La doctrine renouyelée de Kestorius par Elipand de Tolède
et surtout donner son attention à la fameuse hérésie de l'iconoclasme *, qui, pendant cent vingt années de luttes entre les empereurs et les moines sur une question de fétichisme, fit couler des torrents de sang h Constantinople, infecta jusqu'à ses racines l'empire byzantin, et, en Occident, provoqua les plus graves perturbations potitiques.
Mathématicien, poète, historien, dialecticien, hagiographe, exégète, administrateur, homme d'Etat, ascète et grammairien; esprit souple et délié, versé dans la science de l'antiquité, épris des beautés profanes, qu'il voulait faire revivre — pour quelques-uns, au moins (car il en proscrivait la révélation publique^), — Alcuin était l'homme universel du jour. Ses contemporains l'appelaient le sanctuaire des arts libéraux, artium liberaliiun sacrariiim. A vrai dire, aucun des écrits du diacre anglosaxon, traités, commentaires pieux, vies des saints, opuscules pédagogiques, n'est une œuvre de longue haleine et ne porte la marque d'une grande originalité. [Mais par ses méthodes d'enseignement, par ses créations d'écoles, par son influence, il servit avec une efficacité extraordinaire, pour l'époque, les idées civilisatrices de Charlemagne. Il fut le plus ancien promoteur de l'éducation publique en
et Félix d'Urgel (vers 770), et condamnée par les conciles de Francfort (794), de Rome (7*J9), etc.
1. La plupart des historiens attribuent l'origine de l'iconoclasme au calife Yézid, qui avait poursuivi la destruction des images en Syrie, et à des conseillers juifs qui encouragèrent l'empereur Léon risaurien à proscrire la vénération des images (726).
2. Alcuin reprochait un jour à l'archevêque de Trêves son amour exagéré pour Virgile, qui pourrait, pensait-il, l'éloigner des Evangiles.
Occident. Une foule de disciples lui succédèrent, qui se firent maîtres à leur tour.
Célèbre entre tous ceux-là, le théologien saxon Raban INIaur s'était mis à l'école d'Alcuin pour inaugurer ensuite dans son pays un système complet d'enseignement*. Le premier, dit l'abbé Trithème, il expulsa la barbarie du sein de l'Allemagne et la vendit latine pur le langage, pendant que Jean Scot^, en Irlande, au fond d'un monastère, ravivait le néoplatonisme et l'idéalisme panthéistique de l'école d'Alexandrie, sorte de moyen terme entre la science du monde antique et les croyances du monde noureau.
Au pays de France, les écoles n'étaient plus de loin en loin dispersées, mais abondaient maintenant, de ville en ville. La seule Neustrie comptait plusieurs de ces écoles-mères épandant autour d'elles le flot salubre de la science, malheureusement mélangé d'erreurs superstitieuses. On célébrait partout celle de Saint-Martin de Tours, si florissante sous la direction d'Alcuin et d'un ardent admirateur de Virgile nommé Sigulphe. Le concours des étudiants y était prodigieux, il en ve nait jusque d'Allemagne et d'Angleterre. Telles, dans l'Espagne musulmane, les universités arabes se peuplaient d'une foule d'auditeurs assoiffés de connaissances et accourus de tous les points de l'Orient.
1. De ses nombreux ouvrages relatifs aux sept arts libéraux, nous avons encore sa métrique, dont Priscien lui avait fourni les matériaux, et de volumineux traités [Œuvres, Cologne, 1627, 6 vol. in-fol.).
2. Le livre principal de Scot Erigène : De la Dwision de la nature, le fit condamner comme hérétique par le pape isicolas I".
' Les talents germaient. Les promesses semblaient toutes voisines des résultats. Une fois encore le flambeau des lettres se rallumait. Mais, une fois de plus aussi, l'imprévu des révolutions politiques allait bouleverser les espérances de la raison. Dans le passage troublé du ix*^ au x" siècle, — heure de transition violente où le génie souple et remuant d'IIincmar laissa de son action , de ses luttesvéhémentes avec TEolise de Rome et l'Eîïlise de France, avec le pape et le roi, une empreinte historique si profonde S — l'empire carlovingien, le colossal empire, vacilla sur sa base. Et les progrès qu'il avait mis en branle au cours de son accroissement s'arrêtèrent soudain ou disparurent avec lui. Les héritiers de cette gigantesque puissance, qui s'étendait depuis la Catalogne jusqu'à l'Elbe, en avaient brisé l'unité par leurs propres dissensions. Il n'en resta que le souvenir d'un grand nom, et des lambeaux de royaumes ardemment disputés. Les peuples, qu'une forte volonté ne maîtrisait plus, avaient disjoint leurs intérêts et leur fortune. Les Français allèrent d'un côté, les Germains de l'autre. A peine séparés, ils ne voudront plus se confondre que les armes à la main, dans les mêlées des champs de bataille. Ces dislocations de principautés et de territoires devaient entraîner fatalement après elles aussi une grande dislocation sociale. Elle s'accomplit donc. On sait à la suite de combien de secousses et de violences particulières. Ce fut un choc d'ambitions effrénées où n'avaient
1. Hincmar fut le plus grand personnage politique du ix' siècle. D'ailleurs théologien médiocre, critique superficiel, argumentateur lourd, inélégant, il brilla beaucoup moins par ses écrits.
aucune place à prendre les pures facultés intellectuelles ^
Sur tous les points de l'Europe occidentale, la féodalité dressait ses donjons, crénelait ses forteresses. Bien armée pour son double rôle de défense et d'oppression, elle s'élevait au-dessus des décombres du monde barbare, instrument inconscient de l'avenir, forme violemment préparatoire des sociétés modernes.
Le régime de la force pesait lourdement. Des luttes perpétuelles jetaient les uns contre les autres les hommes affamés de dépouilles^ : luttes des seigneurs et des vassaux, luttes de l'Eglise contre la société civile qui l'envahissait, combats, au sein de l'Eglise, des évèques avec les moines accrus en richesse, en influence et s'insurgeant, batailles des papes et du clergé.
De tels jours n'étaient guère propices à la tranquille effusion des âmes. Aucune sorte de culture morale n'amollissait les cœurs bardés de fer, trempés dans une guerre permanente, de ces rudes châtelains dont les entraînements n'étaient que ba-
1. Il faut signaler, à part, l'action civilisatrice, au pays anglosaxon, d'Alfred le Grand, qui s'efforça de raviver la plante fragile qu'avait écrasée, au précédent siècle, l'invasion danoise. Lorsqu'il devint roi, il y avait, a-t-il rapporté lui-même, très peu d'ecclésiastiques « de ce côté de l'Humber qui pussent comprendre en anglais leurs prières latines, ou traduire aucune chose écrite du latin en anglais. Au delà de l'Humber je pense qu'il n'y en avait guère ; il y en avait si peu qu'en vérité je ne me rappelle pas un seul homme qui en fût capable, au sud de la Tamise, quand je pris le royaume. »
2. Au x^ siècle, a dit Stendhal, un homme souhaitait deux choses : 1" n'être pas tué; 2° avoir un bon habit de peau.
tailles, pillages, exactions, joutes sanglantes, grossiers plaisirs*. Les clercs aussi se laissaient gagner par la nuit environnante. Ils oubliaient de penser. L'intérêt du moment n'était pas à la parole, mais h Faction, l'action toute matérielle. Aussi quel dénuement d'idées, quelle pauvreté d'oeuvres!
Des commentaires de la Bible sans originalité, presque entièrement composés d'extraits patristiques, de légendes pieuses, des récits insipides de translations de reliques, des sermons écrits dans un latin effroyablement barbare, hérissé d'invectives, comme ceux d'Abbon de Saint-Germain et d'Odon, contre les spoliateurs de l'Eglise et la perversité générale ; quelques essais épiques et satiriques; le poème des Chaînées, ce chef-d'œuvre du genre difficile et puéril, le triomphe d'Huchbald; d'assez remarquables vers de Gerbert en l'honneur de Boëce, et des pièces n'ayant de valeur que par la rareté du document : on ne possédait pas autre chose chez les peuples latins, pour reposer l'esprit du spectacle de ces déchirements.
Nous venons de nommer le moine et archevêque Gerbert, demain le pape Sylvestre IL Celui-là, seul, s'élevait de beaucoup au-dessus de l'horizon morne de son temps. Personnage extraordinaire, le plus éminent, le plus habile du x® siècle, savant, homme d'Etat, pontife éclairé et probablement sceptique, il fallut à ses contemporains, pour rendre explicable tant de supériorité, perçant dans cette atmos-
1. Il en était ainsi partout. « En ce temps-là, raconte Zamora, en la Chronique générale d'Espagne, les rois, comtes et nobles, et tous les clievaliers, afin d'être prêts à toute heure, tenaient leurs chevaux dans la salle où ils couchaient avec leurs femmes. »
phère de barbarie, qu'ils le représentassent et le craisfnissent comme un sorcier.
De nouveau s'épaississaient les ombres de l'ignorance. Sans doute, l'antiquité n'avait pas entièrement disparu des mémoires. Gerbert, dans sa bibliothèque, tenait enfermés : Cicéron, César, Pline, Suétone, Stace, Démosthène, ]Manilius, Claudien etBoëce; Flodoart s'appuyait sans cesse de Tite- Live, Salluste, Virgile, César, Eutrope, Œlius. Gonzon, sur un point de prosodie, faisait passer, dans le cours d'une seule dissertation : Homère, Platon, Aristote, Térence, Horace, Virgile, Stace et dix autres. Mais les livres se perdaient, devenaient rares. La tradition de la pure latinité s'était fortement restreinte. Le grec cessait d'être étudié et compris. L'état des sciences était nul et se réduisait presque à des travaux de patrologie.
L'empire d'Orient, isolé par la langue, par les institutions, par les compétitions des Eglises, n'avait plus eu que des rapports très distants avec les nations de l'Europe occidentale. Ce malheureux empire se disloquait, en proie à ses agitations religieuses et à ses discordes intestines ^ H n'y avait
1. Remarquons, toutefois, que la tradition antique était demeurée en honneur dans la littérature byzantine et que celle-ci a exercé une influence — encore insuffisamment étudiée — sur une branche importante des lettres, au moyen âge. Déjà, au siècle précédent, Photius, avec Michel Psellus l'Ancien, aidé de Théodore le Stoudile, de George le Syncelle, avaient ménagé une sorte de renaissance de l'hellénisme. Les empereurs Léon le Philosophe, Nicéphore, Phocas, Basile II, en prolongèrent les effets. Sous ce dernier et cruel prince, s'étaient fait connaître Léon Diacre, Georges Cedrenos, Jean Xiphilin et Suidas.
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pas longtemps que le schisme de Photius* avait, en s'accomplissant, préludé à la grande séparation qui divisera le corps chrétien en deux moitiés ennemies, et que s'était produit l'événement, gros d'importance et de complications extérieures, de la dynastie macédonienne montant au trône éphémère de Bvzance.
En Espagne, les études latines et ecclésiastiques végétaient, perdues, noyées sous l'irruption de la conquête des Maures, qui leur avaient apporté, en retour, des arts et une civilisation supérieurs. On y voyait un évêque composer des kasida, c'est-à-dire des chansons arabes. Avec quelle vigueur d'indi gnation Alvare de Cordoue ne reprochait-il pas à ses compatriotes de préférer les lettres arabes aux lettres chrétiennes, d'ic^norer à la fois leur religion et leur langue, et de rechercher avidement les asso nances et les ornements de la rhétorique musulmane ! Il le fallait bien, cependant.
Les Occidentaux s'étaient fermé une grande partie de l'héritage de l'antiquité. Ils durent se remettre à l'école des Orientaux et refaire là une éducation que la barbarie envahissante avait tant compromise. Il était réservé à la civilisation arabe, en effet, d'empêcher de se tarir complètement le mince filet de savoir qui circulait encore, de le grossir même, de le clarifier et de le renouveler.
1. Chassé deux fois du siège patriarcal de Constantinople, ana^thématisé par Nicolas I", Pholius réunit, en 858, le concile œcuménique, persuada aux évoques de se séparer de la communion de Rome, et ceux qui acceptèrent ses propositions instituèrent l'Eglise d'Orient.