‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 29 sur 82 · Dubois-Guchan, Tacite et son siècle, p · texte numérisé non relu

Dubois-Guchan, Tacite et son siècle, p

2. «Il n'y a plus aujourd'hui dans le monde civilisé que notre public russe qui, grâce à la censure, puisse encore ignorer les travaux de la critique historique depuis cent ans, et garder cette opinion ingénue que les Evangiles de Mathieu, de Marc et de Luc ont été écrits tels qu ils sont, chacun séparément et chacun d'une pièce, par les auteurs à qui on les attribue. » (Tolstoï.)

de la tradition biblique et les glossateurs d'apocalypses s'obstinaient h se représenter comme le Messie temporel, le roi triomphant et suprême libérateur des Juifs. L'organisation de l'Eglise primitive, que présida Jacques, frère de Jésus, avait été calquée sur celle de la synagogue ; et ceux qui lui succédèrent comme évoques de Jérusalem : Siméon, Juste, Zachée, Tobie, Jean, Lévi, Ephraïm, Joseph ou Juda, rappellent assez par leurs noms les tribus d'Israël. Simples étaient les rites, les croyances. L'imagination théologique n'en avait pas encore embarrassé la trame de ses mille complications savantes. A deux points seulement : la confession de Jésus et la consécration du baptême, se ramenait tout le symbole. On n'en resta pas h ces humbles prémices. Les disputes des ébionites et des orthodoxes, la pression exercée contre les Hébreux christianisés par les Juifs non ^convertis, la rivalité des influences apostoliques agrandies, fortifiées par le concours des fidèles en masse, sans distinction de pays ni de climat, eurent promptement arrêté l'œuvre du christianisme judaïque, auquel se substitua le christianisme gnostique, plus ou moins profondément enté sur le magisme oriental. On découvrirait déjà quelques traces de cette dernière doctrine chez Philon d'Alexandrie. Attaché à toutes les traditions juives, platonicien, stoïcien ou péripatéticien, selon qu'adoptant tour à tour les opinions les plus opposées il pouvait les mettre d'accord avec les livres de Moïse et lu légende d'Israël, il fut, en effet, le représentant du mouvement opéré alors en Orient et de l'école religieuse de ses compatriotes. Néanmoins, on ne peut réelle-

Si

ment faire commencer qu'avec Simon le Mage et ses disciples du i^*" siècle, ^lénandre, Célinthe et Dosithée, le développement du gnosticisme, qui fut la source agitée de tant de sectes secondaires^ et provoqua tant de disputes, tant d'inutiles controverses, au sein de l'Eglise naissante, en Syrie et en Egypte.

Quoi qu'il en fût, le monothéisme judaïque, tiré par Jésus-Christ et saint Paul du particularisme, qui le bornait à un seul peuple et à une bande de territoire, était bien arrivé à son heure pour s'emparer du monde. Le polythéisme agonisait dans la corruption, le scepticisme, l'illuminisme et la théurgie; et l'invasion, ii Rome, d'une foule de divinités inconnues au temps de Caton, avait comme submergé la vieille mythologie gréco-latine. « Marc- Aurèle, dit Capitolin, a rempli Rome de cultes étrangers^. » Sceptique et désabusé, il les laissait, dédaigneux, s'agiter dans le vide des consciences. Sans procéder des mêmes raisons d'éclectisme hospitalier et indifférent, ses successeurs n'en travaillèrent pas moins a accroître la confusion des croyances en la cité sacro-sainte.

Dans le monde de la pensée, la poésie et l'invention ne parvenaient point à se relever de leur langueur. Une même inquiétude de transformation religieuse absorbait les intelligences partout où les facultés du raisonnement avaient leur place. Cette immense aspiration n'était pas un besoin né de la

1. Au ir siècle, celles de Basilidès, Saturnin, Cerdon, Yalentin, Marcion, Apelles, Bardesanne, Tatien , Carpocrate, Manès. Le gnosticisme devait être arrêté dans sa marche par la réapparition en Perse, sous le règne d'Ardéchyr-Babegan, du magisme pur.

2. Ainsi Commode, et, plus tard, au iii° siècle, Elagabale et Alexandre Sévère.

LITTERATURES COMPARÉES 85

veille, exclusivement subordonné à l'éclosion de la foi chrétienne. Elle se rattachait h d'autres causes profondes, d'ordre politique et social.

Sur le déclin de l'empire, en l'asservissement des nations et des caractères, devant le spectacle de la rapide déchéance romaine où s'étaient pres- \ que anéantis les sentiments de patriotisme, de cité, de famille et de religion, sous l'oppression d'une injustice et d'une tyrannie sans remède, qui renversait toute espérance, il n'était resté à l'homme que 1 émancipation du rêve. Plein de lassitude et de dégoût, il avait mis sa perfection h mépriser cette terre à laquelle ne le retenait aucune attache puissante. Il ne concevait plus de félicités que dans la vision vague du surnaturel.

De l'Orient, dit Taine, arrivait un souffle mystique, enivrant. Venu de la Perse, de l'Inde, de l'Egypte, de la Syrie, ce vertige s'étendait comme une contagion. Des bruits de miracles et de prodiges se répandaient. Naguère avaient reparu des prophètes en Judée. Simon le Mage et Dosithée avaient eu des successeurs. Et l'on se rappelait le thaumaturge Apollonius de Tyane*, qui prétendait ressusciter les morts.

Les femmes couraient aux superstitions orientales. A leur imaoination avide de bruit, de mvstère, de religiosité théâtrale, Isis, Astarté la Syrienne et Mithra n'offraient-ils point le plus abondant cortège de purifications expiatoires, d'initiations orgiaques, de pompes symboliques, de dévotions extravaçrantes?

1. Les controversistes païens, notamment Hiéraclès, voulurent lopposer à Jésus-Christ.

86 LITTÉRATURES COMPAREES

Du côté des chrétiens, la religion était à peine fondée que les sectes se multipliaient. Sur des fantômes d'idées et sur des nuances subtiles jusqu'à l'insaisissable s'élevaient aussitôt des controverses sans fin. Gnostiques, valentiniens, ophites, esséniens, carpocratiens, confondent leurs délires et leurs hallucinations. Tout à l'heure, au m® siècle, un seul apologiste, Hippolyte, le saint Hippolyte du calendrier romain, ne comptera pas moins de trente-quatre hérésies à réfuter^, et combien subtiles ou démentes en leurs rêveries ! Les débris des anciens cultes, « le naturalisme sensuel, le mysticisme exalté, le panthéisme profond, les textes de la Bible, les évangiles apocryphes, les dogmes des philosophes, les interprétations symboliques, les rêveries astrologiques, se fondaient en doctrines incohérentes, abîme mouvant de disputes et d'extases, prodigieux chaos où fermentaient le divin et l'humain, la matière et l'esprit, le surnaturel et la nature parmi les ténèbres et les éclairs". »

Le polythéisme expirant se rattachait d'un effort désespéré aux démonstrations de ses sages. Il ne s'agissait plus, certes, de ranimer les fantômes décolorés de l'Olympe. Les oracles étaient réduits au silence. « Les dieux n'étaient plus h la hauteur des hommes. » Depuis longtemps, Lucien, ce Grec de la fin de la Grèce qu'on a dit être le contemporain

1. Toy. Hippolytus und Kallistus, par J. Dœllinger; Hippolytus und die romische Zeitgenossen, par le docteur Volkmar.

2. Taine, Essais de critique et d'histoire, M. de Montalembert.

LITTÉRATURES COMPAREES 87

•de Voltaire par le caractère et par l'esprit, avait noyé le paganisme entier sous le flot du ridicule. Mais tant de philosophie n'avait passé sur le monde pour qu'on n'essayât pas, au moins, d'en dégager quelque doctrine épurée.

Ambitieux de combler l'intervalle entre le dieu cherché et le monde tangible, les Alexandrins avaient édifié leur théorie célèbre de l'émanation sur un échafaudage d'hypothèses plus spécieuses que consistantes et tirées de leur imagination.

Ailleurs, les sophistes faisaient merveilles. Athènes voulait encore qu'on l'appelât la ville des lettres et des arts. Jalouse de son antique renom, elle se glorifiait d'attirer la jeunesse studieuse de l'Europe et de l'Asie. Cette jeunesse, avide de merveilleux et de science, de prestiges et de vérités, emplissait la ville de ses débats. La triade alexandrine y ripostait à la trinité chrétienne, le dieu unique de Porphyre et de Jamblique au dieu universel des chrétiens, l'explication des mythes aux révélations de l'Ecriture*.

Les églises chrétiennes s'élevaient en face des temples d'idoles. Aux mêmes leçons se pressaient, rivalisant d'ardeur, les futurs antagonistes des deux cultes. Les derniers platoniciens s'y rencontraient, dans les jardins de l'Académie, avec les disciples du Christ, impatients de défendre et de propager

1. L'enthousiasme mystique que souleva la pensée des Plotin et des Porphyre prêtait à trop d'écarts de principes pour ne point dégénérer entre les mains de leurs disciples jusqu'à la pure chimère. Transformées et dénaturées, poussées d'inconséquence en inconséquence, les doctrines de ces grands philosophes s'achevèrent en un véritable charlatanisme, établi sur les pratiques de 1 a magie et de la théurgie.

88 LITTÉRATURES COMPAREES

sa loi dogmatique, en attendant de pouvoir appuyer, un jour, leurs raisons sur une autre force souveraine ; la politique d'un Constantin.

Qu'un certain nombre d'années s'écoulent, Basile et Grégoire de Nazianze, bientôt célèbres d'un bout à l'autre de la Grèce par leur connaissance parfaite des sciences profanes, qu'ils tourneront à l'avantage de la cause chrétienne, y coudoieront le frère du dernier César, Julien, échappé seul avec Gallus au massacre de toute sa famille, le prince philosophe, le théologien subtil qui, sous le signe imposé du baptême, nourrit l'espoir d'exalter souverainement son hellénisme préféré; Julien, qui, tout à la veille de visiter les tombeaux des martvrs à Nicomédie ou de lire les Evangiles au peuple dans l'église de Césarée, médite de rallumer bientôt les feux sur les autels et de purifier l'air par la fumée des sacrifices. La rhétorique d'un Himérios ou d'un Libanios sonne vide h son oreille. Les sortilèges d'un Maxime ne surprennent point sa raison. La métaphysique de l'école de Porphyre lui semble sèche et douloureusement complexe. La parole du Galiléen non plus ne lui suffit; cette morale inflexible le déconcerte. Tant d'austérité repousse son courage et glace son imagination. « Un hymne, s'écriera-t-il, un hymne pour glorifier la vie, la lumière, le bonheur ! »

Les colonnes des derniers temples païens tremblent sur leurs bases. Une destruction méthodique fait tomber sous ses coups les statues élégantes

d'Aphrodite et de Diane, des déesses et des dieux de sa chère Hellade. Il s'en plaint, il en ocmit au fond de son cœur. « Bientôt, pense-t-il, il n'y aura plus un seul morceau de marbre baigné de soleil. »

Le duel entre les doctrines galiléennes et le paganisme rajeuni, transforme par le mysticisme savant des rhéteurs et des philosophes helléniques, le duel entre Tantique beauté et le nouveau symbole, se poursuit âprement. De Tun à l'autre, l'âme de Julien flottait dans une dernière incertitude, comme elle avait hésité entre la vie d'action et la vie de pensée. Enfin le philosophe couronné prendra son parti, avec passion, avec violence.

Toute sa jeunesse a été durement comprimée sous la sombre livrée monastique, ses désirs enchaînés, sa passion pour l'art hellénique châtiée comme une révolte ou comme un crime. Il rèsfne. Maître du monde, il peut maintenant jeter le masque. La revanche qu'il réclame, il la veut entière, éclatante; et il prétend l'imposer à tous, au nom de la raison philosophique, outragée par ce qu'il appelle « la médiocrité du sentiment chrétien )). Dans toutes les villes de l'empire, il espérera fonder des écoles, des chaires de lecture, de discussions hellénistiques. Il relèvera les autels des dieux en qui s'incarna jadis « la fête de la forme et des sens )) ; il rétablira le culte de la beauté pure^, et ce sera la suprême loi de l'empire.

Julien, devenu Auouste, « brisa comme un lion

1. « Nous n'adorons pas la pierre morte, le métal ou le bois, mais l'âme, l'âme vivante de la beauté dans les modèles de la plus pure beauté humaine. « (Dmitrv de Mérejkowskv, la Mort des Dieux. XII.)

furieux, dit un auteur contemporain, tous les liens qui l'attachaient au christianisme ». Abandonnant quelque peu ses propres sentiments de tolérance et d'équité, il faillit même entrer dans la voie des persécutions, sinon par les supplices, dont la période était bien close, du moins par une sorte d'oppression intellectuelle et morale, en excluant les chrétiens des emplois publics et en leur interdisant les écoles*

Les docteurs grecs et latins n'en furent pas arrêtés. L'Eglise, désormais, se sentait trop sûre d'elle et des circonstances pour abandonner la direction des esprits. Il fallait une société rigoureusement organisée pour tenir avec fermeté contre l'ouragan, pour subsister, quand tout le reste s'effondrait et s'en allait à la dérive, ensuite pour surmonter la tempête, pour la vaincre. Elle fut cette société; elle était parvenue à ce degré de cohésion qui assure le triomphe.

A ce triomphe elle avait fait coopérer utilement l'entente de la mise en scène, dans les pompes extérieures de la célébration du culte. De bonne heure elle en avait compris l'importance et l'ascendant en matière de propagande religieuse. Elle avait laissé aux rites païens le droit d'orner, en se transformant, la sévérité de ses dogmes. Pareille h la fumée des sacrifices antiques, montait dans ses temples, vers d'autres images, la fumée de l'encens.

1. Entre temps, il écrivait. Julien, qui se servit de la langue grecque avec une extrême pureté, a laissé des œuvres, comme le Misopogon ou VEnnemi de la barbe (satire dirigée contre les habitants d'Antioche) et les Césars ou le Banquet (tableau des vertus, des vices et des travers des empereurs), qui sont des merveilles de verve et de grâce, de bon goût classique, de diction élégante.

LITTERATURES COMPARÉES 91

Et c'étaient aussi l'éclat des lumières, les accords des voix et de la musique, la solennité des cérémonies, les mille formes d'exaltation visuelle et auditive de l'idée pure, du symbole.

Cette paganisation du christianisme, en rendant plus sensible aux yeux par un décor d'images, de cérémonies, de fêtes, l'austérité primitive du dogme, devait surtout accroître la ferveur de l'élément prosélytique par excellence : la femme. Dès le début, le nouveau culte avait conquis son imagination prompte et inflammable; il avait gagné à la fois son âme et sa reconnaissance. En venant transformer les lois, les principes, les sentiments, les conditions de l'ancien monde, il avait offert à la femme une part plus large de considération et d'influence. Son premier acte fut de la relever du discrédit moral où l'avaient fait tomber les médisances, les railleries, les épigrammes dédaigneuses, les attaques séculaires des écrivains profanes. Les poètes, savants et philosophes l'avaient représentée, d'un accord presque unamime, comme un être inférieur, dissolu par nature, indigne d'aucune véritable affection et complice de tout mal. Les Pères de l'Eglise (( réhabilitèrent » le sexe en l'idéalisant sous les traits de la Vierge. Ils reconnurent à la femme une mission haute et féconde dans l'œuvre de régénération spirituelle. Son rôle fut détourné des lois simples de la nature et de la vie. Il en parut agrandi, sanctifié.

L'idée religieuse primait tout; elle s'étendait universelle et dominatrice. On sent venir le règne prochain de l'ascétisme, du monachisme et de la virginité.

Dans réloquence chrétienne s'étaient concentrées, littérairement, la chaleur et la vie. Hors de là ne se rencontrait plus guère que phraséologie sonore et vide. Inutilement le rhéteur d'alors le plus favorisé de la fortune, le poète aimé de la cour, le distributeur de couronnes, Ausone en un mot, et son émule tant glorifié Claudius Claudianus, s'épuisaient-ils à ranimer une littérature mourante, que rien ne passionnait plus. Où manquait la flamme inspiratrice, n'était-ce pas une trop faible ressource que les brillants de la forme et le culte de l'art pour l'art?

La poésie ne résidait plus la. Elle était dans le spectacle des deux sociétés aux prises, dont l'une résumait en elle les puissances du passé, dont l'autre portait dans ses flancs les destinées d'un orageux avenir; elle était dans le rôle dévolu à la parole s'efforçant à triompher, par ses seuls moyens, de l'intolérance des hommes d'Etat, de la sophistique des gens d'esprit, de la persistance patriotique de quelques-uns, tels que Symmaque, — le dernier grand orateur de la Rome païenne , — et de l'apathie des masses^.

D'Athanase à Auofustin il v eut, incontestablement, un extraordinaire mouvement d'esjorit dans

1. L'un des derniers avocats du polythéisme en Occident, Sym- V maque plaida avec une élocution nourrie et fleurie, qu'on admire encore, la cause des dieux antiques auprès de Gratien et de Valentinien II. Il eut pour adversaire principal saint Ambroise, évêque de Milan, qui l'emporta.

les rangs Je TEglise primitive, ambitieuse de convertir et de conquérir. Laissant rouler à Tabîme un régime condamné, et, comme hors d'atteinte au milieu des ruines politiques et des décombres sociaux, elle élevait Tessor de son éloquence, en proportion du dépérissement de tout le reste.

Ses orateurs ne se lassaient point de batailler, soit contre les derniers adeptes d'une loi agonisante, soit contre les hérésies déjà nombreuses, qui entretenaient à propos leur ardeur et donnaient un aliment à leur zèle. Ils s'encourageaient par des correspondances actives, attestant la rapide communication des idées à cette époque. Ambroise , Jérôme, Augustin, Chrysostome, Synésius, transmettaient au loin, par leurs lettres autant que par leurs traités, leurs leçons et leurs doctrines. Une amitié sincère resserrait leurs rapports. Des historiens littéraires, tels que Yillemain, ont échauffé leur imagination h décrire les Augustin, les Paulin de Noie, Sulpice Sévère, Delphinus, Amandus, échangeant d'un cœur serein leurs pieuses illusions, conversant entre eux dans une intimité parfaite sur les métamorphoses du temps, se rafraîchissant en des heures de paix et de causerie, illuminées du rêve mystique, de tant d'études et de labeurs.

1. Tableau de V éloquence chrétienne au quatrième siècle (2"édit., 1S4*.), in-S"). Cf. Amédée Thierry, Saint Jérôme, la Société chrétienne à Rome (1867, 2 vol. in-S").

Page 1