ines à demi fabuleuses de la civilisation hellénique. — Le temps des aèdes. — La période homérique. — h' Iliade et les rapsodes.
Encore à demi barbares, les Hellènes ou mieux les Yavanas étaient arrivés flot par flot de l'Orient et du Nord, mal armés de piques et de glaives en bronze, supérieurs par la langue et par l'esprit aux peuples qu'ils allaient côtoyer, mais combien ignorants des arts plastiques! Fort sommaires étaient leurs conceptions figuratives, alors que suffisaient à leurs yeux des pierres habillées ou des bûches équarries pour leur donner l'illusion des plus nobles divinités. Cependant ils s'étaient trouvés, en l'Asie Mineure et ensuite sur le sol de la Grèce, en contact avec des peuplades beaucoup plus avancées dans les voies de la civilisation.
C'étaient les Phrygiens, les Lydiens et d'autres, qui avaient subi de bonne heure l'influence des cultes et des arts de l'Assyrie. C'étaient les mystérieux Pélasges, qui furent à l'Orient ce que les Ibères (auxquels ils paraissent très postérieurs) ont été à l'Occident : les premiers civilisateurs de l'Europe. Strabon affirme que les Ibères, et principalement les Turdules, habitants du midi de l'Espa-
LoLiÉE. — Litt. comp. 2
gne, s'appliquaient aux belles-lettres et possédaient des livres d'histoire fort anciens, « des poèmes écrits en vers depuis six mille ans », prétendaientils. Et Platon attribue aux Pélasges, constructeurs de viHes, de palais, d'enceintes fortifiées, créateurs de mots et d'inscriptions, la gloire d'avoir les premiers contenu la puissance des Ibères. Athènes se vantait d'avoir été le centre de l'empire pélasgique.
Sur la route suivie, les Grecs avaient emprunté aux Phéniciens les éléments de leur alphabet, en même temps qu'ils leur furent redevables des commencements de leur commerce. Plus tardivement ils connurent la philosophie, la médecine, la peinture, l'architecture des Egyptiens. Les lourds modèles de l'Orient assyrien furent leur premiers rudiments de statuaire. Ils perfectionnèrent toutes ces choses et découvrirent le reste. Presque sans précédents, sans guère de tradition, cet admirable petit peuple indo-germanique allait tirer de son propre sein tout ce qui deviendra, dans le cours des âges, le patrimoine des nations et des esprits.
Venues par la Thrace et l'Asie Mineure, ces tribus nomades avaient arrêté leur course dans la partie méridionale d'une étroite presqu'île, la plus orientale de l'Europe. Le travail de la terre les y fixa. C'était un territoire fort exiîju, dans l'enceinte d'un cirque de montagnes, largement échancré par la mer. A l'intérieur, les plaines arides et pierreuses ne rendaient guère que de maigres moissons de blé et d'orge. Des oliviers, des figuiers et la vigne aux bras tors tapissaient les flancs des collines où s'ouvraient une carrière de marbre et une mine d'arcrent.
Dans cet espace restreint, avec ces simples ressources, on verra grandir sous l'azur du ciel un peuple fait pour régner sur le monde par les arts et par les idées. Quelques germes tombés à la surface de ce terroir difficile suffiront pour y produire la plus abondante, la plus riche moisson intellectuelle qu'on ait recueillie.
Les dieux sortiront en foule — un monde de dieux et de déesses — de la carrière de marbre pour être taillés à la ressemblance idéale de l'homme, et les trésors de la mine d'argent payeront les chefsd'œuvre d'artistes, dont les générations ne cesseront plus de copier les monuments et les statues. Enfin l'activité des Hellènes couvrira les côtes de la Méditerranée de villes florissantes; et leur génie donnera au langage humain une excellence qu'on ne surpassera pas.
Comme à leurs ancêtres de la vallée du Gange, c'est par le sentiment religieux que la poésie leur fut révélée.
Ainsi que les autres peuples d'Europe, ils avaient perdu tout souvenir de leurs relations avec l'Inde; mais leur imaoination avait fertilisé le fonds commun des idées et des croyances primitives. Des symboles et du culte des astres, qui leur étaient venus d'Orient, — mélange confus du polythéisme des Hindous et de la sorcellerie des Celtes, — ils avaient tiré ces personnifications caractéristiques de leur riante mythologie par lesquelles une âme et un corps furent donnés aux phénomènes de la
nature. Ils en avaient formé cette théogonie où, comme dans une république idéale, chaque dieu a sa fonction, son rôle à part, et où l'ordre résulte d'une harmonieuse diversité.
La crainte de la Divinité, la reconnaissance pour les bienfaits du soleil, la joie qui accompagne le retour de cet astre fécondateur, les plaintes et la mélancolie qui suivent sa disparition, les aspirations instinctives de l'àme vers le surnaturel, furent les premiers objets de leurs vers.
Période obscure, à demi fabuleuse, et de loin antérieure à la tradition écrite* ! C'est le temps des aèdes, d'Orphée, de Linus, des Eumolpides. C'est l'âge sacerdotal où les poètes avaient le rang d'éducateurs. Leur mission parmi les hommes était de maintenir la perpétuité des croyances, d'assouplir les volontés et de tremper les âmes. Ils révélaient aux cœurs simples l'existence et les attributs de la Divinité, comme elle était en leur imagination enclose et vivante. Ils traçaient les devoirs de la morale et mariaient la promulgation des lois aux accords de la phorminx ou de la lyre; ou, dans les grandes solennités, ils chantaient des hymmes, des théogonies et des odes mystiques, composées par eux-mêmes.
Les aèdes étaient tous fils des IMuses et se nommaient Olen, Eumolpe, Philamnon, Linus, Thamyris, Mélampe, Pamphos, Amphios, Orphée^ et
1. Dans une savante étude, au début du xx* siècle, le célèbre orientaliste et mytbographe allemand Max Muller établissait par des exemples tirés du grec et de l'hindou, du finnois et du polynésien , que les poèmes primitifs furent transmis par tradition orale, longtemps avant l'invention de l'écriture.