A. Bossert
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a leurs regards, comme dans le cycle d'Arthur, avec un charme, une séduction qu'ils ne lui connaissaient point. Leur cœur s'attendrit, leur imagination s'épure, l'amour devient, pour ces hommes de fer, le sentiment héroïque et religieux, le sentiment par excellence. Déjà Wolfram d'Eschenhach, Godefroi de Strasbourg, Hartmann de l'Aue, avaient révélé à leurs compatriotes, par des versions très ingénieuses, les plus belles légendes de galanterie ou de vertu, faites pour enchanter l'imagination ou pour inspirer la piété. Bientôt le « minne » ou le penser amoureux posséda tous les cœurs. Il n'était pas de chevaliers se sentant quelque flamme au cerveau qui ne se crût par honneur obligé d'offrir ses hommag-es à la beauté, sur un rvthme convenu, C|ui n'entreprit au besoin, s'il découvrait en lui la faculté d'invention, d'enrichir la langue de formes nouvelles. Que de tendres missives, que d'aimables dialogues, que de langoureux regrets sur l'heure du départ et les tristesses de la séparation!
Heureux Minnesinger! La plainte d'amour venait fréquemment à ses lèvres; de ses tourments, de son martyre, il parlait volontiers, mais, de vrai, toujours léger et content, les chagrins glissaient sur son cœur sans l'entamer d'une atteinte bien sensible, ou seulement ils le chatouillaient plus au vif, juste assez pour l'exciter à d'autres ardeurs. Il chantait comme le flot coule et comme le soleil brille ; , son seul bonheur était la poésie, et, s'il aimait tant à célébrer la femme, c'est qu'elle lui inspirait chaque jour ce qu'il préférait : des vers et des chansons.
Cette poésie des troubadours souabes ne brillait que faiblement par la variété des couleurs; les
noms s'y confondaient pêle-mêle dans l'uniformité des sujets; car elle se ressemblait toujours en ses cadres peu changeants. [Mais elle eut sa fraîcheur, ses agréments naturels, qui séduisent encore. Pour les amis du passé, curieux d'en poursuivre les visions au delà des perspectives trop proches, dit Bossert, ses fleurs ont conservé leur parfum, ses sources leur limpidité et leurs murmures, ses forêts leurs mystères, ses ombres féminines leur grâce fuyante et vaporeuse; son doux éclat n'a point pâli.
Le sentiment des pures lettres était partout signe de noblesse. Rien n'était moins rare que de voir de hauts princes, des souverains, rechercher avec zèle les couronnes de la poésie. Dans la péninsule ibérique, ce sont les rois qui fournissent les premiers modèles. Pierre d'Aragon est le plus ancien troubadour d'Espagne. Alphonse le Savant, historien et philosophe, trouva des rythmes harmonieux pour chanter les mérites de la Vierge ou raconter de façon touchante, en langue galicienne, la guérison miraculeuse de son père. Pendant que les poètes du Nord, en France et en Allemagne, jetaient dans l'imagination des peuples les enthousiasmes épiques, ce prince lettré rimait à Séville ses cantigos. En Portugal, Denis P^ initiait son peuple aux douceurs de la musique des mots. Il personnifiait en lui-même la première aurore littéraire de son pays ^
1. On pourrait dire que l'histoire littéraire du Portugal, à ses origines, se résume dans l'histoire de ses princes.
L'Italie préparait noblement la venue prochaine de Dante et de Pétrarque. La poésie ne faisait que d'y naître, moins précoce qu'en Allemagne, en France et en Espagne; mais, dès le premier choc, elle avait jailli de son sein avec une abondance merveilleuse. Elle eut la Sicile pour berceau. François d'Assise fut un de ses premiers révélateurs. Il s'en allait le long des chemins, sublime quêteur, chantant au peuple ces hymnes extasiés et se croyant investi, par les seuls effets de l'amour mystique, d'une sorte de vie surnaturelle. A Pise et à Sienne, où des artistes de génie donnaient une âme à la pierre, la muse italienne s'épanchait, amoureuse de la nature, délicate, tendre et pieuse. Autour de l'empereur Frédéric II, de ses fils, les rois Enzio et Mainfroy, et de son chancelier Pierre des Vignes, évoluait une véritable légion de poètes. Durant quelques années, Palerme fut presque la capitale de l'Europe, le centre des grandes affaires, jusqu'à ce que la Sicile se trouvât entraînée par les Hohenstauffen dans une querelle C[ui n'avait rien de national pour elle, mais qui prépara l'affranchissement de la puissance laïque en Europe : la guerre de l'empire et de la papauté.
C'était, dans tous les Etats de l'Europe, comme une aube de renaissance, anticipant sur le plein ensoleillement du xvi® siècle. L'air du dehors, je veux dire les conditions de moment et de milieu, favorisait ces prémisses. Il semblait alors que le monde chrétien, après tant de secousses, avait enfin réalisé la forme politique vers laquelle il tendait, depuis l'invasion des barbares. Les guerres elles-mêmes, en mêlant les hommes des difîerentes
nations, les instruisaient; et la paix ensuite leur donnait les movens de faire fructifier dans le calme ce qu'ils avaient appris du hasard des combats et de la violence. Quand des conflits de rivalités ou les appels de la croisade n'entraînaient pas sur les champs de bataille ce monde toujours en armes, c'était pour les seigneurs l'heureuse vie de château bruvamment traversée de chasses et de festins, joyeusement chantée par les trouvères et par les ménestrels. Tout manoir pouvait devenir, à l'occasion, une sphère minuscule ou déjà brillante d'activité poétique.
On s'illusionnerait, pourtant, à croire que le XIII® siècle, sur son déclin, fut l'âge d'or de la vieille société. Car, d'une part, les hommes n'avaient point abandonné les habitudes de violence inhérentes aux institutions féodales, et, d'autre part, ces institutions mêmes commençaient à vaciller sur leurs bases.
Naguère, le monde européen était scindé entre deux puissances : l'Eglise et la féodalité , l'une ayant pour clef de voûte, disions-nous, le sacerdoce, la papauté, l'autre ayant pour soutien la chevalerie. Un jour, elles avaient uni leurs forces, et de leur alliance était sortie une gigantesque épopée : la croisade. Le premier effort avait été tout entier l'œuvre de l'enthousiasme reli<Tfieux et féodal. Pendant deux siècles, les pontifes romains s'étaient évertués à soutenir cette rude entreprise, et, par huit fois, ils avaient précipité rEuro2:»e sur l'Orient
Cependant, leurs exigences, leurs objurgations , leurs appels réitérés, leurs anathèmes impérieux contre quiconque se refusait à les entendre, avaient fini par lasser les princes et les peuples. Rome donc commençait à n'être plus irrésistible. Les tentatives des révolutions populaires en Italie, bientôt les scandales du schisme, prouveront combien sa force et sa vertu peuvent faiblir.
Aussi bien, ses serviteurs de la veille, barons et seigneurs, se trouvaient assez mal récompensés, ici-bas, de leur vaillance ou de leurs sacrifices. Pour subvenir aux frais des guerres lointaines, ils avaient aliéné leurs possessions, vendu leurs privilèges, et, par le fait même de l'absence, perdu une notable partie de leur autorité sur les serfs et les vassaux. Prédicateurs et chevaliers, à leur retour de terre sainte, n'avaient plus retrouvé les choses dans l'état où ils les avaient laissées. Un monde nouveau s'était levé derrière eux, faisant entendre un langage auparavant inconnu, parlant des droits individuels et réclamant la place de tous au soleil.
L'esprit laïque et bourgeois s'était implanté sur le sol avec les universités et les communes; il avait dès lors ses éducateurs et ses poètes; il commençait cette guerre d'opposition, couverte et déguisée d'abord, mais se rendant de jour en jour plus hardie et plus consciente de ses ressources. Dans l'ordre moral comme dans l'ordre politique, les symptômes de transformation étaient manifestes. Abélard, au précédent siècle, et, après lui, Guillaume de Saint- Amour, avaient sécularisé la science. L'enseignement libéral des universités avait engagé
contre les ordres enseignants des luttes mémorables. Il en était des arts comme des lettres. Jusqu'au XII® siècle, la construction des églises, l'entretien des monuments publics, des routes, des fontaines, restait aux mains du clero^é. Les lo2^es maconniques lui avaient enfin disputé ce privilège et s'en étaient à leur tour emparées. Le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique avaient départagé les rôles; et l'opinion devenait générale qu'à chacun ressortissait sa fonction, que les universités suffisaient pour enseigner, les francs-maçons pour bâtir, la royauté et ses ministres pour gouverner. La foi n'avait pas encore disparu. Mais le bon sens bourgeois se faisait défiant et critique, et trouvait aussi lourd à porter le joug des ambitions ecclésiastiques que la contrainte des abus féodaux.
On allait s'en apercevoir au ton de la satire.
Au surplus, l'incrédulité railleuse ou systématique gagnait nombre d'esprits, livrés à la réaction des croyances manichéennes. Les éléments hostiles grossissaient entre les classes et les castes. De tous côtés pullulaient les sectes, renaissant de la cendre des bûchers, défiant les foudres du catholicisme et forçant l'orthodoxie à se compromettre par l'excès de la répression. La foi générale s'était fort attiédie. Les grandes fondations ecclésiastiques des siècles précédents ne suffisaient plus à vivifier la source que desséchait encore une aride logique, au sein des écoles. Elles se voyaient exposées aux satires déjà si âpres d'un Jean de Meung et aux parodies si peu déguisées des malicieux conteurs du Roman de Renaj't.
Au XIV* siècle, l'amoindrissement des visées mo-
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raies, les habitudes d'un formalisme étroit, sans chaleur véritable, succédant à la spontanéité naïve ou aux grands enthousiasmes d'autrefois, les violences de l'inquisition, les malheurs de la guerre de Cent ans, éteignirent le feu du génie. Et depuis près d'un siècle l'âme provençale ne s'était plus relevée des conséquences de la funeste croisade menée contre les Albigeois. Comment ne pas rappeler ici l'expansion de cette joyeuse littérature du midi de la France, qui connut un instant si rayonnant de splendeur et de souveraineté? Il fut un temps où la langue d'oc était comprise depuis Venise jusqu'à Foix, depuis Poitiers et les bords de la Loire jusqu'à l'extrémité de la Castille, depuis le pays de Yaud jusqu'à Marseille et Aix. L'harmonieux idiome avait pénétré par diverses voies en Angleterre, en Allemagne, en Bohême, en Hongrie. Les troubadours se glorifiaient d'avoir, pour ainsi dire, donné l'existence à la poésie de l'Italie et de l'Espagne, de la première surtout. Et tout ce succès, toute cette gloire, s'étaient anéantis; et leur voix s'était éteinte dans le sancr du sièse de Toulouse (1218), pour ne plus susciter que de rares et faibles échos jusqu'au xiv® siècle.