CHAPITRE X
Formation des nationalités et des langues en Europe. — L'idée théologique pèse sur le monde. — Premiers elTorts, pour s'en dégager, de la poésie populaire et nationale. — Avènement de la chanson de geste. — Insensiblement celle-ci cède la place au récit d'aventures, sentimental et chevaleresque. — Le cycle de la Table Ronde. — Ses origines. — Influence extraordinaire des romans de la Table Ronde sur « l'esthétique » des jeunes littératures européennes, sur les idées et sur les mœurs.
Jusqu'au point où nous sommes arrivés, la marche en avant des principaux groupes européens, de leurs institutions, de leurs idées, a été fort languissante. On sort péniblement de la fusion latinobarbare. L'évolution paraît insensible. Elle existe pourtant.
Le vieux monde a vu se rétrécir, de jour en jour, les dernières parcelles de son terrain de conquête. L'unité factice que le génie d'un Charlemagne était parvenu à établir en reconstituant l'empire romain avec des éléments barbares, s'est émiettée en mille fragments. On n'a plus eu qu'un mélange sans nom de tribus hostiles , une dissolution des races, une trituration incohérente des groupes sociaux cherchant à prendre corps. Mais de ce sourd travail devaient sortir h la longue d'autres alliages et des combinaisons plus homogènes; les peuples
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de l'Europe actuelle s'en dégageront, avec leur génie, leurs caractères, leurs destins différents. Ces temps de désordres et de convulsions, qui vont du IX® siècle au xi" siècle, et sur lesquels il nous faut un instant revenir, servaient de route pénible, mais graduelle, aux générations, pour les conduire au but. 1 Les événements dont ils furent le théâtre : la décadence du nouvel empire et de la maison carolingienne, l'anarchie qui précéda l'organisation de la féodalité, les servitudes auxquelles dut se soumettre l'Eglise avant d'arriver à la grande explosion du XI® siècle, dénonçaient une lente évolution vers le monde moderne.
Par l'un de ces contrastes extraordinaires qui sont la leçon de l'histoire, les empereurs de la maison de Saxe élevaient, en leur personne, au rôle j de protecteurs militaires de la société chrétienne | les descendants de ceux-là mêmes auxquels Charlemagne, à une époque encore bien voisine, avait imposé violemment la loi du christianisme.
Au nord se dessinait l'avènement des groupes qui plus tard entreront dans l'action de la vaste famille européenne : les Hongrois, les Polonais, les Russes, les Scandinaves surtout, dont la participation au mouvement des ix®, x® etxi® siècles présente un des aspects les plus intéressants de l'histoire du moven ug-e.
L'Angleterre, avant de se constituer définitivement en corps de nation, passait par des alternatives étonnantes de servitude et de liberté. Les luttes de la race danoise et de la race saxonne, puis l'intervention oppressive des Normands refoulant les éléments indigènes pour les soumettre les uns et les
antres h leur suprématie exclusive, marquaient les commencements difficiles d'un peuple appelé dans l'avenir aux plus larges desseins.
Enfin les chrétiens d'Espagne reprenaient, les armes h la main, aux fils de l'Islam leur propre indépendance, leur foi, leur territoire, et fondaient sur les efforts d'une lutte incessante la nationalité de la péninsule.
Pendant que s'opère, sous la foulée des peuples, ce travail de gestation et de transformation générale, la pensée ne reste pas complètement inactive. Les arts s'ébauchent, les idées s'éveillent ou se réveillent, quoique restreintes et subordonnées à un pouvoir absolu : la théologie, qui ramène sous sa discipline toute connaissance et tout principe. L'imagination, presque entièrement enclose dans le cercle de l'idée religieuse, enserrée dans les langes d'une forme à demi savante et à demi barbare, a des élans limités; elle ne se meut que sous une seule impulsion : la foi. Mais ce mouvement est continu. L'imagination, dis-je, ne connaît guère que par un vague souvenir des lettres profanes les sphères libres de l'inspiration; elle reflète, explique, commente la croyance générale, les accès de ferveur irraisonnée qui, au moins, tiennent en bride des instincts trop farouches, les agissements des seigneurs et des clercs, les récompenses et les peines de « l'autre vie » ; et ce peu d'aliments suffit à la remplir, en attendant que surgisse du sol une littérature spontanée, populaire, capable de répondre à d'autres besoins et de contenter d'autres aspirations de l'intelligence. Elle n'éclate point en des œuvres puissantes. Elle est, du moins, agissante et
civilisatrice. C'est par ce rôle qu'elle participe au triomphe de la puissance spirituelle, conductrice et maîtresse des âmes. L'Eglise et la papauté ne sont-elles pas arrivées au summum d'une grandeur qu'elles croient inébranlable? Avec les décombres de la civilisation antérieure, le christianisme a rebâti un nouveau monde hiératique, dont le sacerdoce est la clef de voûte.
La mystérieuse architecture romane, sortie des déblais des architectures antiques, traduit aux yeux la rigueur de cette domination, l'absolu de cette théorie. On retrouve partout, sur le livre de pierre de la cathédrale comme sur les feuillets des manuscrits, cette marque constante de l'intervention sacerdotale.
Seul frein des consciences, seule barrière au déchaînement des appétits, le dogme régente souverainement les esprits et ne supporte aucun partage. Dans l'apaisement des journées sans batailles ou mêlé aux vagues furieuses de la guerre et des dévastations, coule, incommensurable, le flot de la piété chrétienne, — c'est-à-dire la piété du moyen âge, interposée de violence et de crainte, de cruel orgueil et d'humilité profonde.
Alors méditait, priait, souffrait, délirait, au fond des couvents, sous la pâle lueur des verrières historiées, un peuple de moines dévorés du divin amour, agités d'incessants scrupules. L'âme exaltée par l'habitude de la méditation à vide, hallucinés par les angoisses et les ravissements du mysticisme ou par les troubles et les incertitudes de cette sorte de mélancolie vague, inguérissable, qu'ils appelaient Vacedia; tenus en un continuel vertige par le
jeûne, les macérations, la prière ou l'extase; enfermés dans le cercle infranchissable de leurs idées comme dans une étroite prison, ces pieux reclus dont la vie se passait à chercher sur une terre d'exil les voies d'une patrie éternelle, n'entrevoyaient autour de l'homme qu'embûches dressées, périls de fautes, occasions de chutes et tentations diaboliques. L'obsession de Satan et de ses ruses pesait sur eux d'un poids accablant. Et les craintes, les terreurs dont ils frissonnaient dans l'ombre, ils s'imposaient le devoir de les faire partager aux hommes du siècle.
La ferveur de cette époque à convertir le prochain était inouïe. Des livres de sapience pour la conduite de l'âme, pour la direction quotidienne de la vie, il en était de toutes les sortes, il y en avait pour tous les goûts. Ouvrages purement dogmatiques, commentaires de la loi, vies des saints, légendaires, recueils de maximes empruntées à la philosophie païenne et recouvertes d'une couche de christianisme, allégories, miroù^s , apologues ou traités de science interprétative : ils tendaient universellement au même but. Clercs et laïques s'y employaient à l'envi, également empressés à se concilier les faveurs d'en haut. Toutes les formes de la création, vivantes ou inanimées, servaient à symboliser l'état de l'âme humaine, ses vertus et ses vices^, quand elles ne personnifiaient pas l'Eglise même et Jésus-Christ. Tout signe extérieur de la nature se transformait en sujet de considérations religieuses. Elles jaillissaient intarissables , — sans que
1. Voir, en particulier, le Physiologus et les cwTiewx Bestiaires de Philippe de Thaon ou de Guillaume de Normandie.
pour cela, du reste, les prêcheurs eux-mêmes valussent toujours mieux en actions que ceux auxquels ils s'adressaient, afin de les édifier en paroles.
Cependant, si les visées de cette prédication constante pouvaient convenir à la moralisation particulière ou publique des contemporains, elles ne pouvaient répondre exclusivement et indéfiniment aux curiosités des esprits. Elles tendaient à les instruire. Elles ne les délassaient ni ne les charmaient.
Enfin commencèrent à se dessiner les premiers traits d'une poésie nationale. Les peuples s'essayèrent avec une ingéniosité encore toute primitive à manier cet instrument. Il leur était venu des pays des trouvères et des troubadours.
Avec la crise européenne des croisades, avec la fièvre d'inspiration qu'elle allume, en attisant à la fois la bravoure chevaleresque et l'exaltation religieuse, les mots vont prendre vie. En France, la strophe monorime et irrégulière s'annonce, première expression poétique et musicale rencontrée par les trouvères; précédée d'un long cortège de cantilènes, l'épopée se lève, rude et naïve, n'offrant à la mémoire des jongleurs, qui la réciteront en mille endroits, d'autres secours mnémotechniques que la simplicité du mètre et le retour de l'assonance\ mais essentiellement héroïque et le miroir
1. Le type de ces hymnes narratifs par rapport à l'épopée méroYÎng-ienne avait été le célèbre Chant de Saint-Faron (vu* siècle), conservé par Helgaire.
absolument fidèle des façons d'être, de vivre, de sentir, de l'aristocratie féodale. La chanson de geste', dont la matière, avons-nous dit, s'était préparée en France sous les Mérovingiens et développée fortement sous Cliarlemagne, sous Charles le Chauve et ses premiers successeurs, a donc trouvé sa forme. Un vif amour de la patrie, une ardeur farouche et perpétuellement militante, des descriptions d'armées, des récits de combats singuliers, des épithètes prises dans la nature, partout le surnaturel, nulle part encore le comique et la parodie, ce sont les caractères du premier cycle, le cycle carolingien, manifestation violente de la société féodale germanique. Vers la fin du xi^ siècle, la Chanson de Roland a ouvert la grande série des chansons de geste. Elle en est, en même temps que le spécimen le plus ancien, le type le plus achevé. Héros semi-historique, soi-disant neveu de Cliarlemagne, son personnage central, Roland, cet Achille français, occupera désormais dans le domaine de la légende une place infiniment plus large que dans le champ de la réalité. Il envahira toutes les langues, toutes les littératures de la chrétienté. Fortune d'un nom d'autant plus extraordinaire qu'on ne sait presque rien d'exact sur celui qui le porta! (c Ainsi, dit Edouard Rod, tandis que les docteurs, les moines, les clercs, tachaient de couler leur pensée dans les moules revêches d'un latin à demi barbare, une littérature très différente de ces modèles entrevus se formait peu à peu en dehors des
1. Voir les grands travaux de 1 érudition française et allemande contemporaine, et en particulier de Gaston Paris, sur la formation des chansons de geste.
centres de la culture officielle ^ » Durant toute la première moitié du xii® siècle, la chanson de geste en est la forme par excellence. Elle s'adressait à tous; elle parlait à tous les cœurs. Aux barons désœuvrés dans les manoirs ou devant les foules assemblées, les jongleurs et les ménestrels contaient sur un ton de mélopée, et s'accompagnant de la rote ou de la vielle, les prouesses d'un Roland, d'un Olivier, d'un Aimeri de Narbonne, du fier marquis Guillaume d'Orange, du grand empereur et de ses paladins.
Quoique faites sans art et n'ayant guère de style individuel, ces épopées exerçaient une action intense sur les foules. Une grande vaillance chevaleresque les emplissait, et les personnages s'y découvraient vivants et réels, sinon toujours sympathiques en la brutalité de leurs mœurs. On n'eût trouvé nulle autre part une expression plus complète de l'instinct populaire; car elles étaient en rapport absolu avec l'esprit naïf des temps d'où elles sortirent.
Toutefois, le poème épique, par la simplicité de sa mise en scène, ne se dégageait pas de la donnée primitive ; les mobiles qui font agir l'homme y demeuraient aussi restreints que dans la vieille épopée grecque.
De la vie des forêts et de l'aventure mvstérieuse,
1. Il serait juste de reconnaître, pourtant, que la latinité du XII" siècle fut en progrès sensible sur celle des âges précédents. Plusieurs écrivains, qui parurent alors en diflférentes parties de l'Europe, se distinguèrent par un style plus nourri, plus élégant aussi, et dont ils étaient redevables à une connaissance plus directe des modèles de l'antiquité. Tels : Jean de Salisbury, Guillaume de Malmesbury, Gérard le Cambrien, en Angleterre ; Othon de Frissingue, Saxo Grammaticus, en Allemagne; et, en Italie,. Falcandus, l'historien de la Sicile.
du sens intime de la nature et des nuances délicates de l'amour, de cet entraînement d'imagination qui pousse sans cesse le héros vers l'inconnu, on ne savait rien. On ne connaissait rien de tout cela, dis-je, lorsque apparurent les romans de la Table Ronde. Ce prodige alors se manifesta : des récits, des légendes, fondés sur les traditions locales d'une race à demi vaincue, d'un petit peuple bien isolé du monde, se répandirent avec une rapidité extraordinaire et modifièrent presque soudainement la poétique de l'Europe. Il en sortit une révolution complète dans l'expression des sentiments, comme dans la manière de concevoir et d'employer le merveilleux.
Insensiblement les chansons de geste dégénérées cédèrent le terrain h ces peintures brillantes d'épreuves amoureuses, de luttes courtoises et d'aventures extraordinaires. Les rudes compagnons de Charles-Martel, de Pépin, de Charlemagne : Garin, Guillaume d'Orange, Ogier, Roland, laissèrent la place au mystérieux prophète Merlin, le fils du sylphe et de la vestale, au langoureux Lancelot du Lac, au fatal Tristan, au voluptueux Gauvain. Les héroïnes violentes et farouches de l'épopée primitive : Ludie, Blanchefleur, Guibourc, Orable, s'effacèrent devant les tendres beautés du cycle d'xVrthur : Yseult, Geneviève, Enide et Viviane. Tristan, Yseult surtout, ces êtres symboliques du bardisme, étaient devenus des types romanesques de l'amour. Encore un peu d'années, et cette littérature, mélange bizarre des éléments les plus opposés, des idées chrétiennes et des merveilles de l'Orient, des aventures germaniques et des traditions du pays
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de Galles, aura enlevé aux masses les derniers res* tes de la poésie nationale : elle sera universellement à la mode. Arthur et Merlin triomphent :
« Morts sont Ogier et Cliarlemainne. »
La prompte diffusion des légendes bretonnes changea complètement la direction des esprits ; le cycle carlovingien fut submergé; la venue de la femme et de l'amour bouleversa complètement l'ancien système épique. On sortit des sujets vulfjaires et rebattus, on relégua dans les ténèbres les machines poétiques de l'art primitif : l'épée, le cheval, le traître, le Sarrasin^ Aux éternelles descriptions de batailles, aux séries interminables de combats singuliers*, succédèrent les variations fantastiques du roman d'aventures. Les inspirations s'adoucirent en même temps que s'humanisaient les caractères.
L'amour acquit un rôle considérable dans la littérature et dans la société ; il étendit son empire sur toutes les imaginations.
Au jNIidi, les troubadours se plongeaient dans un lyrisme sans fin : leur âme était toujours embrasée, et comme ravie hors d'elle-même. Les femmes leur rendaient en faveurs ce qu'ils dépensaient pour elles en élans poétiques; les troubadours étaient les rivaux heureux des princes (ou du moins ils le disaient). Au Nord, les trouvères se mirent à célé-
1. Lisez les premières chansons de geste, du genre des Lokerains. Il n'y est spectacle que de casques brisés et de têtes fendues. A la première parole, les chevaliers se jettent les uns sur les autres et s'exterminent; il suffit d'une querelle particulière pour mettre en face des troupes entières et provoquer les plus cruels combats.
brer les tournois de la galanterie, les délicatesses de l'amour, les plaisirs de la vie, les charmes et la beauté des dames.
On vit apparaître dans les idées morales et religieuses, comme dans les habitudes sociales, une politesse singulière, qui s'exaltait de plus en plus, qui, de jour en jour, prenait les formes d'un mysticisme étrange. Tout à l'heure encore la femme se tenait modestement cachée dans l'ombre, et l'homme régnait en monarque absolu, sans partage. Maintenant elle parle, elle agit au grand jour; son influence se fait sentir et prédomine partout. Les redresseurs de torts se soumettent à sa puissance morale ; ils lui prêtent foi et serment, à genoux, les mains dans les mains, et dans la forme de l'hommage lige. On la dédaignait comme un être inférieur, plein de vanité et d'inconstance. « C'est par elle, disaient ces rudes chevaliers, que le premier péché est entré dans le monde; c'est à cause d'elle que la race humaine vit dans la peine et dans le travail. )> On ne lui réservait qu'un sentiment de compassion protectrice, le sentiment qu'on doit aux faibles. Aujourd'hui, on la sanctifie presque, on confond dans le même culte la mère du Sauveur et toutes les femmes : leurs volontés sont des lois, leurs paroles sont des arrêts. Les barons carlovingiens ne connaissaient de la passion que les assouvissements matériels, qui brisent les révoltes de la nature et perpétuent la race humaine. Parmi les personnages du cycle d'Arthur, nul ne croit avoir une idée assez pure, assez métaphysique de l'amour, (( cette précieuse et sainte chose )), comme l'appelle Chrestien de Troyes. Et les mêmes idées
sont en faveur en Italie, en Provence, en Angleterre, aussi bien que dans la France du Nord.
En tous lieux s'acclimatèrent le culte de l'idéal et du symbole, la recherche du fini de l'art, le goût de l'analyse minutieuse et raffinée. Une foule de sentiments nouveaux et d'habitudes intellectuelles à peine soupçonnées jusqu'alors envahirent l'esprit des romanciers, et la poésie, qui se desséchait,, refleurit
La France y gagna une recrudescence d'autorité communicative, qui tourna au profit des autres nations. Elle exerçait vraiment la magistrature morale de l'Europe. Elle avait donné déjà la mesure de sa force d'initiative et de production en poésie, par la chanson de geste et le roman héroïque ; en philosophie, par les ferveurs de la scolastique, — originairement empruntée aux écoles arabes et adaptée, depuis l'Irlandais Scot Erigène, au système chrétien ; — en architecture, par les chefsd'œuvre du style ogival; en politique, par le mouvement des communes ; et, hors d'elle-même, par l'entraînement des croisades. Son histoire était l'histoire même de l'humanité dans l'Occident. Ce fut le point culminant du moyen âge français.