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Origène, Contre Celse

les barbares, à Rome, à Athènes, à Rhodes, en Egypte, en Asie, pour y faire lever le grain des fortes doctrines.

Epictète, Dion Chrysostome, Plutarque : la rencontre de ces trois hommes supérieurs enseignant à la fois, en la langue hellénique, les principes de deux écoles différentes, — sous les règnes de Néron et de Traian, — fut le sii^ne éclatant de cette réconciliation de la philosophie et du pouvoir. Adversaire quelque peu partial des stoïciens, dont il releva, pour les amplifier, les contradictions, Plutarque est, de tous les penseurs de l'antiquité, celui qui s'approcha le plus de la haute morale moderne ^

Cette importante période fut comme une pause solennelle dans l'histoire politique et morale de la puissance romaine.

Rome était h l'apogée de sa domination. Héritière ties progrès et des lumières apportées par la Grèce, elle en dispensait magnifiquement les bienfaits à tous les peuples, qu'avaient ralliés autour d'elle son impérieux ascendant ou une habile politique d'expansion et de sympathie. Africains, Asiatiques, Gaulois et Germains faisaient de la Ville un abrégfé de l'Univers.

D'un effort continu, elle avait absorbé en elle l'Occident et l'Orient, assimilé à ses destinées l'Espagne, la Bretagne, la Gaule, la Grèce, l'Egypte, l'Asie, la Syrie, et brisé sur son chemin la race

1. Voy. l'excellente thèse de M. Gréard sur la morale de Plutarque.

sémitique obstinément réfractaire à son œuvre : Cartilage et la Judée. Elle avait ramené de gré ou de force h l'uniformité d'idiome, de droit, de religion, les nationalités confuses. Au i" siècle, le géographe Strabon constatait que les Bithyniens, les Mysiens, les Phrygiens, les Lydiens, avaient perdu la notion de leurs langues. Les prêtres d'Egypte n'entendaient plus leurs inscriptions. La Gaule était romanisée. L'Afrique était latine. Un moment, Rome put croire qu'elle réalisait pleinement la cité universelle, éternelle, centre des nations et d'un seul peuple

Ce fut un temps de splendeur unique dans les annales du monde. Il dura autant que le ii^ siècle, qui s'était ouvert avec le pouvoir régénérateur de Trajan, et qui se ferma, comme une trop courte époque de paix et de gloire, presque au lendemain de la mort de Marc-Aurèle.

On peut dire que la littérature classique s'éteignit avec Trajan. En vain Nerva, Alarc-Aurèle, le philosophe couronné, et les Antonins essayèrentils de ramener la pureté dans les mœurs et la raison dans les esprits. Marc-Aurèle put donner le grand spectacle isolé d'une conscience en équilibre dans le vide; ni lui ni ses successeurs ne purent réparer le trouble universel, ni ramener la fécondité littéraire, ni sauvegarder l'empire de sa désagrégation fatale^ Le Fatum romain qui pro-

1. Stoïcien au fond, désabusé de toutes choses, quoiqu'il fût dé- Tot en ses pratiques extérieures, et ne voyant de certain au monde que le néant de la vie universelle, il tirait de cette seule conscience les règles du bien, de l'honneur, de la vertu. Il laissa de fort belles pages sur les idées de fraternité, de parenté sociale et sur les devoirs qui en découlent. Cependant, il faut dire que les actes et la morale du grand empereur ne cadrèrent pas toujours d'un ac-

mît aux fils de la Louve la suprématie universelle ne leur en avait pas garanti la durée.

Maintes fois on a décrit l'efTondrement de ce rêve d'une impossible unité, contre lequel s'élevèrent les protestations successives de l'esprit oriental, du christianisme et des barbares. Rome s'était livrée d'elle-même aux conflits des éléments hétérogènes qu'elle avait espéré fondre en son sein. Victime d'une inévitable désorganisation, elle se verra à son tour l'objet de la dispute et des convoitises du reste de la terre.

Bien avant que les barbares eussent débordé ses frontières, Rome s'était plus d'une fois laissé entamer par l'esprit des races qu'elle avait vaincues.

A la conquête intellectuelle du monde latin s'avança, derrière la Grèce, tout d'abord, le monde oriental, fondu avec la tradition hellénique dans la seule ville d'Alexandrie, Alexandrie d'où l'on remonte par l'Egypte jusqu'à l'Inde ! Quelle métropole, mieux que celle-ci, splendidement située entre deux mers et deux grands continents, pouvait être le siège des idées et leur servir de lien de communication? Dans ce fover fermentaient désordonnément toutes les croyances, toutes les philosophies de l'Asie et de l'Europe. Il s'y produisit un double effort de concentration et d'expansion de la pensée philosophique.

cord aussi parfait que les phrases de sa prose hellénique; et c'est surtout le contraste d'une nature supérieure avec la décadence générale du temps où vécut Marc-Aurèle, qui lui a valu si souvent d'être représenté par les auteurs modernes comme le plus sage, le plus pur et le plus vertueux des hommes.

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On avait épuisé les unes après les autres toutes * les formes de l'imitation grecque. Ne sachant plus où . se reprendre, parmi le scepticisme général, l'abais- j sèment des croyances, la corruption des cœurs, le vide des sentiments, l'intelligence s'était réfugiée dans ce domaine pour y chercher des forces.

Différents sages du paganisme avaient entrevu l'hypothèse d'un Etre suprême, unique, comme le couronnement de leurs spéculations. L'école d'Alexandrie en reprit et en développa le principe avec une abondance de doctrine qui se prolongea pendant plusieurs siècles. Elle ne tendait à rien moins qu'à fondre en un large syncrétisme les visées mystiques de l'Orient avec les plus ambitieuses conceptions de la philosophie grecque. Par cette tendance à l'universalité, l'érudition, l'histoire, la morale, sortaient des cadres exclusifs de l'ancienne science; elles revêtaient le caractère œcuménique du christianisme, lequel également voudra tout abstraire dans l'unité.

Les Alexandrins, c'était le vieux monde, qui, menacé dans son existence, refusait de mourir et concentrait autour de son élément le plus vivace : la pensée grecque, tout ce qu'il possédait encore de ressource et d'énergie.

Mais une autre puissance, h l'encontre de celleci, grandissait d'une poussée continue et incoercible. Ce principe de résurrection morale émanait de la Palestine. Un homme l'avait annoncé en Israël, Jean-Baptiste le Précurseur, vers le milieu du viii^ siècle de Rome ; et Jésus de Nazareth, qui se disait né de la femme et de TEsprit de Dieu, Jésus, le conquérant pacifique, ami des pauvres et

des faibles, l'avait manifesté en sa personne. Les troubles précurseurs d'une seconde genèse avaient annoncé l'éruption du nouveau culte. Il apportait, déclarait-il, la paix au monde; et, comme tous les pouvoirs qui aspirent à se fonder sur la croyance des hommes, il dispensait autour de lui de larges et magnifiques promesses. La conception de l'immortalité de l'âme était entrée dans le judaïsme avec le livre de la Sagesse. A ceux qui demandaient : Oà est la j'aisoji de pratiquer la vertu? le messianisme en travail depuis Daniel apportait la réponse d'un ciel compensateur de toutes les injustices, de toutes les souffrances d'ici-bas. Ce n'étaient plus les plaintes exaspérées du livre d'Hénoch, mais les espérances illimitées de l'Evangile. La possession éternelle du royaume de Dieu, la répartition égale de la justice entre l'esclave et le maitre, le puissant et le faible, le riche et le pauvre, et la vision de félicités sans terme : le rêve était trop beau pour ne pas séduire l'humanité, — cette humanité si éloignée encore d'être en état de concevoir une civilisation rationnelle, sans révélation mystérieuse et sans au-delà rémunérateur.

L'Orient africain par Alexandrie et l'élément judaïque se partagèrent progressivement la possession spirituelle de l'empire romain.

Située au centre de l'immense presqu'île comprise entre la mer Rouge et le golfe Persique, placée entre l'Asie et l'Afrique, en contact avec la INIéditerranée par les villes phéniciennes de Tyr et de Sidon, par le territoire des Philistins et Samarie, touchant en quelque sorte à toutes les civilisations, à celle de Tlnde par la Chaldée, à celle

de l'Egypte par l'Arabie Pétrée et la Phénicie, à celle de l'Europe par la Méditerranée, à celle de l'Asie INIineure par la Syrie, — la Judée, aussi bien qu'Alexandrie, était en merveilleuse position pour répandre au loin et faire fructifier au dehors l'idée de domination universelle du messianisme^

Jusqu'alors la Judée et le monde gréco-latin avaient été comme deux sphères roulant l'une à côté de Tautre sous deux influences opposées. Elles se rencontrèrent au tournant de cette époque décisive, pour se pénétrer profondément.

Ce furent des Juifs qui implantèrent dans le sol romain le germe de l'idée conquérante. De très bonne heure on avait recueilli par l'écriture les discours de Jésus en langue araméenne et enregistré ses actions remarquables. Les traditions issues des paroles de ses premiers disciples, et plus tard^ inscrites sous l'autorité quelque peu divergente de Luc, de Marc, de ^Mathieu, de Jean, se groupèrent en une formule unique. L'Evangile en codifia le sens et la loi pour les répandre parmi les hommes.

Toutefois, il n'en avait pas été d'abord d'une suite et d'un accord parfaits. Il y avait eu, à l'origine, chez les propagateurs du messianisme, incertitude et flottement. Les apôtres eurent de la peine à se fixer sur le caractère purement spirituel de ce Messie, inlassablement attendu, que les fervents

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