‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 21 sur 82 · G. Boissîer · texte numérisé non relu

G. Boissîer

2. Le privilèg-e admirable de Cicéron fut, en effet, cette extraordinaire mobilité d'impression qui lui permettait de se transporter aussitôt d'un état de l'âme à un autre et d'y produire tour à tour, selon les atteintes qu'en avait reçues son imagination ou son cœur, les effets les plus opposés.

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puni des satiriques, des écrivains indépendants, des auteurs de libelles, de tous ceux qui pouvaient rappeler h une oreille sensible le nom seul de la liberté, ne se cachait pas d'encourager, du moins, les études discrètes et paisibles.

Après Sylla, Lucullus.

Dans la pompe d'une retraite environnée de gloire, estimant qu'il n'est pas de meilleur emploi des loisirs de la vie privée que l'application de l'esprit à étendre la sphère de ses connaissances, le vainqueur de Mithridate avait fait élever sous ses yeux un magnifique édifice, un palais pour les livres, et dont les portes étaient ouvertes à chacun. Tout à l'entour s'étendaient de longues promenades, des avenues ombreuses, où les Grecs accouraient à l'envi, heureux de se livrer, loin du tumulte, aux douceurs des savants entretiens. Lucullus se mêlait à leurs disputes, prenait parti dans leurs débats et ne dissimulait pas ses préférences en matière philosophique pour l'ancienne Académie, tandis que Cicéron, son ami, travaillait activement à accréditer la nouvelle. Tel était ce Lucullus, aussi versé dans les arts de la paix que dans ceux de la guerre, et qui, formant un jour le projet de composer une histoire, avait tiré agréablement au sort pour savoir s'il l'écrirait en grec ou en latin, en prose ou en vers.

Toutefois, ces dehors heureux, ces belles apparences de tranquillité intellectuelle, qui sembleraient appartenir à une époque essentiellement calme, pacifique et prospère, n'en étaient qu'une image bien réduite ou trompeuse, brillant uniquement à la surface. D'autres ambitions menaient les

hommes que d'helléniser en artistes. Si quelques privilégiés, après avoir maîtrisé la fortune par les actes les plus audacieux, pouvaient se retirer, comme de plein repos, dans les jouissances de Votiiun occupatum du sage, il n'en était pas de même pour la majeure partie des Romains, auxquels il importait d'agir à leur tour, de se créer un sort et de saisir un rôle à travers les violences déchaînées des factions ^ Ils étaient rares ceux-là qui, pareils au prudent Atticus", parvenaient à se maintenir honorés, riches, puissants, en des jours terribles, comme ceux des proscriptions de Sylla, où seulement vivre était un problème plein de difficultés. Corrompus de bonne heure, dégagés de scrupules et de principes, n'attachant que le moindre prix à la conservation de leur dignité, mais promenant à la suite des grands ambitieux leurs désirs inquiets, les jeunes gens d'alors, les Cœlius, les Curion, les Dolabella, eussent été mal choisis pour incarner le sentiment des pures lettres et l'amour désintéressé des études. César réservait à la jeunesse latine une différente destination dans la révolution qu'il voulait accomplir. La secte d'Epicure, qui s'introduisit à Rome sur la fin de la République, en subordonnant toutes choses à l'intérêt personnel, avait contribué pour beaucoup à gâter les esprits et les cœurs. Les conflits des passions et la poussée des événements y travaillèrent plus encore que les

1. Voir le beau livre de Gaston Boissier, Cicéron et ses amis.

2. Cet Atticus, dont la complaisance illimitée s'accommodait à tout le monde et qui pouvait avec autant de soin cultiver Balbus et Théophane. les confidents de César et de Pompée, visiter Clodius et rester le meilleur ami de Cicéron, était bien le plus liabile homme du monde.

mots, les doctrines. Jamais anarchie plus complète n'éprouva les forces d'un grand peuple. Depuis le consulat de Cicéron jusqu'aux guerres civiles, Rome ne connut pas une heure d apaisement. Quelle suite de vicissitudes inouïes que celles qui, en un si court espace de temps, purent faire du même homme, Cicéron : le rival de Catilina, la victime de Clodius et le sujet de César! Pendant que les légions continuaient à conquérir le monde ou à spolier les provinces, une guerre acharnée se poursuivait dans Tenceinte de la ville, pour arriver à l'assujettir elle-même. Des crénéraux affamés de dictature opprimaient ce peuple, qui les avait armés au dedans et au dehors d'une autorité formidable. Il allait appartenir enfin au plus fort, au plus habile, c'est-à-dire h César.

Ces troubles intenses, ces agitations infinies où périssait la République, ont laissé une marque profonde dans quelques œuvres maîtresses des écrivains contemporains, telles que celles de Salluste, l'insatiable concussionnaire tant habile à prêcher aux autres les mérites de la vertu et de la modération, et de Lucrèce surtout, dont les paroles, au moins, ne trompèrent pas la conscience. Disciple attristé des doctrines d'Epicure, témoin de l'agonie sanglante de la République romaine, désanchanté du ciel et de la terre par le spectacle d'un effroyable désordre politique et moraP, et ne vovant plus d'autre recours pour l'indépendance de l'esprit

1. « Figfurez-vous Londres, écrit Mommsen, avec la population esclave de la Nouvelle-Orléans, la police de Constantinople, Tindustrie de Rome moderne, et songez à l'état politique de Paris ■en 1S48 : vous aurez quelque idée de Rome républicaine à ses derniers moments. »

que le refuge en soi, la tranquillité placide de l'âme sans espérance ni crainte, Lucrèce avait enfanté son audacieux poème philosophique de la Nature. Novateur déterminé, ennemi des divinités de la Fable, des augures et des courtisanes, il préludait déjà, pour sa part, au renversement du vieux monde romain.

La liberté n'était plus qu'un vain mot errant sur les lèvres d'un Cassius ou d'un Brutus.

Il se produisit un grand affaissement des volontés et des caractères. Un tel état de choses, si furieusement anarchique qu'on avait pris l'habitude de conquérir les dignités, non plus à prix d'argent, mais par la force des armes, ne pouvait se prolonger davantage sans amener enfin une immense lassitude. Etourdis de fatigue au milieu de ces dissensions continuellement ravivées, de ces crises tumultueuses de la place publique, de ces luttes, pareilles à des massacres \ qui accompagnaient chaque mouvement d'élection, les esprits politiques en vinrent à se détourner avec aversion de ce qu'ils avaient le plus ardemment aimé : l'activité populaire du Forum, la recherche au grand jour des charges et des acclamations, parmi le bruit et le mouvement de la multitude. De ceux-là beaucoup s'accoutumèrent peu à peu à goûter comme une loi de sagesse la formule épicurienne, enseignant qu'il est bon de fuir les emplois publics pour s'épargner les tracas qu'ils attirent. Ils se mi-

1. « Le Tibre, dit Cicéron en parlant d'un de ces combats, fut rempli des corps des citoyens, les égoùts publics en furent comblés, et l'on fut forcé d'étancber avec des éponges le sang qui ruisselait du forum.. » {Pro Sext., 35.)

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rent à rechercher, loin des brigues et des violences, les charmes de hi vie intérieure jusqu'alors méconnus et des occupations capables de leur procurer ù la fois le repos et l'honneur. Les plus sages, les plus heureux, se réfugièrent dans le culte des lettres pour se consoler des malheurs de l'Etat.

Auguste vint à propos établir l'ordre... et la servitude. La paix qu'il donna au monde rendit facile l'essor de tous les talents. Il s'était élevé à la puissance suprême par un singulier savoir-faire combiné d'audace et d'adresse, par l'absence de scrupules et une impitoyable cruauté. Changeant de conduite aussitôt qu'il ne lui resta personne à craindre, on le vit combler de faveurs tous ceux dont la reconnaissance, en faisant oublier l'horreur de ses proscriptions, devait donner illusion à l'univers.

Les dissensions politiques, les luttes de prééminence de classes ou de partis, et l'anarchie qui en était résultée, ne troublaient plus la ville de leurs déchirements. Sous le nom d'Empire, une dictature organisée, sans institutions, sans principe gouvernemental, mais appuyée sur une forme administrative et fortifiée par des lois, semblait offrir toutes les garanties d'ordre et de solidité. La guerre civile s'était éteinte, faute d'aliment. L'Italie et les provinces respiraient. L'immense majesté de la paix romaine épandait son ombre sur toute l'étendue de ce vaste territoire, où se voyait enclose l'œuvre entière de la civilisation, limitée à l'Orient par les Parthes, au nord par les Germains. ^]ne tranquil- LoLiÉE. — Litt. comp. 4

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lité générale favorisait l'épanouissement de la science et des arts.

Il n'y avait pas longtemps que Caton et surtout Cicéron avaient fait obtenir à la philosophie le droit de cité dans le pays romain. Toute la première, elle avait beaucoup gagné h la chute du régime républicain. Le monde politique et moral s'était transformé. Les vieilles traditions avaient disparu dans un ordre de choses nouveau. D'autres idées circulaient. Chacun y cherchait à tâtons, selon le mot de Lucrèce, le chemin de la vie. A l'heure même où la puissance d'un César éblouissait tous les yeux, un esclave obscur, pauvre et boiteux comme Ixus, un Epictète, avait entrepris de démontrer aux hommes la vanité de ces conquêtes et le peu de grandeur réelle qu'avait cette suprématie de la force aux yeux d'un sage. Ainsi, quand le siècle de Périclès venait d'atteindre à sa plus haute expression de gloire et de richesse, Antisthène, le premier des cyniques, s'était pris à railler toute la splendeur dont s'enorgueillissait Athènes.

La pensée philosophique n'attirait pas à elle que des âmes éminemment spéculatives, mais, en outre, les esprits que n'occupaient plus les affaires publiques, et ceux aussi qui s'y adonnaient avec des dispositions différentes. Auguste écrivit un livre pour en conseiller l'étude. Historiens, poètes, jurisconsultes, écrivains d'art, s'y portaient également. Un Labéon fondait sur cette base le meilleur de ses connaissances juridiques et la fermeté de son caractère. Elle ne paraissait pas moins nécessaire à un Vitruve *

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