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La peste noire ravagea tout l'Occident

inspirer au cœur de la nation, à ses poètes, à ses artistes, les folies joyeuses où se dépensait insoucieusement l'humeur de ses rois, alors que, par contraste, sévissait une des périodes les plus sombres, les plus calamiteuses de son histoire!

L'àpreté de Philippe le Bel, la légèreté des Valois, le peu de sérieux de la noblesse, l'esprit mesquin de la bourgeoisie et la violence générale n'étaient guère propres non plus à favoriser la renaissance artistique. L'heure était proche où l'ascendant qu'avait exercé la France pendant les xii^ et xiii® siècles, passerait à un autre peuple, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui des lettres. Strasbourg et Cologne devenaient les écoles du style G{ue les Français avaient créé, Vopus francigenuni. On reconnaissait désormais la maîtrise des peintres d'Avignon, tous Italiens d'origine. A Florence, à Rome, les ordres mendiants, devenus riches, se piquaient de protéger magnifiquement les arts. Et, malgré les désordres des factions et des schismes, qui la maintenaient dans une perpétuelle effervescence, l'Italie avançait à pas pressés dans la voie du progrès.

L'éblouissante vision de la Divine Comédie ouvrit ce nouvel âge. Par une merveilleuse fortune, la langue italienne était allée aux mains de trois hommes de génie : l'universel Dante, dont l'œuvre est le portail grandiose de cette littérature ; Pétrarque, le dernier et le plus achevé des troubadours, qui releva et rajeunit la poésie lyrique; Boccace, le plus classique des conteurs de fabliaux, qui décou-

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vrit la prose élégante et sans recherche, la phrase souple, claire et malléable, s'adaptant à toutes les pensées comme h toutes les formes de style. En même temps qu'ils rejetaient, pour leurs œuvres vivantes, Tusage d'un latin barbare, ils remontaient par l'érudition à la pureté des modèles classiques et se faisaient les zélateurs les plus assidus de l'étude des langues de Virgile et d'Homère. Dès la venue de Pétrarque, de Rienzi et de Boccace, les Italiens ont commencé h tirer de l'ombre les manuscrits enfouis dans « les cachots » de France et d'AUemaorne. Infatio^able était le zèle d'un Pétrarque collationnant ces feuillets vénérables, les copiant de ses mains, les adressant à ses amis, excitant ses disciples à les propager par des transcriptions multiples. Ces actes, il les accomplissait avec la piété des anciens envers leurs dieux. Il faut lire ce qu'il raconte des battements de son cœur, lorsqu'il approchait d'un monastère où il espérait découvrir quelque manuscrit précieux, et de l'émotion profonde qu'il éprouvait à se dire : « Là peut-être est renfermé le bien que j'ai toujours cherché ! » Une sorte d'enthousiasme romanesque enflammait les nouvelles curiosités de l'esprit. Très opportunément, d'ailleurs, s'était produite l'émigration des savants grecs : Pachymère, Nicéphore, Planude, Cantacuzène, Chrysoloras, fuyant l'oppression de leur patrie et venant apporter là des semences d'études, dont les fruits seront l'honneur du siècle suivant, le siècle de l'érudition.

Les autres nations européennes, dans leur marche isolée, étaient restées fort en arrière de l'Italie.

En Angleterre, Chaucer avait ouvert brillamment (trop passagère apparition !) la série des écrivains nationaux. Rehaussant les profits d'une imitation heureuse par les dons d'un génie créateur, il s'était mis à butiner les fleurs les plus éclatantes des littératures étrangères pour en dégager des productions toutes neuves et très originales. L'imagination britannique était prête à se porter sur ses traces*, à s'élancer vers les hauteurs de l'invention; mais tout à coup elle avait été rejetée à son enfance par la contrainte des guerres civiles et des troubles qui amenèrent la Réformation. Déchirée par les luttes intestines des maisons rivales d'York et de Lancastre, puis, plus tard, par les entreprises des lollards et les essais au moins prématurés de socialisme et de communisme de AVat Tvler et de Jack Cade, l'xlngleterre ne trouvait guère le temps de cueillir les lis et les roses de la poésie; et il faudra attendre presque jusqu'à la seconde moitié du xvi*^ siècle pour avoir à signaler chez elle une rénovation intellectuelle vraiment digne de ce nom.

L'Espagne laissait seulement entr'apercevoir les magnifiques promesses de la période prochaine, qui devait être la plus brillante de l'histoire litté-

1. L'influence de Chaucer se prolongera jusque dans la modernisation de certains de ses contes par Dryden, Leigli Hunt et autres ; elle laissera aussi des marques nombreuses dans les écrits de sir Philip Sidney et des dramaturges du siècle d'Elisabeth.

raire de la péninsule. Du moins avait-elle vu passer récemment l'orif^inale ficfure du Rabelais castillan, Joan Ruiz, archiprêtre de Ilita. En l'amas de ses poèmes sans accord ni suite, commençant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, entrecoupés de fables, d'exemples, de cantiques, d'invocations à dona Vénus, d'hymnes à la Vierge, de scènes d'amour, de tableaux licencieux, de folies de toute espèce, et finissant par un sermon, dans le désordre de ses inventions burlesques s'était révélé le génie le plus étrange, le plus fantasque, qu'ait produit l'Espagne^

L'Allemagne, comme la Boliême et la Hongrie, gémissait sous les fléaux de la guerre civile. Elle enfanta, cependant, toute une école de poètes, la corporation ouvrière des Maîtres chanteurs, dont la note satirique était la juste expression de toutes les rumeurs, de toutes les haines de classes, des attaques se multipliant partout contre les abus et les vices de la hiérarchie féodale. Artisans et poètes, ils rythmaient leurs vers à la cadence du marteau sur l'enclume.

Hans Sach fermera la liste des ^Maîtres chanteurs : il n'a point cessé de vivre dans le souvenir du peuple allemand, le pauvre et joyeux cordonnier de Xurenberg en qui Gœthe^ a salué l'un de ses précepteurs poétiques.

1. Voir A. de Puibusque, Histoire comparée des littératures française et espagnole.

2. L'auteur de Faust a imité plusieurs fois la manière de cet infatigable rimeur, dont le chiffre des productions a dépassé sept mille, et il lui en rendit un témoignage immortel dans la pièce intitulée Hans Sachsen's poetische Sendung.

Du côté de la France, les xiv® et xv® siècles, surmontant les crises sangrlantes dont ils furent traverses, déterminèrent un certain avancement moral et social. En dépit de la persistance de Rome à maintenir l'immutabilité intellectuelle dans le domaine scientifique, ils virent s'accentuer le déclin du surnaturalisme, grandir l'accession des esprits aux vraies méthodes de démonstration, et s'accroître l'importance de deux classes d'hommes : les légistes^ et les médecins, que « la science révélée » traita d'abord en adversaires, les uns parce qu'ils prétendaient substituer la logique philosophique à la métaphysique, les autres parce qu'ils venaient opposer aux explications mystiques , jusqu'alors exclusivement admises, des phénomènes naturels, les explications positives et tirées de l'expérience. De la grande synthèse sacerdotale qui avait fait le moyen âge, on allait passer à l'analyse philosophique, où s'accomplirait sa dissolution.

Ces deux siècles, en outre, assistèrent à la sécularisation de rÉtat par Philippe le Bel, au réveil de la vie mondaine sous les Valois, au premier avènement de la bourgeoisie intelligente et patriote avec Etienne ^Marcel, à la révélation de l'idée de la patrie sous la bannière de Jeanne d'Arc, à l'inauguration d'une royauté administrative et affairée

1. Les légistes, en tête desquels brille le célèbre Guillaume de Nogaret, dont le père avait été brûlé par l'inquisition, mirent leurs lumières au service de Philippe le Bel dans sa lutte contre Boniface YIII.

SOUS Charles V, enfin et principalement à une suite de découvertes extraordinaires qui allaient révolutionner la face du monde.

Enfin, un principe nouveau s'était dégagé des disputes théologiques et des agitations religieuses •qui fermentaient en Italie, en Angleterre, en Allemagne : l'esprit démocratique. Cet esprit de revendication et d'aûfression s'étale dans tous les ■écrits du xiv^ siècle, jusque sous les formes les plus légères de la littérature d'imagination. Il se répète un peu partout, en France, dans les parodies satiriques des trouvères; en Allemagne, dans la légende bouffonne et narquoise de Tijll Eulenspiegel; en Angleterre, dans les Visions de Pierre Plouo-hman ou Pierre le Laboureur, qui, des hauteurs du comté ■de AVorcester, considère sans illusion et juge sans pitié le monde des prélats et des gentilshommes ; en Italie, dans les hardies imitations des écrits français. Il ne s'arrêtera pas là; mais, renforçant sa voix et sur un ton plus grave, il ne craindra pas -de s'attaquer presque de prime abord à la plus haute puissance spirituelle, à la papauté.

Vers 1367, sous le règne d'Edouard III, avait paru l'Anglais AViclef. C'était dans une heure de violent mécontentement contre Rome et le clerofé Les lollards s'étaient levés. La Chambre des communes avait proposé la confiscation de tous les biens ecclésiastiques. Le protestantisme faillit éclore cent cinquante ans avant l'heure marquée par les -événements. La révolte de Wiclef, disons-nous, avait été provoquée par la corruption ecclésiastique, mais elle s'élevait aussi contre les doctrines de l'Eglise. Hardiment, le précurseur de la Réforme

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enseignait que le pain de l'Eucharistie n'est pas le corps réel du Christ, mais un pur symbole; que l'Eglise romaine n'avait aucun droit fondé à la suprématie sur les autres Eglises, ni son évêque sur les autres évêques ; qu'il eût été juste de priver de ses possessions temporelles une église coupable; et que la Bible était à elle seule un guide suffisant pour tout homme chrétien. Les tendances du moment et la traduction de la Bible en lanofue vulgaire avaient favorisé de manière prodigieuse la diffusion de ses doctrines, tirées pour la plupart des thèses de Bérenorer de Tours contre le docrme de la transsubstantiation et contre la prédominance de l'évêque romain. Au bout de peu de temps, la moitié des Anglais avaient pris le nom de lollards, sous la direction de lord Cobham, qui fut la victime de ses idées, et l'autre moitié se disaient des sectateurs de Wiclef. Puis, sous le poids de l'Eglise, de la rovauté et des lords coalisés, la réforme naissante avait été renfoncée dans le sol, pour ne reparaître que de loin en loin, apparente aux traînées de sang de ses martyrs. Mais, bien longtemps avant l'avènement de Henri YIII au trône, l'Angleterre avait prouvé qu'elle était mure pour la suppression des monastères, et qu'avant de recevoir les institutions libérales qui lui étaient destinées, elle avait connu par les prêches audacieux de « John Bull » que les hommes sont égaux.

Au commencement du xv® siècle, et presque en même temps, on avait vu se produire deux autres tentatives de réforme : la première dirigée par l'aristocratie ecclésiastique elle-même et représentée par les conciles; la seconde, sortie du peuple,

violente, passionnée, avec Jean Hiiss et les hiissites. Jean Huss déchaîna un étrange tumulte lorsque, au nom de l'Evangile et du christianisme primitif, il entra en rébellion ouverte contre les princes de l'Eglise moderne.

Mandé au concile de Constance, il s'y était rendu, crédule, sur la foi d'un sauf-conduit que lui avait accordé l'empereur Sigismond : on l'y attendait pour l'arrêter et l'emprisonner. Le 5 juin 1415, on l'amena devant ses juges, couvert de chaînes. Le concile commença par déclarer que la parole donnée à un hérétique pouvait être légitimement violée. Trente articles d'accusation furent portés contre le courageux apôtre. Il dut s'agenouiller et entendre la sentence inique par laquelle ses écrits et son corps étaient condamnés au feu. Il mourut sur le bûcher, ainsi que l'éloquent Jérôme de Prao[ue, en chantant des hvmnes. La Bohême tout entière, soulevée d'indignation et de fureur, devait leur faire, pendant un quart de siècle, d'horribles funérailles.

On le voit, les grands faits politiques et sociaux dominaient de beaucoup alors le mouvement incertain des lettres.

C'est en 1453 que se produisit l'un de ces événements mémorables, dont les contre-coups prolongés ont pour effet de clore une époque et d'en ouvrir une autre.

Nous venons de parler de la chute de l'empire d'Orient sous les coups de Mahomet II.

Ce successeur de Bajazet et d'i\.murat II avait

voué tous ses desseins, tous ses efforts, dès l'heure de son avènement, h la prise de Constantinople. Il n'était point le conquérant barbare ni le fanatique sectateur du Coran que se représente l'imagination des Latins, mais un homme instruit, éclairé, capable de s'exprimer en cinq langues, habile à connaître des sciences mathématiques et militaires, accessible aux arts et se montrant volontiers libéral envers les artistes; au demeurant, sceptique en matière de religion et n'étant guère éloigné de prendre la foi musulmane aussi bien que la foi chrétienne pour une franche imposture; mais conduisant avec une inébranlable fermeté ses visées politiques et n'ayant rien eu de plus à cœur que d'asseoir sa fortune sur le trône de Bvzance.

Des événements historiques venaient de rapprocher les Orientaux et les Occidentaux. Les souverains byzantins s'étaient tournés plusieurs fois vers les Latins, pour rechercher leur appui contre les progrès menaçants des Turcs. Des tentatives d'accord et d'alliance effective allèrent aplanir — passagèrement, au moins — les obstacles qu'opposait la séparation des Eglises, lorsqu'on apprit tout à coup l'irruption mahométane sous les murs de Constantinople. La voix de Nicolas Y, exhortant les princes et les peuples de l'Occident à prendre la défense des Grecs, retentit en vain. Ennemis les uns des autres, affaiblis à l'intérieur ou ne songeant qu'à régénérer leurs formes sociales, les peuples ne voulurent pas entendre le cri de détresse qui leur parvenait de Byzance.

Le 29 mai 1453, fut livré l'assaut où tomba l'un des premiers, mort sur la brèche, Constantin Paléo-

logiie, le dernier des empereurs romains. Un grand flot de population s'était réfugié dans la vaste nef de Sainte-Sophie. Moines et religieux, femmes, enfants ou prêtres, ils s'attendaient à voir un ange descendre du firmament, et de son épée invincible arrêter l'envahissement des barbares. Les Turcs pénétrèrent dans la basilique comme ils s'étaient répandus à travers la cité, farouches et pleins de violence L'ange invoqué ne se montra point, mais les hommes et les femmes furent emmenés en servitude. Le même jour, le muezzin monta sur la plus haute des tours de Sainte-Sophie et proclama le triomphe de l'islamisme. Constantinople avait subi le sort d'iVntioche, de Jérusalem, d'xVlexandrie, de Carthage. Elle entraîna dans sa chute celle de l'hellénisme oriental. L'empire byzantin avait conservé le droit romain, les œuvres de l'antiquité, les chefs-d'œuvre des artistes grecs et latins ^ Tout à la veille de disparaître, il avait donné à la langue grecque des rejetons, non pas dignes de la souche antique, mais animés encore de sa sève immortelle. Il venait d'être emporté par un furieux retour de barbarie. Les savants qu'il protégeait (Michel Doucas, Jean Lascaris, Andronic, Mousuros, etc.) allèrent chercher un asile en Italie, un asile où transplanter en même temps leur érudition et leurs précieux manuscrits. Ils se firent là les précepteurs de l'Europe et commencèrent une nouvelle période dans l'histoire de leur langue. Une fois de plus, la civilisation grecque reflua de l'Italie sur le monde.

1. D'une curieuse statistique dressée par M. Wolf il résulte que la Gi'èce peut revendiquer près des trois quarts des seize cents ouvrages, intacts ou mutilés, que légua l'antiquité païenne.

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L'Espagne continuait à célébrer dans ses romanset ses récits d'aventures, pendant que flambait l'incendie permanent de l'inquisition, l'idéal politique et religieux qui fut l'obstination crédule des fiers descendants des Pélasges. Néanmoins, elle restait fort au-dessous du niveau de civilisation généralequ'avait atteint sa sœur latine. Et si la ruine de Grenade, dernier boulevard des Maures, a été pour le patriotisme espagnol un événement heureux, les premiers effets n'en furent que néfastes pour les arts et pour les lettres.

En 1492, quand les rois catholiques eurent pris Grenade ou brûlé, dans un seul jour, un million cinq cent mille volumes de littérature arabe, autodafé gigantesque, digne pendant de l'incendie qu'avait allumé, dit-on, sans être vue, la main sacrilège d'Omar pour y jeter tous les trésors de la bibliothèque d'Alexandrie, ou de cet acte non moins barbare du premier archevêque de Mexico brûlant, auxvi" siècle, sur la place du marché de cette ville, une immense collection de manuscrits aztèques, documents inappréciables des vieilles civilisations américaines !

Le génie de l'Arabie s'éclipsa complètement de cette terre d'adoption, qu'il avait enrichie de son antique sagesse et dirigée par la poésie, l'architecture, la science. L'esprit d'intolérance et le fanatisme qui poussa les Espagnols à ne voir jamais dans les Maures que des ennemis à exterminer, les amena également à mépriser les trésors dont ils

leur étaient redevables. Presque partout les ouvrages arabes, mutilés ou détruits, seront remplacés par de sèches chroniques de monastères, et la catholique Espagne pensera gagner beaucoup au change. Ainsi les héritiers de Charles-Quint, en chassant de pacifiques agriculteurs, les descendants^ d'une race infidèle, croiront purifier le solde la patrie, et ne feront que la ruiner.

En France, c'était une stérilité relative. Quelques noms surnagent h peine, dans le naufrage des idées et des choses d'autrefois. La poésie féodale semblerait tout à fait morte si, par un accident heureux, ne se voyait, comme isolé parmi les froids rhétoriqueurs, le fils de Yalentine de Milan, demi- Italien de naissance et Français de tradition, le prince Charles d'Orléans, qui, dans ses jeux de rimes, rappela les goûts et les talents d'un Thibaut de Champagne. De sentiments profonds, de pensées larges, il n'en chargea pas ses vers; mais il se plaisait aux ingénieuses surprises du rondel ou de la ballade, et il avait découvert le secret d'éterniser dans une forme brève la grâce frêle et fuo'itive.

Tout au début du siècle Alain Chartier a trouvé dans les malheurs de son époque des accents qui nous émeuvent encore. On ne parlerait plus de ce poète aimé des reines, si, en des jours de tristesse nationale, les appels noblement patriotiques de son Quadriloi^e à la conscience du pays n'avaient gardé de périr la mémoire du prosateur.

Cependant Villon s'est annoncé, qui fermera la liste du moyen âge. Par la fermeté de sa langue^ l'originalité de ses pensées, le nerf de ses construc-

tions, il appartient déjà aux temps modernes. De même, en un cadre plus relevé, l'historien et le penseur Philippe de Commines attestera l'évolution sensible qui s'est accomplie dans les idées et les sentiments. Commines, le premier, fait de l'historiographie critique, traite en homme d'Etat les questions de politique et les raisonne en philosophe. Sceptique en morale, confondant sans résistance, selon la logique des résultats, l'intérêt et l'honneur, il a pris l'avance sur ^Machiavel, A un dernier reste de la relii^ieuse ino;énuité des chroniqueurs d'antan il unit la raison cruelle du Florentin. Tout indique, en la prose du sire de Commines, la fin du moyen âge : les événements qu'il raconte, les réflexions dont il les accompagne, le style qu'il emploie et jusqu'à la langue dont il se sert.

Ces quelques hommes, auxquels il serait injuste de ne pas adjoindre le précurseur anonyme de Molière qui fit la comédie de Patheliii, tranchaient isolément sur la faiblesse générale. Autour d'eux l'art se montrait toujours plus indécis, la dérision des anciennes croyances plus cynique d'expression, l'immoralité plus épaisse.

La période romane était bien close. Une autre lui avait succédé, triste et dure. L'imagination se sentait étouffée par l'excès des maux publics. La France avait perdu cette hégémonie intellectuelle qui était naguère le plus incontesté de ses privilégies.

L'Italie s'engagea presque seule avec un éclat sans pareil dans les voies glorieuses où lEurope entière s'essayera bientôt à la suivre.

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