‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 34 sur 82 · Né en 884, m. en · texte numérisé non relu

Né en 884, m. en

122 LITTÉRATURES COMPAREES

de solidité, pour enfin les surpasser sous le rapport de la verve et du coloris.

Leur littérature, quoique précieuse et recherchée, était aussi pure qu'elle pouvait l'être. La langue n'avait pas été altérée par le mélange du chinois, et les écrivains, tout en cédant à des afiectations préméditées, possédaient un art, qui ne les quittait jamais, de donner un tour heureux à leurs moindres pensées. Tel fut cet âge d'or des Japonais, que nous a dépeint au naturel l'illustre Mourasaki*, et que l'éloignement des temps ou les prestiges de la couleur orientale rendent encore plus séduisants.

Il ne fut que trop court, malheureusement. Les violences du régime féodal, brusquement implanté dans le pays, en bannirent pour sept siècles les lettres et les arts.

On retrouvait jusque dans l'Indo-Chine des traces remarquables de cet état de culture. Le Cambodge, au x^ siècle, était en pleine prospérité et dominait presque toute la presqu'île. Il faisait depuis longtemps grande figure. Dès avant le vu® siècle, où l'introduction des livres bouddhiques apportés de Ceylan amena le renversement du brahmanisme dans l'empire, le peuple khmer se glorifiait de posséder d'innombrables et magnifiques formes d'art, depuis Pnan sur le Mé-Kong, dans le Laos, jusqu'à Thap-Muir, depuis Qui-Xhon jusqu'à Sam- Reap^. Entourée de forêts profondes et mystérieu-

1. La romancière Mourasaki Sliikibou, dont le Roman de Genji compte parmi les chefs-d'œuvre de la littérature nationale.

2. Sur la civilisation des Khmers, voiries ouvrages de Moucliot, Lagrée, F. Garnier, Delaporte, Aymonier, Moura, Pavie, Gaston Donnet, etc.

ses, Angkor la Grande, Angkor la Sainte*, élevait vers le ciel, comme une végétation cyclopéenne^ les portiques majestueux de ses temples, et leurs tours, leurs arches triomphales et leurs statues géantes, et cet ensemble extraordinaire d'architecture religieuse, dont les ruines semblent encore des merveilles aux voyageurs qui les découvrent,, dans un des pays les plus reculés. La richesse des monuments cambodgiens, où les blocs de pierre énormes étaient travaillés aussi finement que des objets d'or, était passée en proverbe, chez les Asiatiques de l'extrême Orient, et l'on disait en Chine : « Riche comme Tchin-la. »

La Perse, dans le même temps, atteignait à l'apogée de sa culture morale. Du croisement de la race iranienne avec la race sémitique et musulmane étaient sorties une langue, une littérature nouvelles. Les traditions antiques du royaume de Bactres avaient pris entre les mains de Firdousi, le créateur du Shah-Nameh (Livre des Rois), la forma d'une épopée grandiose. Mahométan de naissance,, homme de la race conquérante, mais possédé do souffle de l'Iran primitif, pendant soixante années il en glorifia l'âme. Par son génie, sa fécondité, son imagination, sa profonde connaissance del'antique histoire, des mœurs, de la religion, de la langue de son pays, il fut véritablement l'Homère de l'Orient. L'Inde a le Mahahharata, la Grèce a V Iliade, le moyen âge a les Niheliuigen et la Chanson de Roland : la Perse a le Liçre des Rois de Fir-

1. « Celui, a dit l'artiste Pang-, décrivant l'œuvre d'Angkor^ celui qui contemple ces monuments des Khmers, se reporte vers l'auguste perfection. »

dousi, c'est-à-dire l'un des monuments les plus considérables de la littérature humaine.

Par les chemins de la Perse et par Fidée de son ascendant indirect sur les musulmans*, ses vainqueurs, nous sommes revenus à notre point de départ : la civilisation arabe, si florissante depuis le VIII® siècle, et que nous avions laissée derrière nous.

L'influence du climat en des contrées chéries du soleil, où l'homme, trouvant sans peine le soutien de sa vie physique, peut s'adonner complètement à la méditation dans le tranquille abandon de son corps, les impulsions d'une sensibilité particulière très prompte à s'enflammer sous des cieux brûlants, le goût des expressions rapides, cadencées, plus aptes que le langage ordinaire à rendre les transports de l'âme et des sens, en un mot des penchants tout naturels prédisposaient les Arabes à la poésie. N'était-ce pas, avec la musique, la seule forme de l'art qui dût convenir à ces pasteurs nomades, comme jadis aux anciens Aryens et aux Hébreux? Bien avant ^Mahomet, ils eurent leurs luttes de gloire, ainsi qu'ils appelaient les concours

1. Le célèbre écrivain français Ernest Renan a développé cette thèse que le génie arabe, sous les Abbassides, n'aurait rien produit d'original et que leur droit, par exemple, devrait à des émigrés persans, à des clercs iraniens, le meilleur de ce qu'il renferme. D'autres juges profondément versés dans la connaissance du monde islamite se sont élevés contre son affirmation et ont tiré, pour la combattre, argument de la métaphysique de l'imam Azam, métaphysique admirable, très différente de la métaphysique d'Aristote.

de la Kaaba. A Tombre de ce temple, bâti sur l'emplacement où vécut Adam, le premier des hommes inscrit dans la Genèse biblique, les plus célèbres en l'art de dire rivalisaient d'ardeur et de zèle à mériter des prix; là, comme en la Grèce antique, étaient couronnées les œuvres de l'intelliofence. Ce n'avait été pourtant qu'à partir du v° siècle, où Mohalhil composa les premières kasida, qu'ils eurent des poèmes suivis. Dès le commencement du VI®, la langue s'était montrée complète, de sorte que l'aurore de la littérature arabe avait été en même temps, par une soudaine maturité, son âge classique. Des expressions hardies traduisaient dans les Moallakat les effets de la nature, les passions de l'homme, les intérêts et les rivalités des tribus, la vie nomade sur des montures amoureusement décrites. Retiré dans sa tente, après la bataille, Antar chantait, aux applaudissements de ses compagnons d'armes, leurs communes émotions belliqueuses, ses propres victoires et les charmes de la bien-aimée. On était au temps de Theureuse ignorance dogmatique, V El Djahiliah. Le lyrisme, qu'allait ramener tout à l'heure à dix genres d'inspiration différents, la classification ingénieuse d'un Abou-Tamam, dominait de son influence unique les imaginations arabes. On ne connut longtemps d'autre science, chez ces peuplades ignorantes et enthousiastes, que la poésie. A la venue de Mahomet s'était ouverte une nouvelle période d'un caractère religieux et prosélytique, l'interrègne littéraire rempli par l'action conquérante que les Arabes désignèrent sous le nom de Moliadran. Lorsqu'il mourut, le 8 juin 632, l'unité religieuse de l'Arabie

était, pour ainsi dire, un fait accompli. Et le Coran demeurait, — modèle classique de la langue qu'il avait servi à fixer, texte illimité, source inépuisable d'exéo'èses et de commentaires.

De riiégire aux Abbassides, ce fut surtout le temps favorisé des grammairiens, des commentateurs du livre sacré, des auteurs de sermons et de prières et des jurisconsultes. Le droit musulman s'était constitué de toutes pièces, par accroissements successifs, pour garder enfin dans ses volumineux recueils une unité de forme et de principes qui ne variera plus^ Sous les califes Omeyyades (Yézid, Abd-el-Mélik, Hischam), la poésie avait porté des fruits savoureux. Puis, s'ouvrit l'ère glorieuse des Abbassides, auprès de laquelle celle même des Sassanides paraît décolorée. Tandis que notre Occident étouffait sous la lourde armure féodale, on vit alors, à Bagdad, se manifester un merveilleux accord de mœurs élégantes et de culture littéraire. Le siècle qui s'écoula de l'avènement d'Almasour, le fondateur de Bagdad, à l'assassinat

1. Les sciences de la législation furent très en faveur aux pays islamiqpies, avec la rigoureuse et presque immuable hiérarchie de leur autorité. Quatre jurisconsultes ont mérité le titre de créateurs de législations : l'imam Numan, le chef de l'école hanéfite, surnommé le maître des maîtres, le grand maître, et dont la doctrine a prospéré, surtout dans l'empire ottoman; l'imam Malik, chef de l'école malikite, qui s'est attribué en partage les villes sanites, leyémen, Tripoli, le nord de l'Afrique; l'imam Ghafi, Idris-Ebou- Abd-Oullah, chef de l'école chaféite, dont l'Egypte est le foyer le plus actif; enfin l'imam Hambeli, Ahmed-ben-Hambel, mort martyr plutôt que de renier l'éternité du Coran, et dont l'école, l'école hambélite, domine au Maroc et compte de nombreux sectateurs à Java. Les jurisconsultes de l'Islam se reconnaissent communément au même signe : la recherche excessive de la subtilité. Stamboul, sous ce rapport, n'a point renié Byzance. {Cf. Sawas- Pacha, Etude sur la théorie du droit musulman, 1892.)

de MotéwakkiP laissa une impression de splendeur et de prospérité unique en son genre, — par le laisser aller spirituel, l'abandon gracieux, Texquisité des manières, se révélant chez ceux-là mêmes qui en dispensaient les faveurs. Il faut avoir lu les Prairies d'or de Mas'oudi^, le peintre habile et chroniqueur indiscret, le Tallemant des Réaux des Arabes (avec plus de science et de philosophie), pour deviner le charme dont s'enveloppaient alors les plaisirs de la vie. La conversation était devenue le plaisir suprême. On y déployait un goût et une subtilité qu'on n'avait jamais connus dans le monde oriental. La théorie de l'art était portée à ses dernières finesses. Le style noble et dégagé des poètes, qui étaient l'ornement de la cour, leurs sentiments affinés jusqu'à paraître légèrement précieux, la justesse de leurs idées et la délicatesse de leurs aperçus, faisaient l'enchantement de la société arabe. A considérer ces brillants dehors, l'esprit se dépayse en quelque sorte et croit revivre parmi les contemporains de Périclès et d'Auguste, malgré les différences profondes qui séparent la poésie arabe des poésies grecque et latine.

Des protecteurs illustres, les Haroun el Rachid,

Page 1