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CHAPITRE VII

La décadence artistique semble suspendue. — Elle est brusquement précipitée par l'invasion des barbares. — Quelques épaves. — Etat social et moral des peuples de l'Europe, du v* au viii" siècle. — Traditions et poésies populaires des Germains et des Scandinaves. — Les Eddas, à leur genèse. — Débris d'antiquité classique. — Dans l'empire d'Orient, silence presque universel des lettres.

Sous cette impulsion généreuse, qui associait à sa marche en avant les résultats de la science antique, une reprise générale se faisait sentir. La Gaule brillait au premier rang. Telle de ses provinces, l'Aquitaine*, rivalisait avec la Grèce et l'Italie par la perfection du style. Nulle part on ne voyait d'écoles plus florissantes ni l'on n'entendait de latin plus élégamment parlé.

Les trop rapides progrès de la décadence artistique étaient en quelque sorte suspendus. Un élan public d'idées et de sentiments jusqu'alors inconnus portait sur tous les points une sève de rajeunissement.

Soudain un terrible désastre s'abattit sur la latinité, qui, du môme coup, submergea ces heu-

1. Ausone a conservé, dans un de ses poèmes, les noms de trente maîtres fameux qui, avec lui, illustraient la chaire de la seule ville de Bordeaux.

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reux commencements et rejeta toutes choses vers une inculte enfance.

Ces Romains, dont la soif de conquêtes ne s'était apaisée que lorsqu'ils eurent étendu leur empire depuis TEuphrate, à l'orient, jusqu'au Rhin et à l'Océan, au nord et à l'occident, avaient pu s'imaginer qu'ils remplissaient du bruit de leur nom tout le monde ancien. Eux-mêmes, ils ignoraient que l'extrême Asie renfermait d'immenses espaces, où n'était parvenu le moindre écho de cette gloire retentissante, et qu'au septentrion se mouvaient à flots pressés des populations errantes ou aisément déplaçabies, dont eux-mêmes ne savaient ni le nombre ni la résidence.

Un jour, ces espaces s'ouvrirent. Les Scythes, les Germains, les Huns, se précipitèrent.

Sortir de l'ombre des forêts et des campements nomades, et se ruer sur ces villes latines emplies des dépouilles du monde entier; n'avoir connu que des mœurs rudes et grossières, et pouvoir tout a coup saisir d'une main avide tout ce luxe, tout cet sclat, toutes ces richesses, quel espoir de pillage, quelle ivresse de butin pour des Goths, des Burgundes, des Francs!

L'asservissement à l'intérieur d'un peuple, que gouverna pendant sept cents années l'enthousiasme de la liberté et de la gloire, avait brisé l'action extérieure de Rome. ]Miné au centre par tant de causes de ruines, qui concouraient à sa désagrégation morale et politique, constamment harcelé sur ses frontières, l'empire défaillit dans la résistance. De ses mains affaiblies, il laissa échapper cette œuvre de civilisation dont il avait la garde.

Quand l'ouragan se fut écoulé, le renversement des deux sociétés était un l'ait accompli. Les Germains foulaient en maîtres le sol de la Gaule, de l'Italie et de l'Espagne. Une masse de population étrangère s'était mêlée violemment aux populations indigènes, imposant avec elle au foyer des vaincus ses usaofes, ses traditions, ses instincts et le droit du plus fort. Les chefs goths et tudesques ont remplacé partout les chefs romains. Ils donnent la loi où commandaient tout à l'heure les préteurs et les consuls.

L'empire d'Occident s'est écroulé. Du même coup, l'empire d'Orient, secoué sur ses bases par le retentissement de la catastrophe, a été séparé de ses racines. C'est la proie désignée d'avance aux successifs envahisseurs, aux Vandales de Genséric, aux Perses de Chosroès, aux Arabes de iNIahomet

Avec ses fluctuations et ses dépossessions successives, jusqu'au jour où Charlemagne le centralisera entre ses mains puissantes, l'empire germanique est fait. L'inondation barbare s'est étendue, dévastatrice, sur les débris des institutions et des arts. Des épaves surnagent, qui ne servent qu'à témoigner de la grandeur du désastre ^ Vestiges précieux encore ! La tradition ne sera pas entièrement rompue. Les restes de civilisation antique et chrétienne seront les éléments reproducteurs qui

1 . Lorsque l'auteur de la Cité de Dieu faisait l'apologie du sac de Rome par Alaric, comme d'un châtiment céleste, avait-il pressenti un tel abaissement et une catastrophe aussi complète ?

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s'incorporeront a la barbarie pour la transformer par une évolution lente.

« L'histoire littéraire, a dit un critique, de même que l'histoire politique, a des moments de vide. Après plusieurs années d'une extrême fertilité, viennent des années stériles, et, après avoir traversé des époques d'un admirable mouvement littéraire, on entre dans de vastes déserts arides, où . l'on ne rencontre que de loin en loin quelques productions isolées, perdues, qui valent à peine les moins remarquables de la période précédente. » Toutefois l'esprit humain ne dort jamais complètement. (( Il n'y a point eu de siècle dénué de poètes ingénieux, » déclarait l'érudit Polycarpe Leyser, après avoir tracé patiemment les progrès peu connus de la latinité pendant les siècles obscurs. Encore n'appliquait-il cette réflexion qu'à la poésie savante, et ses yeux n'avaient pas vu une source plus profonde et plus cachée, celle de la poésie populaire.

Les diilerents peuples qui étaient accourus pour remplir la place laissée vide par la disparition de l'empire romain, — ceux-là qui, du moins, n'étaient pas, comme les Huns, les Alains ou les Vandales, des barbares complets, exclusifs de toute culture d'esprit possible, — avaient emporté avec eux les traditions de leur race. Chacun de ces peuples se glorifiait d'avoir un passé héroïque et, pour en célébrer les grandes actions, des morceaux d'épopées, des cantilènes. La satisfaction farouche qu'ils prenaientau déploiement des forces brutales, ils l'éprouvaient à dire leur fierté dans les combats, leurs orgies furieuses de sang- et d'hvdromel, ou leur attente sans trouble d'un paradis guerrier, sensuel et grave.

Les Scandinaves se réclamaient de leurs vieux chants runiques. Fêtés des princes, acclamés des guerriers, leurs skaldes allaient célébrant en des récits tout imprégnés d'un mystérieux symbolisme les actions et la gloire de la gracieuse Freya, de Vola la Savante, du redoutable Odin. Ils redisaient au peuple les fables lointaines dont la légende avait déjà bercé l'imagination des Scythes et d'où sortiront, auxxi^etxii*^ siècles, les Eddas fameuses, destinées à exercer une si longue influence sur le monde germanique. Les Saxons se transmettaient par des récits oraux les Sagas au style rude, d'où sortiront : le poème de Beowulfy la première épopée, la plus vieille histoire et le plus vieux roman d'Angleterre, et la légende amplifiée de Gudrun, cette Odyssée de la mer Baltique*, tandis que, d'autre part, les gestes du roi Théodoric (le fond des Nibelungen) enflammaient le couraore des Goths et des Burmindes.

Ailleurs, lorsque les Germains refoulèrent les tribus celtiques, établies longtemps avant eux dans l'Europe occidentale, ils avaient trouvé en face d'eux des populations sentimentales, animées d'un vif amour pour la nature et pour la patrie ; et celles- <îi, avant de disparaître, chantèrent en des notes plaintives la chute de leur nationalité.

1. De la genèse de ces légendes, que J. Wolf regarde comme antérieures à. la naissance de Jésus-Christ, et que Schimmelmann ne craint pas de faire remonter jusqu'à 1500 ans avant notre ère, on ne sait rien d'assuré, sinon que la date en est des plus obscures. Saemund, Sigfusson le Savant, au xi" siècle, et Sacrre Sturlesson, au xn", les recueillirent en Islande, au fond des livres runiques, pour les rédiger, l'un en vers, et l'autre en prose, pour en faire la première et la seconde Eddas, c'est-à-dire leur imprimer la double forme sous laquelle nous sont parvenues définitivement ces traditions.

Les populations attachées au sol de la Basse-Bretagne, du pays de Galles en Angleterre, des hautes terres d'Ecosse, de la Cornouaille, ou de l'île de Man, avaient pu perdre leur autonomie : elles n'avaient pas abandonné leurs coutumes et leur langage. Les bardes Taliésin, Aneurin, Llywarch Hen et le légendaire Myrdhin attestèrent l'esprit d'indépendance et les facultés d'imagination de la race cymrique^

Egalement, quand Patrice, au v° siècle, alla prêcher l'Evangile aux peuples de l'Irlande, malgré l'affreuse barbarie où ce pays était plongé, il y trouva des poètes; et ceux-là déjà s'étaient imposé la contrainte de la rime ^. Les celtistes modernes nous ont appris quel cas ils font des vieilles légendes irlandaises ou gaéliques, encore mal dégagées

1. Comment ne pas rappeler ici le prodigieux retentissement du plus fameux des pastiches, la publication de Macpherson attribuant, en 1762, à un barde du m» siècle, Ossian, quelques-uns des vieux chants populaires, par son imagination développés, des Higlilanders écossais? Le pseudo-Ossian devint aussitôt, et plus tard pour les romantiques, un égal d'Homère. Il apparut comme un Dante septentrional, aussi grand, aussi majestueux, non moins surnaturel que le Dante de Florence, plus sensible que lui, plus humain aussi que le chantre de Vlliade. Cette admiration, partagée par des esprits de premier ordre, dura tout entière jusqu'à ce qu'on eut bien démontré que les rêveries nébuleuses du barde de Fingal étaient, en réalité, l'œuvre d'un auteur du xviiio siècle, — intelligence souple, adroite à s'assimiler les formes et les images, dénuée d'invention et de force, servie par une mémoire excellente, et qui, très habilement, fondit en un seul roman poétique, avec une foule d'idées ou d'expressions empruntées aux anciens et aux modernes, des fragments celtiques, d'anciennes chansons éparses en langue erse et des traditions primitives de la terre d Ecosse.

2. Le saint lui-même fit en irlandais deux vers, qui nous sant parvenus :

Aibbe umal, Patrie, numan mô gabrath Te clan, Patrie nandeisi, Theclan ge Brath.

d'un fonds primitif de brutalité, de superstition, mais offrant, en leur rudesse, les détails d'un naturalisme très naïf.

Enfin, sur le sol de la Gaule où ils venaient de s'établir, les Français connaissaient d'origine les émotions de la poésie épique et lyrique. Ils avaient des poètes errants, semblables aux scôps des Anglo-Saxons, qui s'en allaient de bourgade en bourgade, disant leurs besoins, acclamant la générosité de leurs hôtes, célébrant les jeux et les batailles. En franchissant avec les Wisigoths et les Burgundes la frontière romaine, ils avaient apporté aux Gaulois cette poésie déjà riche et leur Siegfried divin.

En dehors de ces effusions spontanées et collectives, qui étaient la voix des masses, l'Eglise restait seule à entretenir quelques restes de culture, plus ou moins altérés, seule à fournir au monde des précepteurs et des apôtres. La condition morale et sociale de l'humanité est devenue incompatible avec le progrès scientifique. L'Europe est tombée dans un état de stagnation intellectuelle presque totale.

« Dans le silence universel des lettres, dit un historien du v® siècle, je n'entends plus que le bruit de ma plume grinçant sur le papier. )> Il est vrai que cet âge stérile avait eu l'honneur de marquer le suprême effort de la pensée grecque. Un homme était né en 450, le Lycien Proclus, grand prosateur et grand poète, en qui revécurent le génie d'un Homère et celui d'un Platon. Païen dévot et faiseur de prodiges, mystique amant des muses et fervent •opérateur théurgiste ; du reste, profondément sincère en ses aspirations et dans son ferme désir de

concilier Platon avec TOrient, les formes de la mythologie avec les abstractions de sa théodicée spiritualiste, il avait été le plus illustre maître de la dernière école grecque de philosophie ^ Mais l'écho de son nom n'était pas arrivé jusque chez les peuples du Xord et de l'Occident, trop occupés d'asseoir les fondements de leur propre existence pour accorder une grave attention aux idéalités de l'esprit.

Le tableau général du monde au vi® siècle ne présente que spectacles de convulsions religieuses, de bouleversements politiques et d'obstruction intellectuelle. Alexandrie avait depuis longtemps cessé d'être la métropole de la civilisation. Plus de deux siècles s'étaient écoulés, à la suite du lamentable jour où, sous le règne d'un empereur rempli d'ignorance et de dévotion. Théodose le Grand, un prêtre fanatique, l'archevêque Théophile, avait pillé, dispersé la bibliothèque incomparable des Ptolémées, et, à la tête de bandes fanatiques auxquelles il ne souciait guère des noms ni des travaux d'un Hipparque, dun Eratosthène ou d'un Timocharis, avait ruiné de fond en comble le temple du Sérapion, le plus superbe monument religieux qui fût au monde. Digne de lui, son neveu et successeur Cyrille, en désignant aux fureurs de la populace la célèbre mathématicienne Hypathie, avait marqué par une date inoubliable comme son forfait (l'année 414) la proscription définitive de la science

1. Les Œuvres philosophiques de Proclus ont été publiées avee traduction latine par Victor Cousin (Paris, 1820-1827,6 vol. in-8") et par Kreuzer (Francfort, 1821-25, 5 vol. in-8°).

Il convient de rappeler aussi les noms de IS'onnus, de Quintus de Smyrne, de Musée le Grammairien, qui continuèrent, aux y* et VI* siècles, la chaîne de l'iiellénisme.

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grecque. Et h sa place était demeurée la science des Pères de rÉolise , mélanoe de vérité et d'obstination préventive, qui, en établissant comme un principe de loi que toutes les connaissances permises à riiomme étaient renfermées dans l'Ecriture, devaient barrer, pour une longue suite de siècles, tout avancement possible.

En Orient, d'incrovables calamités se sont abattues sur l'empire ^ L'Afrique, si longtemps romaine^, est restée le champ de bataille des sectes continuellement en armes, et, pour trancher leurs désaccords, pour contenter leurs appétits de vengeance, pour satisfaire à leurs haines réciproques, elle fera appel à l'épée des barbares, déchaînant la ruine et la dévastation sur les plus belles contrées du monde. Justinien a réparé quelques-uns de ces désastres, reconquis l'Afrique et l'Italie par l'épée de Bélisaire et de Narsès, et rétabli des apparences de calme parmi l'inexprimable anarchie des doctrines, en poursuivant ou persécutant indifféremment les philosophes, les hérétiques, les juifs, les païens et le pape Vigile. Mais la misère morale de son temps est descendue au plus bas degré du scan-

1. Les guerres d'Afrique contre les Vandales, les campagnes d'Italie contre les Goths, et les famines, les pestes, qui s'associèrent, sous le règne de Justinien, en une même œuvre de désolation, coûtèrent à l'espèce humaine cent millions d'hommes. [Cf- Draper, Histoire du déi'eloppemcni intellectuel de l'Europe, t. II.)

2. De l'Afrique, de Garthage, sortirent : Apulée, entre les païens, Tertullien, Lactance, Augustin, parmi les chrétiens. Sous les Antonins, Apulée appelait Garthage la Mnémosyne des Romains G'est à Garthage, patrie de Tertullien, qu'avait été formé le premier grand camp du christianisme, en attendant que celui-ci se rendit maître de Rome et de Byzance. G'est de cette position retranchée que ses premiers théoriciens combattirent les Alexandrins et leur philosophie.

dale et de la vénalité. Procope, le Procope des Annales et de VHistoire secrète, en a laissé des témoignages effrayants, que corrigent mal ses palinodies adulatrices a l'égard du maître impérial. Justinien aima la gloire ; il obtint celle d'un grand législateur. Il s'est acquis des titres durables à l'estime des hommes en affranchissant la jurisprudence du VI® siècle de la tutelle rétrograde des Papinien, des Ulpien et autres grands interprètes du III®, en tranchant dans le vif les racines d'un passé aristocratique et païen, en favorisant dans son empire troublé le développement de l'industrie; mais il a fermé les écoles philosophiques d'Athènes*, sous prétexte d'affiliation avec le paganisme: et, après avoir pris et repris cinq fois la cité éternelle, il a décrété l'abolition du sénat romain, de sorte qu'il n'est plus resté que des souvenirs sans force de l'ancienne philosophie et de l'ancienne puissance de Rome. Quatre ans après la mort de Justinien, en 569, naîtra à la Mecque, en Arabie, celui dont le cri de guerre devra troubler étrangement, au milieu de leurs vaines disputes, les bandes affolées des ariens, des nestoriens, des eutychéens, des

1. Simplicius, le judicieux commentateur d'Aristote, et Damascius, le dernier hiérophante de l'école d'Athènes, étaient dans tout l'éclat de leur réputation quand Justinien, en l'an 529, décréta cet édit. Ils se réfugièrent, avec quelques-uns de leurs disciples, auprès de Chosroès, roi des Perses.

Comme législateur, Justinien a été vivement attaqué; l'école historique allemande du xix* siècle surtout s'est efforcée de détruire tout le prestige que ce prince j^ouvait conserver comme rédacteur des lois romaines avec le concours de Tribonien et de Théophile. Un éminent jurisconsulte français, Troplong, s'est porté défenseur de Justinien, dans un important mémoire: De l'Influence du Christianisme sur le droit civil des Romains (1843, in-8<*, plus. édit.}.

monothélites ou des monophysistes. Le cimeterre de Mahomet tranchera le faible lien qui retient encore au christianisme TAsie et l'Afrique.

Dans l'Europe occidentale, le ciel n'est pas moins assombri. L'Italie dépeuplée se débat au milieu d'une effroyable crise. La vallée du Danube est retombée en pleine barbarie. La marche des peuples nouveaux, qui se sont partagé l'empire, est pleine d'incertitude. On les croirait, à chacun de leurs pas en avant, tout prêts à se replonger dans les ténèbres épaisses d'où ils se dégagèrent à si grand'peine. En ces temps de mêlée confuse, il est presque impossible de reconnaître des faits majeurs et significatifs, d'ordre intellectuel ou moral, marquant avec quelque précision la phase transitoire d'un centenaire à l'autre.

Tandis qu'au loin, vers le sud, les Arabes se lèvent à l'appel de Mahomet et menacent de s'étendre sur toute la ligne qui va du détroit de Gibraltar jusqu'aux bords du Gange, la latinité s'efforce laborieusement d'arracher des lambeaux d'elle-même à la lourde étreinte des Germains. Son domaine se réduit de plus en plus. L'hellénisme oriental n'est guère moins appauvri; on ne voit à Byzance que des théologastres plongés sans fin dans des discussions hérissées, — déprimant le mariage, exaltant la virginité, et, sous le prétexte de mener plus directement les hommes sur les voies du ciel, s'efforçant à dépeupler la terre.

La décadence est générale.

Le vn^ siècle révèle le point le plus bas où elle soit descendue.

Sur le sol de la Gaule subsistaient à peine quel-

ques dernières écoles florissantes : celle de Poitiers, où fut élevé saint Léger, et que le nom de Fortunatus, le favori de Sigebert et le platonique ami de Radegonde^, environnait encore d'un certain lustre; celle d'Issoire, en AuA^ergne, où se disciplina la raison de saint Priest, et où s'étaient formés, avant lui : au v® siècle, Sidoine Apollinaire^, le bel esprit gaulois ; au vi®, Grégoire de Tours ^, l'Hérodote de la barbarie ; enfin, celle de Clermont. Suivant le biographe de saint Bonnet, « le plus excellent des sophistes » parmi ses contemporains, on enseignait à Clermont, durant le vii^ siècle, la grammaire, c'est-à-dire la littérature, et aussi le code parnassien. D'autres centres scolaires naissaient et se propageaient (mais avec quelle lenteur!) sous les pas des missionnaires, chez les peuples germaniques.

De vestiges particuliers de science et de poésie, il n'en était plus guère. Ils étaient disséminés, perdus. Ils se cachaient au fond de certains cloîtres, héritiers indirects d'Alexandrie et de l'Orient; il fallait aller les chercher jusque dans ces monastères de la Cambrie et de l'Irlande où quel-

1. Tout barbare qu'il est en ses vers latins, Venantius FortunatMs, le célèbre évùque de Poitiers, y découvre une sensibilité vpaie et une singulière tendresse de cœur.

2. Malgré les défauts d'un style afFecté, subtil et métapborique à outrance, Sideine fut le dernier des classiques. Ses iellres et poèmes sont l'une des principales sources de Ihistoire du v* siècle. Soumis aux persécutions des rois Avisigoths, il avait été le témoin ému de la ruine de la puissance romaine dans les Gaules.

3. Naïf dans ses pensées, crédule jusqu'à l'excès sur les miracles, rude et incorrect en son langage, peu méthodique et assez confus dans la disposition de ses matières, Grégoire de Tours posséda l'animation dans le récit et l'art tout spontané de mettre en scène les personnages, de peindre par le dialogue.

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ques contemplateurs essayaient de rapprocher trois sources d'inspiration et trois antiquités : la Bible, Homère et le bardisme celtique.

L'Angleterre conservait seule des parcelles de savoir. Elle était, à la fin du viii® siècle, le pays le plus éclairé de l'Europe. C'est elle qui fournira tout à l'heure à Charlemagne, pour le seconder dans sa glorieuse campagne contre l'envahissement de la barbarie, son principal lieutenant : Alcuin, disciple d'Egbert, et qui f\it véritablement le Bède de la Gaule.

En ce viii^ siècle, alors que les belles -lettres florissaient en Orient, dans la Chine, dans l'Inde, chez les Arabes, devenus les dominateurs de l'Espagne, ou que de grandes civilisations autochtones se formaient dans le nord de l'Amérique, inconnues du reste du monde, l'Europe végétait au fond d une ignorance presque absolue. De loin en loin apparaissaient des chroniques décharnées, n'ayant guère de remarquable que leur sécheresse même. Les scribes de monastères y portaient sur la même ligne des faits divers de couvent et les événements qui intéressent le genre humain. C'était là toute l'histoire. Un faible mouvement théologique ne se manifestant que par de rares productions, des amas de légendes, de l'esprit de controverse, un petit nombre d'hommes écrivant des vers ou des homelies, comme par merveille : voilà où en était réduite la littérature, qui achevait alors de rendre le souffle. Quelques grandes physionomies se détachaient, exceptionnelles, sur la plate uniformité du fond^ :

1. Il faut citer à part le Syrien Jean Damascène, le père de la

Bède le Vénérable, l'historien anglo-saxon^, qui ré- ■sume pour le nord de l'Europe toutes les connaissances venues de l'Orient et du Midi; Eloi, le populaire trésorier des rois Glotaire II et Dagobert, «un Fénelon en pleine barbarie )), a dit J.-J. Ampère, l'encyclopédique Isidore, évêque de Séville, et le convertisseur des AVisigoths ariens, Colomban, missionnaire, théologien, poète et le premier chroniqueur avéré de la Grande-Bretagne; Adalbert, une sorte de iNIessie; et Clément, un rationaliste intrépide, précurseur, sur bien des points, du protestantisme. Il n'en était pas d'autres.

scolastique qu'avait annoncée Boëce. Jean Damascène, né vers •676, à Damas, commença, parmi les Grecs, à traiter des sujets selon la méthode scolastique, établit là, pour la première fois, une sorte de système de théologie, et contribua fort à. répandre le goût •de la philosophie aristotélique chez les Arabes, au milieu desquels il Técut.

1. Ce précepteur de barbares, comme le qualifie un historien de la littérature anglaise, avait senti lui-m.ême combien infructueuse était sa tâche. Ayant divisé l'histoire du monde en six périodes, Bède remarquait que la cinquième, s'étendant du retour de Babylone à la naissance du Christ, était la période sénile, et la «ixième, la présente, Vsetas decrepita, totius morte steculi consunimanda.

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