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purement et uniquement littéraire. L'Espagne emploie son vocabulaire encore confus à traduire spontanément les sentiments généreux, les pensées nobles et élevées, en même temps qu'elle l'essaye à exprimer des idées générales indécises. C'est aussi h cette époque que remontent les plus vieux documents danois. Le suédois débute par des imitations de romans chevaleresques, et les Slavo-Russes continueraient a reproduire sous les formes du vieux slavon, qui servirent h Cyrille et à Méthode {ix^ siècle), les inspirations liturgiques reçues de Bvzance, si l'invasion des Mono^ols n'était venue brusquement les arrêter dans les commencements de leur essor intellectuel et social.
Quant à la France, son langage est partout, comme les délégations de son nom et les insif^nes de sa puissance, en Syrie, à Chypre, en Arménie, à Constantinople, a Athènes, à Naples, en Navarre, en Hono'rie; et l'un de nos plus exacts historiens s'est cru en droit d'écrire que l'on pouvait, au xiii® siècle, aller, pour ainsi dire, de Paris à Jérusalem en ne marchant que sur des terres françaises.
Les langues européennes commencèrent presque toutes en même temps à se manifester par des témoiscnafres durables. Des traductions de la Bible, des recueils de législation, pour la première fois composés dans les idiomes modernes, en attestaient la progression constante. La prose se formait pour l'histoire; les chroniques latines, destinées aux savants, et qui eurent aussi leur genre d'éloquence,
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leurs beautés inconnues au latin classique, se trouvaient distancées par des chroniques faites pour le peuple. GeofTroi de Yillehardouin, le premier en date des narrateurs français, et ses récits en prose, si proches par le ton comme par la date des chansons de geste, en furent le mémorable exemple. Une foule de résumés et d'encyclopédies se succédaient, confirmant par leur abondance le l^esoin qu'éprouvait le moyen âge de se rendre un compte exact et complet du degré de ses connaissances, dans toutes les directions. Déjà le troubadour Pierre de Corbiac avait intitulé Trésor une simple pièce où s'était condensé l'amas de son savoir. Sous ce titre encore, le Florentin Brunetto Latini, maître du Dante, orateur, homme d'Etat, poète, historien, philosophe, théologien, voudra recommencer en langue d'oïl, d'un parler plus <( delitable », la compilation en langue savante du dominicain Vincent de Beauvais, l'universel Vincentius Bellovacensis, qu'on a surnommé le Pline du moyen âge*. Pareillement, sous l'une ou l'autre forme, les hommes les plus éminents : Albert le Grand, l'introducteur en Europe de la philosophie d'Aristote et de ses ouvrages sur les sciences naturelles^;
1. Outre l'apport incontestablement précieux d'une foule d'extraits d'auteurs qui ne se trouvent plus que là, le Spéculum maj'us de Vincent de Beauvais (éd. Strasbourg, 1473, 10 vol. in-fol.) est le sommaire — le vaste sommaire — de toute la science de l'époque, s'appuyant sur le passé et, malgré d'inévitables erreurs, jetant une vive lumière sur l'avenir.
2. Il en eut la notion sous la forme latine. « Maître Albert » se montra sur différents sujets tellement au-dessus de la taille de ses contemporains, qu'il en fut pour lui comme il en avait été pour Gerbert, au x^ siècle : on le regarda comme un homme merveilleux; il ne pouvait être que magicien, croyait-on.
Alexandre de Halès, appelé dans les écoles le docteur irréfragable; Thomas d'Aquin, dont les traités sur le Syllogisme, les démonstrations et les Sophismes représentaient en abrégé toute la dialectique d'Aristote; Henri de Suze, Guillaume d'Auvergne, Roger Bacon, apportèrent à leur siècle le tribut de leurs vastes labeurs.
La jurisprudence, travaillée d'une égale ardeur encyclopédique, s'est recréée de toutes pièces. D'autre part, ce sont des pontifes éclairés de lumières spéciales, très épris, en outre, de gouvernement et d'autorité. Innocent III, Grégoire IX, Innocent IV et Boniface YIII, qui refondent, à l'image de la société d'alors, h qui ces lois pouvaient suifire, les prescriptions du droit canonique, — ordonnant et pratiquant, légiférant et exécutant, siégeant comme juges, donnant l'exemple d'un arbitrage souverain, publiant des collections immenses, instituant des écoles. D'autre part, ce sont les rudiments des législations nationales qui se coordonnent et prennent vie, dans les langues des divers peuples auxquels chacune d'elles doit servir de règle, de protection ou de garantie. Les grands Miroirs de Souabe el de Saxe, les premières lois publiées en allemand par Frédéric II, les Etablissements de saint Louis^ la version française des Assises de Jérusalem^ les importants recueils de Pierre de Fontaines ou de Philippe de Beaumanoir, enferment dans leurs archives la documentation la plus précise sur la vieille organisation catholico-féodale.
A côté des sciences d'ordre purement intellectuel et social, les recherches positives commencent à se dégager des errements populaires et des pra-
tiques superstitieuses. Prenant sur les idées de son temps une prodigieuse avance, le moine anglais Roirer Bacon ^ a Tintuition d'une foule de connaissances qui paraissaient alors des mystères impé- ! nétrables et qu'on a découvertes depuis. Les éco- I les de Montpellier et de Salerne, héritières de la science grecque arabisée, continuent à s'illustrer par la démonstration expérimentale de la médecine. Enfin, l'introduction de l'algèbre, des chilTres arabes, l'admission générale de la boussole, s'ajoutent précieusement à tant de résultats accomplis pour l'avancement de l'humanité.
C'est à développer les facultés supérieures que tendaient les plus grands efforts de l'enseignement et, en particulier, de la théologie. Ne laissant aucun passage à la liberté d'examen sur les questions de fond et s'estimant en possession de la vérité absolue, celle-ci véritablement détenait l'empire. Elle présidait en reine indiscutée à ces concours intellectuels. Sa puissance et son autorité imposaient leur marque jalouse jusque sur les productions de l'art et de la poésie. Rien n'échappait à ses lois de généralisation et de classification, ambitieuse qu'elle était d'embrasser tout l'esprit humain, le droit et la science, — le droit qu'elle réglementait et la science qu'elle façonnait. Aidée de son inséparable compagne la dialectique, elle gouvernait en maîtresse exclusive ce peuple des étudiants et des maîtres, dont l'agrégation avait formé vers 1200 l'Université de Paris, et dont l'organisation restait le modèle des autres facultés du reste de
1. L'œuvre complète de Roger Bacon forme le mouvement scientifique le plus considérable du moyen âge.
l'Europe. La rhétorique avait ses lois et ses discours; la poésie, ses hymnes latins, ses épopées, ses récits merveilleux; elle avait les effusions lyriques des trouvères de la France du Nord et des troubadours du Midi, des chantres d'amour de l'Allemagne, les romanceros espagnols et portugais; l'histoire avait Joinville. Mais leur lustre et celui des autres formes de connaissances devaient s'effacer devant l'éclat de la philosophie. Que pouvaient prétendre, en comparaison d'elle, la bibliographie, la géographie, les sciences mathématiques, physiques et naturelles? N'absorbait-elle pas, en sa majestueuse unité, toute la science?
« Au-dessus du monde, au-dessus du siècle* », dominaient le nom de Thomas d'Aquin et sa doctrine. C'est au souffle de ce maître que s'animait et se mouvait tout ce qui voulait alors parler théologie. En lui respirait l'ame des monastères et se personnifiait l'élan qui entraînait les intelligences, étourdies de mvsticisme, vers la recherche des causes premières. L'attention éternellement fixée du côté des pures abstractions, « l'Ange de l'Ecole », étranger à tout ce qui se passait dans ces vains milieux de la contingence et du changement, bâtissait la-haut son édifice et pensait avoir assis sur d'immuables fondements le principe de l'individualité humaine. Sur ses traces s'élançait son inséparable ami Bonaventure, le docteur séraphique, de son nom véritable Giovanni di Fidanza. Moins doctrinal, il épanchait dans ses allégories et ses svmboles les effusions d'un cœur embrasé de
1. Ainsi le représente Pic de la Mirandole, son compatriote et son admirateur.
l'amour divin. Chez Yun se montrait plus forte la raison, chez l'autre plus onctueuse la pureté. L'àme (le Bonaventure baignait dans la tendresse mvstique, et de même rapportant tout h Dieu tendait à s'unir à lui par une suprême adoration.
Les hommes avaient entrevu, pendant un moment, l'espérance, l'invraisemblable espérance d'atteindre à l'absolu par le raisonnement et de le connaître par la foi^
Cependant, le grand adversaire de Thomas d'Aquin, l'Ecossais Duns Scot, esprit vigoureux autant que délié, en possession d'une souplesse merveilleuse et d'une subtilité qui pénétrait tout, avait touché le point faible de ce bel échafaudage métaphysique. Sa doctrine, où prime déjà le sentiment de la liberté individuelle, devançait le philosophisme moderne par l'exaltation de la volonté.
En des sphères moins hautes et moins décevantes, la poésie maintenait ses prérogatives Elle jaillissait du sol à mille places, source discrète, filet limpide ou flot généreux et plein d'abondance. A cette action fertilisante se ravivaient la plupart des genres qu'on avait crus réservés à l'antiquité, l'ode après l'épopée, la satire, l'élégie, même le drame. Dieu, le ciel, la nature, la gloire, la patrie, le cou-
1. L'œuvre capitale de Thomas d'Aquin, la 5o77^we de théologie, sorte de vaste encyclopédie de la science et de la théologie scolastique, développée par les principes et les méthodes du péripatétisme, est le plus grand effort du moyen âge pour concilier deux éléments bien différents, la philosophie humaine et la philosophie divine.
rage, l'amour surtout, aucun des éternels sujets n'était fermé à cette foule de versificateurs, qui s'agitaient autour de l'idée sans avoir encore trouve la forme. Joies et douleurs, fêtes et misères, tendresses et haines, ils livraient leurs sentiments avec cette franchise, cette naïveté du génie abandonné à lui-même, qui tire souvent son charme principal de son défaut d'art, semblant ainsi participer du caractère et du privilège des œuvres de la nature.
En France, la culture poétique du Nord ajoutant à son fonds les restes de la culture méridionale, dès lors en décadence, est dans toute sa fleur.
Sous forme de chansons volages, les trouvères rivalisaient entre eux de verve ou d'élégance. Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, est leur modèle. On chante h l'infini les disputes courtoises, les aspirations tendres et les galantes effusions.
Pendant que les gestes carlovingiennes et celtiques inondaient l'Europe de leurs transfigurations et perpétuelles variantes, la chanson partout volticreait, avant rencontré sans étude, dès l'aube matinale, le rythme allègre, le refrain gracieux. Elle courait le monde avec les jongleurs français^ avec les troubadours provençaux, avec les ménestrels anglais et la nombreuse phalange germanique des Minnesinger, qui si souvent disputèrent le prix aux trouvères, leurs maîtres et leurs modèles.
C'est h la fin du xiii® siècle qu'apparurent, en Anofleterre, les Poèmes des ménestrels^ .
Au fond de leur manoir, les barons normands,
1. Walter Scott a imité ce genre de littérature, en son premier et plus célèbre ouvrage poétique, le Lay ofthe last Minstrel.
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devenus Anglais, recherchent les entretiens et les récits d'aventures. Ils possèdent la chevalerie et réclament des récits de chevalerie. Sans peine, aux accords de la harpe, les ménestrels parlent à leur curiosité ; ils ont h volonté le choix des traductions ou des imitations de romans français. Ils en reflètent les qualités essentielles : la grâce, la douceur, la galanterie. Il ne semble point que les mœurs environnantes soient en harmonie avec le ton de ces sentiments. Des bandes de malfaiteurs courent le pays et le dévastent. Des barons chevauchent avec de grandes escortes d'hommes d'armes et d'archers, mutilant, égorgeant, rançonnant. Tranquilles, les ménestrels, qu'inspirent les échos des cours d'amour, chantent la madone ou leur maîtresse avec les mêmes accents passionnés, amusent un moment leur humeur à conter la joyeuse vie que mènent, hors d'atteinte, les moines et les nonnes en leurs couvents*, et reviennent à poétiser l'amour et la femme.
Aux récits des guerres farouches ont succédé, en Allemagne, les douces modulations des Minjicsijiger. La Souabe fut leur poétique berceau, leurs chants ont pris naissance à l'ombre des tourelles gothiques. « C'est la colombe soupirant dans le nid de l'aigle". » Les rudes seigneurs prêtent Toreille, étonnés. Ils veulent qu'on leur répète, eux-mêmes ils veulent redire des accents si nouveaux. Presque tout à coup, la femme s'est révélée
1. Tel Michel de Kildare, le premier Irlandais qui écrivit des vers anglais, et auquel on attribue The Land of Cochagne, plaisante évocation d'une trop heureuse abbaye de Cocagne.