CHAPITRE XIII
En dehors des tourmentes sociales. — Expansion merveilleuse des lettres et des arts en Italie. — Réveil de l'antiquité. — Deux grands faits historiques : la Renaissance des lettres et la Réforme religieuse. — Le lien qui les unit; leur marche parallèle. — Luther, Erasme, Mélanchton. — Répercussion lointaine de la^ Réforme dans les œuvres de la pensée.
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Le xv° siècle, en général, est loin de nous apparaître comme une ère fortunée et digne d'être proposée pour exemple historique. Sans empêcher le développement social, le spectacle des mœurs n'était guère propre à rehausser les consciences. La ruse et la trahison se traînaient hideusement sous le soleil. « Perfidie, c'est vertu d'homme d'Etat, )) disaient à la fois Louis XI, en France, Richard III, en Angleterre; et, en Italie, les Borgia étalaient leurs mœurs turpides sous les yeux d'un Jérôme Savonarole. Jamais on ne vit d'oppositions aussi violentes, de contrastes aussi tranchés. Jamais non plus on n'eut une preuve aussi saisissante du pouvoir qu'ont les arts, quelquefois, de prospérer au-dessus et en dehors des tourmentes sociales. L'Italie était toute livrée a l'anarchie. Les rivalités de ses princes et de ses cités, les irruptions continuelles des armées étrangères sur son terri-
toîre, Tavaient réduite à un extrême degré d'affaiblissement. Les orages politiques menaçaient d'emporter jusqu'à la conscience de sa nationalité. Pourtant les œuvres les plus délicates ne cessaient de s'y produire. Le don créateur ne souffrait aucune éclipse : il ne perdait rien en force ni en liberté. L'Italie concentrait sur elle l'attention, l'étude ou les ambitions de tous les autres pays. Elle satisfaisait diversement aux mille besoins du monde civilisé, en lui fournissant tour à tour ses inoénieurs, ses capitaines, ses hommes d'Etat, ses banquiers, ses professeurs d'éloquence, ses peintres, ses architectes, ses sculpteurs. De cette Italie où l'art gothique n'avait jamais été adopté d'une manière absolue et où quelques-unes des traditions de l'art romain avaient toujours été conservées, le style de la Renaissance s'envola pour conquérir la France, puis l'Angleterre, puis l'Allemagne.
Un seul pays en deçà des monts offrait le germe d'un mouvement d'art comparable. C'était la Flandre, où florissaient de petites républiques à peu près indépendantes et formant autant de foyers propices au développement des écoles locales, à l'essor de toute initiative individuelle et de toute originalité.
Le vrai souffle régénérateur s'exhala du réveil de l'antiquité. Et ce fut sur le sol italien. On avait retrouvé là l'image de la Beauté perdue. On la croyait morte. Elle n'était qu'endormie. C'était en un jour de floraison printanière, le 18 avril 1485. Des ouvriers lombards, qui creusaient la terre sur la voie Appienne, à Rome, avaient découvert un antique tombeau de marbre blanc. Le couvercle
ayant été soulevé, ce fut une apparition : une jeune morte s'y révélait avec les couleurs de la vie. Par la vertu des aromates ou le prestige d'une ancienne magie, elle semblait prête à se lever et à rouvrir les yeux. Ses joues étaient roses et ses lèvres souriaient. On s'émut de la douce merveille. Le peuple se rassembla, comme enivré d'amour et d'enthousiasme. La vierge fut transportée, dans son lit de marbre, au Capitole. La ville entière vint la contempler longuement, en son charme silencieux, presque divin, jusqu'à ce que l'Eglise en ressentît de l'inquiétude. Un culte nouveau, un culte impie allait-il prendre naissance aux pieds de l'idole endormie? Le pape ordonna qu'elle fût dérobée à la faveur des ombres de la nuit et ensevelie en secret. Mais, a dit le poète, ce n'était pas en vain que les hommes avaient contemplé son visage : « Elle était la beauté antique; pour l'avoir seulement entrevue, le monde se remit à refleurir. » A peine la belle ressuscitée se montra-t-elle dans sa sobre élégance, que tous furent fascinés.
La nature avait été retrouvée derrière les voiles qui la cachaient aux yeux depuis longtemps, les voiles épais de la scolastique et de l'ascétisme monacal. Elle reparaissait, amenant avec elle d'abord la curiosité de la découverte, puis l'enthousiasme artistique et poétique, — réunissant le culte de la Beauté et de la Force, — et enfin la glorieuse consécration d'un modèle idéal, qui, du pays le plus rapproché de la civilisation antique de la païenne Italie, gagnera tour à tour, se modifiant en route et s'appropriant aux différents caractères des races : la France et l'Espagne, l'Allemagne même et l'Angleterre.
Pendant une assez longue période, l'Italie garda en quelque sorte le monopole des études antiques.
Elle se pénétra de cette culture, en imprégna ses mœurs, sa poésie, ses actes, et en transmit aux autres nations les éléments fécondateurs. Elle révéla au monde l'extraordinaire abondance d'idées et d'imitations heureuses qui pouvaient en sortir, pour le profit des modernes. Des savants tels que ^larsile Ficin, Pic de la Mirandole, Léonardo Bruni d'Arezzo, Pomponius Leto et le cardinal Bembo s'excitèrent à restaurer la Grèce et Rome. Les érudits Valla, le Pogge et Philelphe, tout en déshonorant leur savoir par l'acrimonie de leurs polémiques, rendirent à la cause des humanités les plus vaillants services. Ils furent merveilleusement secondés, les uns et les autres, par la légion des littérateurs grecs (George de Trébizonde, Gaza, Argyropoulo, etc.) échappés à la ruine de Constantinople; Venise et Florence étaient devenues, pendant quelques années, les centres de culture •des poètes et des grammairiens nés dans les îles de l'Archipel et de la mer Egée. Les princes rivalisaient d'émulation à favoriser ces efforts. Entre tous, Laurent de ^Nlédicis était le plus fervent des 2:élateurs. Le temps qu'il pouvait dérober au tumulte des affaires, à ses devoirs de prince, de magistrat, il le consacrait à l'étude, à des improvisations en latin et en italien, à la poésie, à des entretiens philosophiques avec les illustres humanistes dont il avait fait sa compagnie préférée. Tel s'exerçait, ailleurs, le mécénat éclairé des Yisconti, des Sforza, des Gonzague, ou d'un Hercule d'Esté, jouant à Ferrare le rôle de Laurent de •Nlédicis à
Florence, de Ludovic le More à Milan, et tout à l'heure de Jules II à Rome. La cour brillante et débauchée et le romantisme sauvac^e de la maison d'Esté, qui tenaient encore des mœurs du moyen âge, devaient surtout favoriser la culture de ces épopées, où Boiardo se ferait le précurseur de l'Arioste.
L'invention de l'imprimerie (vers 1436) avait fourni à tous des ressources inespérées.
C'est, à la fin du xv® siècle, une admirable ferveur de recherches et de travail. Le xvi^, avec des hommes tels que Léon X, l'Arioste, Machiavel et tant d'autres, trouvera devant lui la route tout aplanie pour y développer magnifiquement sa carrière. Dans les voies les plus diverses, l'esprit italien se montrera également fécond et supérieur. De quelle auréole incomparable ne resterait pas couronnée une telle nation, une telle époque, si des ombres fâcheuses ne voilaient, aux yeux de la postérité, tant de gloire et d'éclat, si la dégradation morale des grands, la perfidie politique érigée en système, le machiavélisme dont l'Italie empoisonna les consciences du reste de l'Europe, ne jetait une tache sombre sur les cotés admirables de son œuvre !
Deux grands faits historiques tiennent aux entrailles de ce temps : ils en sont à la fois la manifestation et le ressort; rien ne s'accomplit en dehors d'eux, et tout y aboutit. Avons-nous besoin de dire qu'ils se nomment Renaissance et Réforme? Ils ne procèdent point d'une seule et même racine. Celuilà n'a pas enfanté celui-ci. Mais le lien qui les unit
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est facile à reconnaître. Ils se touchent étroitement, à beaucoup de places, se prêtent la main souvent et coopèrent d'une action indépendante à des résultats connexes. L'invasion des lettres anciennes, en reportant au milieu de la société formée par le catholicisme et la féodalité, les langues, la politique, la philosophie, les cultes de Rome et d'Athènes, y fit pénétrer des éléments imprévus de discussion et de libre examen. Sans doute, l'idée de la Réforme n'en sortit point tout entière. Cette idée datait de loin. Comme nous l'avons déjà marqué, elle n'avait pas attendu l'heure de la prédication luthérienne pour fomenter bien des imaginations hardies. Elle s'était fait jour, à plusieurs reprises, dans les âges précédents. Le xii*^ siècle eut ses réformateurs, qui luttèrent énergiquement, avant d'être réprimés par l'autorité des conciles, puis accablés par la force. La mystique d'un Arnaud de Brescia contenait les germes des sentiments dont Luther trouvera l'expression brûlante et enflammée. Au xiv° siècle, l'idée de rébellion alluma le zèle de Wiclef en Angleterre, de Jean Huss et de Jérôme de Prague en Bohême. Elle faillit l'emporter dans les premières années du xv® siècle par la puissance des armes avec un chef incomparable, Jean Ziska, vainqueur des troupes de l'Empire en huit batailles rangées. Les hérésiarques du moyen âge, surmontant la flamme des bûchers et les angoisses de la question, avaient porté de grands troubles au sein du catholicisme. Le XVI® siècle brisera pour toujours l'unité religieuse
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La Réforme devait donc se produire, inévitablement, en dehors de l'éclosion de la Renaissance. Mais elle lui fut redevable d'une aide indirecte très vigoureuse, qui la releva, facilita, accéléra sa marche, lui prêta une force nouvelle et concourut à ses progrès. C'était l'esprit humain qui entrait dans de nouvelles conditions d'existence; c'était l'élément gréco-romain faisant irruption dans le domaine des conceptions scientifiques; c'était le choc en retour des idées païennes confondant les croyances avant de les ébranler.
A l'apparition delà Renaissance, l'Europe sortait du grand schisme d'Occident. Les menaces grossissaient contre l'autorité fortement attaquée de l'Église, qu'affaiblissaient encore ses propres dissensions. La nature purement humaine de la papauté ne faisait plus illusion aux consciences; les universités, les académies, en jugeaient librement. Il y avait longtemps que l'université dePadoue passait pour un foyer d'athéisme; et l'on ne s'étonna guère de voir supprimer, pour cause d'hérésie, les académies de Modène et de Venise. L'Italie entière était pleine d'irréligion.
Déjà, dans Pulci, Tirrévérent auteur mettant en tête de chaque chant d'un poème bouffon un texte sacré de la messe, éclatait l'incrédulité moqueuse, la gaieté sensuelle et hardie.
Les esprits impatients de contrainte n'attendaient que l'occasion d'ouvrir les écluses au courant nouveau qui emporterait la scolastique et ses régie-
■mentations usées. Le christianisme avait poussé les âmes hors de la nature et contre la nature; l'antiquité ramenait au sentiment passionné de la nature : elle faisait renaître l'amour de la vie*, théoriquement étouffé par les rigueurs du dogme ; elle faisait éclater, en même temps que le prix de la forme et l'intime parenté des lettres et des beaux-arts, la puissance de la raison. A l'impersonnalisme du moyen âge, où la crainte était si grande chez les hommes de différer des autres hommes, elle substituait le principe émulateur par excellence de l'individualisme, d'où chacun tire le droit de s'appartenir dans ses sentiments, ses actes, ses convictions, •ou d'affirmer son tempérament par ses œuvres Elle fut accueillie comme une libératrice longuement attendue.
Ce fut par les séductions intellectuelles que s'essayèrent les premiers pas dans le chemin de la révolte. Et le monde voulut être à l'émancipation et au doute, comme il avait été jadis à l'obéissance et à la foi. Aucune idée, si solidement enfoncée dans les âmes qu'elle parût être par l'usage et la tradition, ne devait échappera ce besoin de rénovation qui tourmentait les consciences.
Deux noms retentissants dominent et remplissent la première période du siècle : ceux d'Erasme et de Luther, l'un le précurseur, l'autre le prophète de la
1. Un choc s'est produit entre les deux idées les plus opposées qui puissent exister sur la terre : « Le Dieu-Homme a rencontré IHomme-Dieu; Apollon du Belvédère, le Christ. » (Dostoïevski.)
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Réforme. Entre ceux-là se place un troisième nom : celui de Philippe Mélanchton, qui fut le propagateur du protestantisme en Bohême. Erasme occupa de ses travaux et de son action le monde entier.
(( Il y eut un homme, au xvi*' siècle, a dit Audin, qui compta parmi ses courtisans des papes et des empereurs, qui correspondait avec Henri VIII, > Charles V, François P^, Maximilien de Saxe, que les villes d'Allemagne recevaient sous des arcs detriomphe, qui eut pour admirateurs Thomas Morus, Bembo, Sadolet, Mélanchton, Ulrich de Hutten, Jules II ; à qui l'on écrivait : « Au prince des lettres, à « l'astre de la Germanie, au soleil des études, » sans craindre que la lettre s'égarât ou n'arrivât pas à son adresse; car il n'y avait qu'Erasme qui méritât tous ces titres. » Si la majeure partie de son œuvre littéraire n'est plus, maintenant, qu'un vague souvenir, l'histoire de son influence européenne, de ses controverses, de ses polémiques avec Luther, de son initiative féconde dans les domaines variés des lettres, de ta philosophie, de la morale, de l'éducation, reste inséparablement liée à l'histoire générale de l'époque.
Persécuté par les protestants, quoiqu'il eût souvent fait cause commune avec eux ; assez mal vu des deux partis, à cause d'une tolérance philosophique et d'un éclectisme de doctrines trop en avance sur le siècle, il termina à Bâle, chez son ami l'imprimeur Froben, une existence qu'il voulait avant toutes choses très calme (n'avait-il pas réuni dans une même louange la liberté, le repos et la folie?) et qui fut, cependant, remplie d'agitations.
Un homme seul put être regardé comme digne
et capable de recueillir la succession d'Erasme en littérature : Philippe Mélanchton, qu'animait un pareil esprit de modération et de transaction, une égale ferveur pour les études classiques, et qui savait orner aussi une ample érudition par l'élégance et la politesse du style. Il eut l'honneur de rétablir l'empire de la vraie dialectique dans toutes les branches des connaissances humaines. Ce fut encore sa gloire très particulière qu'à côté de ceux qui exhumaient les monuments de l'antiquité et, selon le mot de Nisard, étaient souvent éblouis eux-mêmes par le flambeau qu'ils rallumaient, Alélanchton faisait arriver jusqu'aux petits enfants quelques lueurs de la sagesse antique. Son influence de professeur fut merveilleuse.
D'abord lié avec Luther, pour lequel, en 1530, il rédigea l'acte de la Confession d'Auffshourg;, Mélanchton avait essayé de faire prévaloir, parmi les disputes intérieures de la nouvelle Eglise, une influence pacificatrice. Par sa vertu, sa modération et toute sorte de bons offices, il s'efforça d'entretenir un certain accord entre tous et de ramener à quelque unité la confusion de l'exomologèse luthérienne. Les villes allemandes fourmillaient de prédicateurs zwingliens, anabaptistes, carlstadiens , illyriens, luthériens purs, se disant tous envoyés de Dieu pour raconter sa parole, et couvrant mal, sous leurs prêches passionnés, des appétits de domination exclusive et de jalouse autorité. Il était las de ces combats. Il voulut ramener la paix dans les consciences affranchies. Mais il mourut, après avoir vainement essayé d'apaiser les querelles qui s'étaient élevées entre les luthériens et les calvinistes.
Luther a été l'une des incarnations les plus puissantes du génie germanique.
Quand il parut, l'intellectualité allemande, sauf quelques derniers échos poétiques et populaires de l'école des ^laîtres chanteurs des xiv® et xv*^ siècles, ne se recommandait ni par la force ni par l'indépendance. Une recrudescence de tyrannie féodale avait contribué à rendre plus complet l'asservissement matériel et moral des populations. Le défaut de personnalité, l'absence de conviction individuelle, l'incertitude du but où conduire la pensée, le signe permanent de la contrainte qu'exerçait le style scolastique sur toutes les formes du langage, pour les unifier, sans distinction de sujet, en une même expression lourde et fatiguée : voilà ce qui frappe dans la confusion des écrits en mauvais latin qu'on destinait à l'alimentation des âmes. Quelques auteurs isolés usaient péniblement de la langue maternelle, à l'intention et h l'usage du peuple. Ils n'avaient trouvé de meilleur emploi pour elle que de l'appliquer à des amplifications moralisatrices, sèches et arides, plus ou moins calquées sur des écrits théologiques. C'est à peine si d'un petit nombre d'ouvrac^es, embarrassés dans la forme didactique, s'élevait, de loin en loin, une aspiration plus haute ou se révélait un germe de vraie philosophie.
Qu'il fut assujetti au joug des castes privilégiées, ou qu'il fût soumis à la tutelle collective des corporations, dont les règles tendaient à supprimer d'une manière presque absolue l'initiative personnelle et s'étendaient restrictives sur les idées, sur la volonté, sur l'action de chacun, jamais l'homme
n'avait été moins libre , et davantage comprimé dans l'expression de sa pensée comme en la revendication de ses droits. C'était, à côté du servage féodal et de l'absolutisme du dosrme, a dit l'auteur des Tableaux germaniques, Gustave Freytag, une autre forme de vasselage dont le contre-coup se faisait sentir aussi bien dans le domaine privé, •d'ordre intellectuel et religieux, que dans le domaine public, d'ordre politique et social. Trop périlleux semblait-il de heurter en face une opinion établie ou, en rompant avec les idées reconnues, d'affronter le risque d'une accusation d'hérésie. Les cerveaux, comme les cœurs, végétaient sans enthousiasme et sans chaleur, exempts, pour ainsi dire, de besoins intellectuels.
En affirmant tout à coup, dans le silence de l'oppression générale, la loi de la conscience individuelle, c'est-à-dire la première des prérogatives de 'l'homme, Luther, qui prétendait seulement en faire pour lui-même et le triomphe de ses idées confessionnelles un élément d'action, donna une impulsion inattendue à toutes les formes de la pensée européenne.
Sert-il de rappeler son duel formidable contre l'autorité romaine, alors que s'attaquer à elle c'était entrer en guerre contre le monde entier?
Très inventive à prélever des ressources sur la crédulité des populations, la papauté avait déclaré que les infinis mérites de Jésus-Christ, joints aux bonnes œuvres surérogatoires des saints, constituaient un fonds qui pouvait servir à racheter les péchés de toutes sortes, ceux des morts en purgatoire aussi bien que ceux des vivants sur la terre.
-et que ce fonds, confié à la garde de saint Pierre et de ses successeurs, pouvait être aliéné, c'est-àdire vendu contre de l'argent, sous forme d'indulgences. INlartin Luther, moine du couvent des Augustins, commença par s'élever contre les abus de ce trafic des indulgences et par faire justice du dominicain Tetzel, inquisiteur de la foi, nonce du pape, délégué d'Albert, archevêque de Mayencc, et désigné, choisi spécialement pour en promener le pieux scandale en Allemagne; puis il vint à en nier le principe, puis à rejeter le pouvoir qui les accorde, et le purgatoire, qui en était le prétexte, l'efficacité des bonnes œuvres, la confession auriculaire et l'absolution. Enfin, il énonça publiquement l'affirmation des droits du jugement individuel, qu'il ne respecta pas dans la suite chez ses contradicteurs, mais qui fut l'idée fondamentale de la Réforme et fit faire un si grand pas à la liberté de penser.
Eisleben, Eisenach, Erfurt, ^Yorms, furent les étapes principales de sa vie tumultueuse et de son pèlerinage militant à travers l'Allemagne. Après tant de luttes acharnées contre les défenseurs de l'immutabilité ecclésiastique (Scultet, Cajetan, Staupitz, Wenceslas Linck, Miltitz), après tant de batailles contre une foule d'adversaires sortis de son propre camp (Marc Stubner, Storck, INIunzer, Carlstadt, Zwingli) et contre lui-même, c'est-à-dire <*ontre les révoltes d'une conscience mal afTermie, — contre les perplexités de ses doutes, ses hantises sataniques et ses craintes superstitieuses, — il consomma son œuvre ; et il put assister à ce déchirement de la société chrétienne, qui devait avoir de
telles et si durables conséquences religieuses et politiques.
Du jour où ce moine augustin brûla sur la grande place de Wittemberg les bulles de Léon X et se sépara publiquement de Rome, l'Europe se trouva divisée en deux camps : catholicisme et protestantisme.
Assez d'historiens ont représenté sous de fortes couleurs l'accomplissement et la répercussion lointaine de la Réforme dans les faits et dans les œuvres de la pensée. Car le levain du protestantisme ne provoqua pas seulement un extraordinaire bouillonnement d'idées, mais, au plus profond de l'Allemagne, écrasée par la dureté de ses institutions, fit lever le ferment des revendications sociales. Littérature, art, sciences, tout porta la marque du génie rationaliste, ressuscité par les novateurs.
Dans les pays qui résistent encore h l'action de la Réforme, la Renaissance triomphe : on y revient au paganisme dans les idées.