Franz de Champagny, les Césars
1ère qu'il avait contenu au fond de sa poitrine jusqu'à ce que le poignard des gladiateurs en eût fini avec « le Néron chauve », le sanrruinaire Domitien, qu'un autre poète, un poète à la mode, lu dans tout l'empire, depuis Rome jusque chez les Gètes, le frivole ^Martial, avait couvert de ses flatteries intéressées. L'indignation fit de Juvénal le véhément interprète de la satire publique. Enfin, le plus grand de tous, Tacite, inscrivit au fronton de Thistoire ses sentences lapidaires.
Que dire de nouveau sur Tacite, sur ce modèle des historiens à la fois profond et subtil, intègre et passionné, impartial sans froideur, ferme sans emportement, et par excellence philosophe, moraliste et penseur? La gravité de sa morale, la force de pénétration qui le conduit jusqu'aux causes des faits, la courageuse liberté avec laquelle sa plume a flétri les scandales de la vie des empereurs, l'énergie calme qui réside en ses jugements, ont servi d'école à l'admiration des siècles. Ses tableaux sont des images vivantes. Ses réflexions sont comme des découvertes qu'on s'arrête à explorer. Plus qu'aucun autre il a contribué à élever et à fortifier la pensée humaine ^
La philosophie , comme l'histoire et la satire, poursuivait son libre développement. Elle avait connu la persécution sous les précédents Césars. Le favori de Tibère, le cruel Séjan, demanda compte au pythagoricien Attale de son mépris hautement affiché pour les éphémères succès des intrigants.
1. Nous devons dire, pourtant, que l'impartialité de Tacite a été mise en doute sur des faits allégués par l'école historique allemande.
76 LITTÉRATURES COMPAREES
Des cyniques, tels que Démétrius, — le consolateur des derniers moments de Thraséas, — gênèrent le reofarddes maîtres de Rome. Ces libres raisonneurs avaient encouru la colère de Yespasien , dont la clémence habituelle s'entacha du meurtre d'Helvidius, puis de Titus, lorsque, associé à l'empire et s'appelant le Prince de la jeunesse, il proscrivait, excitait la délation et livrait ses ennemis au supplice, pour se mieux préparer à jouer plus tard son rôle de délices du genre humain; et Domitien les chassa de Rome.
En l'heure présente la philosophie est devenue moins nécessaire aux hommes pour les consoler comme il le fallait, hier, des spectacles du crime triomphant et de la folie couronnée. iNIais elle a de plus en plus élargi le cercle de ses conceptions morales. De même que, sous les Flaviens, s'est opéré un évident progrès dans les mœurs par l'esprit de famille, de même ont sensiblement progressé les idées, en l'intervalle de temps qui sépare du précepteur de Néron l'affranchi d'Epaphrodite. Epictète a dépassé l'humanité de Sénèque pour l'étendre jusqu'à la fraternité^ Esclave lui-même, ses écrits seront lus par bien des artisans et des esclaves^. Ainsi, considérant la philosophie comme un apostolat pratique, comme une mission, Dion Chrysostome, Vé^angélisateur païen, Dion Bouche d'Or adressait ses enseignements aux hommes simples, à la foule. Il allait de ville en ville, chez les Grecs,
1. Cf. Franz de Champagny, les Césars; Martha, les Moralistes sous l'empire romain; G. Boissier, la Philosophie romaine d'Au-' giiste aux Antonins.