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CHAPITRE V

Avant la fusion gréco-latine. — Les premiers contacts — Commencements de la poésie latine. — Ruine de la civilisation punique. — Au temps de Sylla. — Le « siècle d'Auguste ». — L'œuvre entière de la civilisation. — Grandeur et déclin. — Renaissance des études philosophiques.

Pendant cinq ou six siècles, la guerre et la soif des conquêtes avaient exclusivement dirigé l'ambition des Romains. Ils n'avaient guère dénoncé de goûts spéculatifs, et très faible chez eux se révélait le sens esthétique. Des poètes leur étaient nés, qu'ils ignoraient ou dédaignaient. Ils avaient eu des orateurs populaires, des agitateurs de forum; mais la voix de ceux-ci n'avait d'échos que dans la sphère des intérêts politiques. La haute éloquence et la philosophie n'avaient accompli aucun progrès digne de mémoire, ou plutôt elles ne s'étaient point manifestées avant les événements qui provoquèrent la dispersion des derniers défenseurs de la Grèce dans les provinces de l'Italie.

Forcés d'abandonner, au nombre de mille au moins, la patrie qu'ils n'espéraient plus sauver ; réduits, en leur condition de vaincus, à ne prendre jamais part aux affaires politiques, ces Achéens, choisis entre les principaux membres de leurs villes, tous distingués par leurs lumières, s'étaient

tournés vers la culture des lettres comme vers un suprême refuge.

L'un d'entre eux était le mâle écrivain Polybe, de Mégalopolis. Il commençait à rassembler, en Italie, les matériaux de sa grande œuvre, en attendant de l'exécuter à son retour sur le sol de la Grèce. Habile à développer chaque événement dans sa cause et ses suites, il imprimera à l'histoire un caractère politique et raisonneur inconnu jusqu'alors.

Très promptement, les exemples et les discours de ces hommes servirent de modèles et poussèrent à l'émulation tous ceux qu'un génie grossier, un patriotisme rigide, un prosaïsme politique et guerrier jtrop absolu, ne rendaient pas inaccessibles à la vie intellectuelle.

Peu d'années ensuite, c'étaient les députés d'Athènes, Carnéade, Critolaus , Diogène, dont les talents oratoires attiraient sur leurs pas une foule empressée.

Pour entendre la voix enchanteresse de Carnéade, son débit facile et rapide, les jeunes gens renonçaient à leurs plaisirs, abandonnaient leurs jeux; ils ne respiraient que la philosophie.

En vain, à l'instar de Caton, qui s'indignait à chaque heure du jour contre le crédit des étrangers, mais qui, se punissant lui-même d'avoir fermé ses yeux et sa raison aux séductions helléniques, finit sa vie en apprenant le grec; en vain de farouches censeurs essayaient-ils de refréner cette ardeur; en vain le sénat opposait-il une loi spéciale et restrictive aux progrès d'études susceptibles d'amollir les courages. L'impulsion donnée ne s'arrêtaitpas.

On eût encore longtemps, peut-être, regardé l'art et la science comme des occupations inférieures, presque serviles, propres à énerver des âmes de soldats, si la mode et l'imitation ne s'en fussent mêlées. Mais le pli s'était formé, l'accoutumance était venue. Les Romains illustres à l'envi se recouvraient de noms grecs. On s'appelait Phi- Ion, Sophos, Ilyprœos. Le génie latin forçait sa nature pour se mettre h l'école des vaincus. Il ne voudra plus s'en arracher, quand il en aura pris le goût. Le décret daté du consulat de Fannius Strabon et Marcus Valérius Messala n'empêchera pas un Scipion Emilien de s'honorer de l'amitié d'un Polybe ou d'un Panaîtius, pas plus qu'il n'empêchera les divinités élégantes d'Athènes de se substituer aux vieilles divinités latines, froides et rugueuses, dans les temples de Rome.

Une éblouissante évidence s'imposait. Que pouvait contre l'entraînement grec la primitive littérature étrusque, sabine, italique, informe et sans grâce ?

Tardive avait été la naissance de la littérature latine. Elle eut, en revanche, une poussée rapide et une mâle jeunesse. Entre la première guerre punique et la fin de la troisième se pressent les noms, les talents. Voici d'abord Livius Andronicus, le vrai fondateur de la langue littéraire des Romains; Cneius Nœvius, le premier qui substitua le vers iambique au grossier vers saturnien ; Quintus Ennius, le vigoureux Ennius, que ses compatriotes n'hésitèrent pas à appeler un second Homère,

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altej' Homerus. Celui-ci chanta la ruine de Carthage — tombée le même jour que Corinthe — et partagea le triomphe de Scipion. Ennius a joui d'une haute faveur dans l'esprit de Cicéron et de Virgile. Subissant à la fois l'influence osque et l'influence grecque, qui se combinèrent en lui avec le génie romain, il écrivit des tragédies et des comédies imitées ou traduites d'Euripide et de Ménandre, s'illustra comme poète épique avec les dixhuit livres de ses Annales, et par ses satires s'annonça le précurseur de Lucile. Sur ses pas se succédèrent le tragique Pacuvius, Plante, le favori du peuple, Afranius qui passera longtemps pour le Ménandre de Rome, Cécilius, un digne prédécesseur de Térence, et Térence même. De l'auteur d^Andrienne date la naissance du bon goût parmi les Latins : après l'avoir entendu, ils commencèrent à rougir des applaudissements prodigués à la grossièreté d'Attius et de Pacuvius.

Ainsi l'amour des lettres faisait son chemin assez vite. Il parvenait à vaincre les longues répugnances de la politique romaine contre les occupations de la paix.

Que n'était-il déjà plus enfoncé dans les esprits et moins restreint, ce goût des choses de l'intelligence, le jour où s'écroula, pour ne se relever jamais, Tillustre Carthage ! Un vainqueur moins inculte aurait voulu sauver quelques vestiges d'une civilisation aussi violemment détruite. Et tout un peuple n'aurait pas disparu sans laisser d'autres traces qu'un souvenir, des tombeaux et des pierres*!

1. En 1899, les fouilles poursuivies à Carthage, les découvertes

Il y avait la une nation puissante, qui prétendit à l'empire des mers. Elle différait essentiellement de Rome par sa langue, par ses mœurs, par son type de race, par ses origines. Carthage tenait à la Phénicle, la Phénicie tenait à la Judée. C'était un autre monde. Si toutes ces choses n'eussent pas été anéanties sans retour, monuments, inscriptions, que de témoignages caractéristiques eussent affirmé, pour l'instruction des hommes, ces nombreux contrastes et fortifié les preuves de la tradition historique ! Ou quels documents encore se fussent ajoutés à l'héritage de la pensée orientale! Mais il était dit que l'ascendant grec ne souffrirait pas de partage dans l'éducation intellectuelle des Romains.

Cet ascendant ne cessait de grandir. Des philosophes étaient appelés de tous les points de la péninsule pour former les jeunes gens par leurs leçons ou pour diriger par leurs conseils les citoyens, que leur naissance ou la voix populaire appelait à la gestion des affaires publiques. Les orateurs le disputent en nombre et en mérite; chacun brûle de marcher sur les traces d'un Lysias, d'un Hypéride, d'un Démosthène. Crassus et Antoine ont légué le sceptre de l'éloquence au subtil Cotta et au brillant Hortensius. Telle est la réputation d'Hortensius que les meilleurs acteurs du temps vont exprès l'entendre pour se former, sur son exemple, au geste et à la déclamation. Les Sca3vola por-

faites par le P. Delattre et surtout les travaux dirigés par M. Paul Gauclcler ont fourni quelques lumières inattendues sur ce que furent cette civilisation et cet art puniques, avant que « la reine des mers » eût été renversée par la fortune romaine.

tent la science du droit civil à sa perfection. Et Cicéron, le plus éloquent des fils de Romulus, commence à exercer son rôle incomparable d'initiateur littéraire. Ses débuts ont été pleins d'audace et d'éclat. Au milieu de la terreur muette qu'entretenait le souvenir des proscriptions', il avait osé prendre la défense d'un opprimé, Roscius, et le silence universel n'avait fait que donner plus de retentissement a sa parole. Son existence se verra mêlée aux événements les plus considérables de l'histoire romaine, et lui-même leur imprimera la direction, souvent, malgré qu'à la grandeur de son esprit ne doivent pas toujours concourir les faiblesses ou les inconstances de son caractère. Avant tout, il voudra prendre la première place dans les purs domaines de l'intelligence. Il sera le prince des lettres latines par le nombre, la diversité, l'importance et la pureté d'exécution de ses ouvrages. Emotion tendre, délicatesse exquise, solennité religieuse et grandiose, puissance du pathétique, rien de ce qui est humain ne demeurera étranger k la nature merveilleusement expansive de Cicéron^. Ni les succès publics, ni les travaux des camps, ne ralentissent cette ferveur spirituelle. Sylla luimême avait écrit vingt-deux livres de mémoires et contribué, d'autre part, à l'avancement des lettres, en transportant à Rome la bibliothèque fameuse d'Apellicon le Péripatéticien. Le proscripteur im-

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