CHAPITRE XIÏ
Genèse douloureuse d'un âge nouveau. — Sombres aspects du xiV siècle. — Transformation violente des peuples et des idées. — Les précurseurs de la Réforme. — Wiclef. — Jean Huss. — Jérôme de Prag-ue. — Prédominance des faits politiques et sociaux sur le mouvement incertain des lettres. — Chute de l'empire d'Orient. — Cette catastrophe fait refluer les lettres grecques de Constantinople en Italie. — Ruine définitive de la civilisation arabe en Espagne. — Stérilité relative de l'esprit français. — Le flambeau de la civilisation est passé, depuis un siècle, aux mains de l'Italie. — Une première Renaissance.
§ 1er,
Le xiv^ siècle : quelle phase de transformation convulsive pour toute l'Europe ! Tant de maux peuvent-ils se déchaîner à la fois et s'abattre en même temps sur les hommes ! L'accumulation de tristesses que décrivait, pour les lamentables années du xi° siècle à ses débuts, la chronique du moine français Raoul Glaber; les scènes effroyables, les tragiques fléaux, les misères infinies, que dénombra la plume des historiens orientaux, lorsque régnait sur l'Orient effaré Basile II, le « Tueur de Bulgares »; cet ensemble inouï de guerres, d'anarchie, de calamités, de détresses publiques : tout cela se verra dépassé par ces temps d'épouvante.
L'Europe entière est embrasée. L'empire féodal de Hohenstauffen et la papauté s'épuisent dans une
lutte interminable. Le spectacle d'un schisme inouï bouleverse les consciences et la crédulité des âmes. Avignon et Rome s'entre-jettent de l'une a l'autre, scandaleusement, leurs pontifes de péché, de lucre et de simonie. Elus, repoussés, remplacés aussitôt par d'autres plus chargés de vices et d'impudence, papes et antipapes guerroient, fulminent à coups d'interdits et d'anathèmes. Tous les rovaumes sont agités, tous les peuples sont en larmes. En Italie, la guerre civile est permanente. On se bat dans les rues de Rome. Gênes ei Venise rivalisent entre elles de représailles féroces. A Xaples, à Milan, les factions se surpassent en violences. En Espagne, les chrétiens ne sont pas encore débarrassés des ^laures, qu'ils brûlent de s'entr'égorger. Une haine sans merci déchire les provinces. La Castille et l'Aragon pourraient hésiter à dire à qui d'entre elles échut le plus cruel des égorgeurs, l'une ayant Pierre le Cruel et l'autre Pierre le Cérémonieux, si la Navarre n'avait aussi à prononcer le nom de son terrible maître, un empoisonneur, Charles le Mauvais. Les provinces flamandes et hollandaises ruissellent de sanof. En Bohême et en Honç^rie, des luttes sauvages entre-choquent les Slaves et les Turcomans. x\u nord, les Russes s'exterminent avec les Tartares et les Suédois. Au sud, les Grecs, les Mongols, les Turcs, sont aux prises, tandis que du bout de l'Europe arrive comme un cataclysme l'invasion foudroyante de Bajazet. « Dans un tourbillon de janissaires, il passe rasant les campagnes et balayant les villes; il se précipite à Nicopolis contre les forces catholiques réunies pour lui barrer la route, il les broie, il va déraciner la chaire
de Saint-Pierre, et c'en est fait de l'Occident des chrétiens, quand un autre conquérant, le Mongol Tamerlan, célèbre par la pyramide de quatre-vingtdix mille crânes qu'il éleva sur les ruines de Bagdad, arrive h fond de train des steppes de l'Asie, se rue sur Bajazet et l'emporte, après avoir pilé, en un eflVoyable combat, ses hordes. Et l'Europe, épouvantée, assiste à la rencontre de ces deux trombes, qui se heurtent et éclatent en l'inondant d'une pluie de sang^ » Partout, des échafauds, des bûchers, et la trace du mal causé par les hommes ou des fléaux vomis par la nature^.
Quel pouvait bien être, en une telle période, le grandissement intellectuel de l'Europe?
A la vérité, la civilisation française, considérée dès le début de ce terrible xiv^ siècle, ne s'était point dépouillée de toutes ses apparences brillantes. Malgré l'abaissement de l'état social, malgré le poids des malheurs publics écrasant les populations sédentaires des villes et des campagnes, elle avait conservé, en haut, son éclat de surface. Il n'est qu'à relire, pour s'en rendre compte, les chroniques de Jean Froissart, le peintre toujours admiré, narrateur et témoin, des pompes féodales, des belles passes d'armes et des grandes chevauchées. La cour des Valois restait le centre le plus distingué du monde, le centre choisi des fêtes, des tournois, des mœurs chevaleresques, le rendez-vous préféré des princes. Mais quels élans généreux devaient
1. Huysmans, Sainte Lidwine de Schiedam, p. 38, 1901. « Il pleut du sang, » s'écriait de même un poète byzantin, Jean Géomètre, en 989, au moment de la lutte effroyable de Basile Porphyrogénète contre Bardas Skléros.