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CHAPITRE XIV

Luttes violentes des partis et des doctrines : Calvin à Genève ; Jean Knox et le presbytérianisme en Ecosse. — La contre-révolution sociale et religieuse: Ignace de Loyola; le concile de Trente. — Activité prodigieuse des esprits à travers les maux sans nombre qui accablent les peuples en Europe et hors d'Europe. — Un moment d'arrêt sur les ruines de deux civilisations exotiques : au Mexique et au Pérou. — Les calamités publiques n'entravent pas la marche des lettres en Italie, où brille le génie du Tasse et de l'Arioste; en Angleterre, où c'est le temps de Shakespeare; en Espagne, où c'est l'âge de Cervantes; au Portugal, qui a vu naître le Camoens; et même en Turquie, dont c'est « l'ùge d'or )). — Retour au développement de la littérature française.

Ainsi, ces deux irrésistibles tentations du jour tournaient les veux simultanément vers l'Allemagne et l'Italie. Tous ceux dont l'imagination entreprenante n'était pas avivée par cette soif de l'inconnu, par cette impatience de découvertes, qui enflammèrent le courage de Colomb, de Pizarre, de Gama, de tant de hardis aventuriers d'Espagne et de Portugal*, partant sur leurs caravelles bénies pour la conquête du nouveau monde, tous ceux qu'attiraient les espaces libres de la pensée, se

1. L'âge de raison est au plein de son élan. Colomb découvre ou plutôt retrouve l'Amérique ; Vasco double le Cap et atteint l'Inde; Magellan fait le tour de la terre.

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portaient à la suite des réformateurs clans les vues d une activité inquiète, frondeuse et agressive.

Il y avait eu rupture manifeste du présent avec le passé dans renseignement littéraire et religieux de l'Europe entière. Au surplus, en déliant les esprits et les langues, la Réforme avait habitué les discussions à se porter non moins librement dans Tordre des intérêts matériels qu'en celui des idées spirituelles. Il n'y avait pas une province de l'action humaine où ne pénétrât l'universelle interrogation. Les théories démocratiques s'étaient infiltrées profondément dans le sol populaire.

Tout n'est pas marche facile et sans encombre,, cependant, en cet effort universel d'émancipation. Par un contraste qui n'est pas rare dans l'histoire, le xvi^ siècle est, à la fois, l'aurore des aspirations et des conquêtes du monde moderne et le foyer d'éclosion de ses institutions les plus autocratiques et les plus centralisatrices.

Nous avons rappelé tout à l'heure le retour violemment oppressif de la féodalité allemande survenue après la guerre des Paysans, encore accrue^ renforcée à la suite de la répression du mouvement anabaptiste, et qui s'était traduit pour le serf, pour le manant, en aggravation de charges et de misères.

Au courant que l'adhésion d'esprits supérieurs et tempérés, les sympathies non déguisées de nobles dignitaires, l'appui déclaré de plusieurs gouvernements, semblaient devoir rendre irrésistibles, se sont opposées de fortes résistances. Les intérêts menacés se redressent. L'autorité dogmatique n'a rien qui lui tienne plus à cœur que de réparer l'imprudence

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qu'elle commit, un jour, en prêtant la main à cette grande enquête, dont le point de départ avait été les choses anciennes et qui en était venue si vite aux questions du présent et de l'avenir. Non moins enflammée pour la défense que ses adversaires pour l'attaque, militera la contre-révolution sociale et religieuse. Dans les cerveaux catholiques s'est levée l'épouvante des transformations qui se préparent. La chrétienté ne se démembre-t-elle pas avec une extraordinaire rapidité? Tour à tour, une partie de l'Allemagne, la Suède, la Norvège, les Pays- Bas, l'Angleterre, se séparent de Rome, par conviction, par convoitise ou par corruption.

Genève est devenue le royaume théologique de Calvin. Il y gouverne les âmes avec une implacable sévérité'. En Ecosse, la terre élue de la Réforme, sous ses aspects rigides et dogmatisants, Jean Knox a transporté sur les ruines du catholicisme le système presbytérien, cette forme de gouvernement démocratique et représentatif qu'avait instituée à Genève le génie de Calvin. Le plus fougueux et le plus conséquent des disciples du réformateur genevois, il a organisé la fameuse Eglise d'Ecosse, le Kirk, comme une Eglise libre dans un Etat libre.

La papauté, devant la défection de ses tributaires, se replie sur elle-même et fait appel à toutes ses forces. Elle en crée de nouvelles, et, pour les

1. La dure austérité de son caractère éclate jusque dans sa façon de comprendre et d'interpréter Dieu. Qu'il écrive ou qu'il parle, il ne garde pas toujours la forme tranquille et puissante qui convient à la démonstration d'une vérité philosophique. Le zèle souvent l'emporte. Son langage alors s'anime de lueurs sinistres. Tout son style est rempli d'épouvante et d'horreur. [Cf. Gidel et Loliée, Ecrivains et Littératures.)

mettre en action, s'adresse h ceux de ses défenseurs qu'elle sait d'avance animés du zèle le plus aveugle.

L'Espagne, « royaume sacerdotal et nation sainte m, était la mieux choisie pour lui venir en aide et recruter à son service une milice toute spéciale. En présence de la Réforme grandissante, elle s'était aussitôt posée comme le champion de l'orthodoxie.

Pour de longs siècles, elle avait assujetti complètement à l'autorité de ses prêtres l'indépendance de sa pensée. Outre le peuple de moines qui, vivant de sa chair et de son sang, n'avait, en retour de ses largesses, d'autre besogne à remplir qu'à l'entretenir en zèle de religion, — ses écrivains, ses poètes, ses auteurs dramatiques, qui, pour la plupart, appartenaient à l'état ecclésiastique*, et dont le talent s'employait à exalter, en leurs autos, les préceptes dogmatiques, les saints ou les martyrs de l'Eglise; ses princes enfin qui, par leur propre dévotion, stimulaient celle de leurs sujets, tous avaient aidé à resserrer les chaînes de sa servitude volontaire. Elle avait vu le plus grand des monarques, Charles-Quint, lassé de sa gloire, s'enfermer dans une cellule du monastère de Yuste, s'v soumettre à la règle la plus austère, recevoir en la dernière

1. Les plus célèbres des dramaturg-es espagnols des xvi« et xvii" siècles : Alarcon, Rojas, Solis, Calderon, Espinel, Moreto, auront été des prêtres. Lope de Vega sera chef d une congrégation d'ecclésiastiques de Madrid et procureur fiscal de la chambre apostolique de l'archevêché de Tolède; Mira de Mescua, chapelain de Philippe m et de Philippe IV; Tirso de Molina (le frère Gabriel Tellez en religion), qui se montrera singulièrement ironique pour les moines et les gens de cour, sera lecteur et maître en théologie, frère de l'ordre de la Merci, prieur d'un couvent de carmes déchaussés.

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humilité les réprimandes du prieur, et n'en paraître que davantage glorifié. Elle voyait Philippe II menant un train d'existence plus chétif que celui d'un moine, égrenant son chapelet pendant qu'il donnait des ordres h ses bourreaux, associant la cour à à ses pénitences, et s'enterrant vivant dans la crypte del'Escurial, — moins un palais qu'un sépulcre.

Cette Espagne, figée dans sa dévotion cruelle et qui tirait orgueil, comme de l'exercice d'un devoir patriotique, d'une religion sans pitié, était bien désignée pour être le bras et l'épée de l'Eglise apostolique et romaine. De son sein va sortir un ordre puissant nouvellement fondé par le chevalier mystique de la Vierge, argumentateur subtil et visionnaire exalté, Ynigo de Loyola y Onez, et qui n'aura d'autre mot d'ordre que la guerre à outrance pour le maintien absolu de l'autorité.

Ignace de Loyola : peu d'hommes ont suscité, dans l'histoire, autant de panégyriques enflammés et de violents pamphlets que ce soldat de la papauté. INIèlant aux fièvres de l'enthousiasme l'esprit volontaire et méthodique, à l'ardeur d'une imagination portée vers le merveilleux une persévérance imperturbable, joignant à l'humilité la plus protonde une étonnante force d'action sur ses semblables, il eut la première idée de l'organisation merveilleuse qui permettra h une société unique*,

1. Que n"a-t-on pas dit, écrit, imaginé pour et contre la compagnie de Garasse, de Guignard, de Garnet, de Busenbaum, de Malagrida, de Paulian, de Patouillet, de Nonotte et de Ravignan! Mais, pour savoir la vérité sur les jésuites, la vérité qu'on puise aux sources, combien seraient-ils à nommer ceux dont le courage fut d aller remuer la poussière où dorment les feuillets de Saucliez, d Escobar, de Diana ou de Filliucius.'

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obéissant à un seul chef, mais avant des affiliés partout, d'aspirer à la direction universelle des esprits, de régner à la fois sur les âmes et sur l^s intérêts du monde, de répandre ou d'étouffer, à son gré, la lumière ; d'être un admirable instrument d'éducation et de civilisation, ou, au contraire, un danorereux fover de troubles dans les Etats, de confusion dans les idées morales, d'agitation secrète et incessante, au sein des institutions politiques ; il lui donna ces fameuses Constitutions que perfectionnèrent ensuite, sur le même plan, les généraux Lainez et Acquaviva ; et, avant de s'endormir •dans la paix du tombeau, léguant une mémoire tour à tour vénérée et détestée, il put entrevoir la future grandeur d'un ordre destiné à tant d'attaques, de combats, de persécutions quelquefois, et qui, pareil à l'Antée de la Fable, se relèvera toujours plus fort. A sa mort il laissera cent collèges établis, et dont l'influence s'étendra des forêts du Brésil aux limites de la Pologne.

Trois faits considérables sont appelés à résumer cette grande crise de l'Eglise et de la papauté, aussi terrible que celle de l'arianisme au iv® siècle et non moins saisissante par l'importance des intérêts <îngagés : la création de l'ordre des Jésuites, le rétablissement de l'inquisition romaine, qui extirpera totalement le protestantisme de l'Espagne et de l'Italie, et l'ouverture du concile de Trente.

Ce fameux concile, plusieurs fois convoqué et ajourné, verra se heurter les plus grands noms et

les plus hautes influences du siècle, Charles-Quint et Paul III, Catherine de Médicis et Philippe II, le protestantisme et le Vatican, au milieu des péripéties les plus inattendues de la politique et de la guerre. Hélas! loin de réaliser la conciliation et la paix réclamées à la fois par les souverains et par les peuples, cette assemblée resserrera davantage les liens de la discipline ecclésiastique, multipliera les servitudes obligatoires, voudra fortifier encore le pouvoir illimité contre lequel protestaient la France et l'Allemagne et, selon le mot d'un judicieux écrivain, pour obéir à un mobile d'unité supérieur, consacrera en quelque sorte la rupture du catholicisme avec la liberté individuelle. Tel fut ie mémorable concile de Trente, qui inaugura une nouvelle époque dans l'histoire littéraire aussi bien que dans l'histoire politique et religieuse. 11 rendit prédominante l'influence des Latins; ce sont eux qui, désormais, régneront sur les lettres et seront, avec Aristote amendé, renouvelé, les législateurs du Parnasse ; il marquera sous une forme incertaine, d'abord contestée par des poètes et des penseurs indépendants, mais finalement victorieuse, l'esprit et le caractère de la période qu'on appellera classique.

C'est au milieu d'orages continuels, à travers la lutte de tous contre tous, que s'accomplissait le travail des idées.

A l'envisager sous ses dehors sociaux et politiques, le xvi^ siècle est, en effet, Tun des plus malheureux de l'histoire . Que d'erreurs, de cri-

mes, de ruines! Les peuples et les princes, les partis et les sectes, bataillent implacablement. Réformateurs et orthodoxes sont animés d'une égale fureur de dévastation. En pleine renaissance artistique, on se croirait, par moments, revenu aux pires journées de l'iconoclasme. Des prêtres catholiques fulminent dans les chaires contre l'impureté des chefs-d'œuvres de la statuaire antique récemment exhumés du sol, et menacent des foudres célestes les impies qui tardent à les réduire en poussière. Les partisans de la Réforme font mieux. Zwingli et les siens, à Zurich, brisent les verrières, rompent les statues, jettent au feu les missels enluminés. En entrant dans l'éolise de (c Tous-les- Saints )), à ^Yittemberg, Carlstadt a crié de sa voix la plus haute le verset du Deutéronome : « Tu ne feras point d'images taillées, » et les merveilles de l'art gothique ont été livrées aux coups d'une foule sauvage. Sous le prétexte de bannir du culte chrétien tout ce qu'il pouvait avoir gardé du paganisme, les zélateurs de l'enseignement apostolique s'abandonnent à une rage destructive qui passe les exploits des Vandales et des sectateurs du Croissant. Enfin, de toutes parts, sévissent les tourments de la guerre. Les armées brûlent et ravagent tout sur leur passage. Des provinces entières, de sang-froid et sans but, sont converties en déserts. Il n'est spectacle que de villes croulantes, de terres imprégnées de sang. De quelque côté que se porte le regard, il retrouve partout l'invasion, le pillage, la licence effrénée. Et non seulement en Europe, mais dans ces régions hier inconnues de l'Amérique et déjà livrées aux passions avides de leurs conquérants.

Très loin de notre continent, deux civilisations fort anciennes poursuivaient, heureuses et pacifiques, quoique idolâtres, leurs destins prospères. Une double et fatale aventure poussa vers les parages du Mexique et du Pérou les caravelles bénies de Fernan Cortez et de Pizarre. Ce fut, du jour au lendemain, comme une mer de feu se répandant sur ces contrées florissantes. Elles s'ignoraient entre elles autant qu'elles avaient, chacune, ignoré la patrie des nouveaux venus; elles furent enveloppées dans un sort commun de désolation et de ruine.

L'une avait reçu des Nahuatls* ou des Mayas du Yucatan des dons privilégiés et des mœurs pures La plupart de ses souverains s'étaient fait une gloire de leur talent poétique ou de la protection éclairée qu'ils accordaient aux arts. La richesse des villes, la splendeur des monuments, y concordaient avec la fertilité des campagnes. Lorsque Cortès vit, pour

1. Cette race éminemment initiatrice du groupe Nahuatl, — moins ancien lui-même que celui des Zapotèques, dont on commence à retrouver les lointaines origines, — avait eu, dans les temps anciens, d'autres branches que celle qui s'établit au Mexique, et que l'histoire connut presque uniquement sous le nom de peuple aztèque. Les Toltèques avaient fondé d'autres centres civilisateurs (Texoco, Tabasco, Chiapas, le Guatemala, dont Alvaredo détruisit les capitales), et le Yucatan, où se voyaient en nombre les cités opulentes (Teotihuacan, Cholulo, Tula, Toluca, Xochicalo), les temples superbes et les palais magnifiques. Cette grande civilisation indienne avait atteint son apogée vers le ix* siècle, époque où l'empire toltèque s'étendait des bords du golfe du Mexique aux rivages de l'océan Pacifique, sur une circonférence de plus de deux mille lieues.

la première fois, la capitale des Aztèques, la fameuse Tenochtitlan, il comparait la cité mexicaine à Venise, pour l'originale beauté des canaux serpentant autour des îles et représentant les rues. Il y avait dans ces villes des édifices grandioses, des ruines massives, qui racontaient par des inscriptions gravées la primitive épopée de leurs peuples^ des écrits iconographiques d'une importance considérable et des bibliothèques précieuses.

L'autre civilisation américaine, sous le gouvernement des Incas, était parvenue à son plus haut développement intellectuel et social. A Cuzco, le palais de ses rois, dédié au dieu puissant et unique, le Soleil, ce palais était une merveille d'art Habiles architectes, ses aborigènes avaient édifié des cités somptueuses, des monuments superbes, des constructions aux formes cyclopéennes. Alorsque les plus fiers des Européens, les Anglais, n'avaient encore que des chemins impraticables, les Péruviens depuis longtemps avaient sillonné leur empire des routes les plus utiles et peut-être les plus étonnantes qu'ait jamais créées la main de l'homme.

Les choses en étaient là quand les Espagnols apparurent. Ils se jetèrent sur ces belles régions, affamés de proie et de carnage. Au nom de l'Evangile, au nom d'un Dieu de mansuétude et de paix,, ils n'arrêtèrent, durant des jours et des mois, de tuer, de massacrer, de piller Des flots de sang inondèrent les villes. Des races entières disparurent^. En quelques années furent étouffées les vieil-

1. L'inauguration du grand temple de Mexico fut fêtée par une boucherie de soixante-quatre mille victimes.

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les civilisations mexicaine et péruvienne, qui avaient des origines aussi anciennes, clans un passé perdu, que celles de Babylone et de Ninive*. L'Espagne n'a

1. Nous devons ouvrir, à cette place, une longue et nécessaire parenthèse. On n'ignore plus, aujourd hui, qu il y eut dans « le Nouveau Monde » des civilisations bien antérieures à la découverte de Christophe Colomb. C'est un point qui a été mis hors de ■doute, spécialement par les études modernes sur la préhistoire ■du Mexique qu'avaient étayées les travaux préliminaires de Humboldt, de Brasseur de Bourbourg-, du chevalier de Waldeck et de Stephens.

Aux Etats-Unis, vers 18G0, le libraire H. Bancroft consacrait une partie considérable de sa fortune à se constituer une bibliothèque uniquement composée de documents ayant trait à 1 ethnologie des populations primitives de toute la contrée qui s'étend du Panama à l'Alaska, et surtout de l'Amérique centrale, du Yucatan, du Mexique. Lui-même avait pu composer un vaste ouvrage concernant les Races natives des Etats du Pacifique et ouvrant la voie à l'ethnologie américaine. Non moins actif et non moins persévérant, John Wells Foster étendit le champ de ses investigations. Convaincu, par une divination de génie, que les ouvrages en terre appelés mounds, comme il s'en rencontre continuellement sous les yeux du voyageur allant des Grands Lacs vers Mexico et vers l'Amérique centrale jusqu'à Tisthme, recelaient des témoignages précis des « toutes premières manifestations de la vie sociale américaine », il y pratiqua des fouilles nombreuses et productives. (Voir Foster, la Vallée du Mississipi, les Races préhistoriques des Etats-Unis.) D'autres savants se lancèrent sur les traces de Foster (Cachet en Suisse, Berendt Seler en Allemagne, Horatio Haie, Bowditch, Saville, Bandelier, Cushing, etc., aux Etats-Unis: Désiré Charnay, T. Hamy, Lejeal, en France). Sous le patronage et l'impulsion active d'un généreux Mécène, le duc de Loubat, quelques-uns de ces intrépides chercheurs réalisèrent alors pour le prétendu « Nouveau Monde » ce qu'avaient accompli pour l'Ancien, en Egypte, dans l'Asie Mineure, en Assyrie, à Carthage, Maspero, Morgan, Schliemann, Layard, Smith, Delattre. Et des révélations pleines d'intérêt en sortirent. On apprit que les « pétroglyphes », exhumés du sol de l'Amérique centrale sont souvent identiques, pour la forme et la signification, aux hiéroglyphes égyptiens. 11 fut reconnu — quant à l'antiquité du nouveau monde — que d'étroites commun'cations avaient existé entre ses aborigènes et les peuples de l'Egypte ou de l'Asie Mineure. On en détacha des comparaisons infiniment curieuses entre les cérémonies religieuses des peuples primitifs de l'Amérique cenftrale et celles de l'Inde ou de la Chine. Enfin, des fouilles opérées

pas racheté devant l'histoire l'énormité de son crime.

Les atrocités inouïes que commettaient, au Mexique ou au Pérou, les flibustiers superbement appelés conquistadores, elles s'accomplissaient et se renouvelaient sans cesse en Europe.

L'inquisition en fut reprise d'une sanguinaire émulation. Ses moines, les terribles moines qui suivirent les bandes de Cortez et de Tapia, avaient trouvé au Mexique (c'était l'ombre funeste de cette civilisation) des dieux carnivores et un clergé de bourreaux. Elle ne voulut pas moins faire, et que le Christ espagnol, pour lequel ses mains avaient redressé l'autel de Moloch, fût en reste de tortures sacrées et de meurtres dogmatiques sur le Vitzlipoutzli mexicain. Ce fut l'époque de ses plus larges massacres et de ses plus belles dévastations^ En Italie, les flammes venaient de consumer Giordano Bruno, le zélé précurseur du panthéisme spinosiste. En Espagne, l'inquisition fait flamber ses torches sur tous les points où peut prendre place un bûcher. Ils sont légion, les héritiers de Torquemada, les exécuteurs féroces des Instructions qu'il a promulguées en 1484 pour diriger les sentenceset les actes de ce tribunal fanatique. Tant s'exerça

avec succès ne laissèrent point de doute sur la coexistence desraces américaines constituées et des races mentionnées dans les livres de Moïse.

Ainsi la rage destructive de Cortez livrant à l'incendie ou au, pillage les bibliothèques des Aztèques, n'aura pas empêché la science moderne de reconstituer leurs titres d'origines et ceux mêmes de leurs prédécesseurs les plus lointains.

leur pieuse ardeur que les Maures devenaient rares, que les hérétiques disparaissaient; mais, grâce à Dieu, le juif persistait à faire souche sur cette terre ingrate, et de cette souche opiniâtre elle alimentait ses brasiers' : le feu sacré ne s'éteignait pas.

Les annales des guerres religieuses et politiques du xvi^ siècle découvrent, à chaque page, d'épouvantables cruautés. L'Allemagne est accablée de maux, que des maux plus graves encore surpasseront au prochain siècle. En des pays tels que l'Angleterre, où, malgré les apparences d'une vigoureuse littérature, l'avancement moral a été très lent à se produire, la rigueur des lois est inouïe, et c'est en tous lieux l'oppression implacable du faible par le fort.

Cette Italie même, qui dégage de son sein des torrents de lumière pour les répandre magnifiquement autour d'elle, est le théâtre de guerres non seulement désastreuses, mais barbares. On n'entend de toutes parts que le cliquetis des épées continueHement hors du fourreau et les éclats de voix des docteurs toujours irrités.

Cependant les arts servent de décor à ces tragédies". Une influence supérieure a voulu qu'elles iussent impuissantes à en amoindrir la force et la clarté. La terre tremble; pour cela la pensée n'est pas arrêtée dans son vol. Le sac de Rome ne trouble pas le pinceau de Michel-Ange. D'un point à

1. Cf. Martin Philipson, Origines du catholicisme ; Paul de Saint- Victor, Honufies et Dieux.

2. On mourait de faim en Italie. Cependant, le pape faisait courir, et le soir entendait la comédie.

l'autre de son parcours, quel siècle que celui de Buonarotti et de l'Arioste, de Cervantes et de Shakespeare, de Luther et de Raphaël, d'Ulrich de Hutten et d'Érasme, de Calvin et de sainte Thérèse, de Machiavel et de l'Hospital, de Montaigne et d'Iofnace de Lovola, de Cardan et de Copernic! Et quelle rencontre merveilleuse d'esprits créateurs, s'ignorant les uns les autres, n'ayant d'autre lien que la simultanéité de leur œuvre, et renouvelant à la fois en Italie, en France, en Allemagne, en Angleterre, toutes les formes du savoir et de l'invention !

A première vue, la situation politique et intellectuelle de l'Angleterre est loin de présenter cet aspect de civilisation qu'on s'attendrait à y découvrir, au temps d'un Shakespeare. La population compte à peine cinq millions d'êtres. Elle stagne en des conditions d'inégalité révoltante, qu'entretiennent la violence des nobles, la démoralisation profonde du clergé et l'oisiveté des classes inférieures. D'une part, ce sont les magnifiques jardins et les pelouses verdoyantes des abbayes, ce sont les majestueuses murailles du castel où règne le baron sanguinaire; d'autre part, c'est le misérable wigman du village, une accumulation de huttes sordides; ce sont les étendues sans fin de bruvères et de marécages qui couvrent la plus grande partie de la contrée. Nulle industrie, point de commerce qui puisse prévenir les menaces de la famine. Les habitants des villes, aussi bien que ceux des campagnes, sont la proie des fléaux publics et des exac-

lions particulières*. Enfin l'ignorance est telle, en haut comme en bas, que lu plupart des pairs du royaume ne savent ni lire ni écrire.

Cependant, par un extraordinaire contraste, l'époque qui vient de s'ouvrir sera pour la littérature britannique celle de sa plus grande gloire

Edmond Spenser, le chef d'une naissante école lyrique, tient la tête des nombreux producteurs de la période élisabéthienne. Ses belles imaginations allégoriques s'harmonisent le mieux du monde avec la mode régnante, avec les dispositions du jour, alors que, chez la reine, à la cour, dans les fêtes et les jeux, se déploie une mythologie perpétuelle. Spenser s'est égalé à l'xVrioste et au Tasse par la force de la conception, le luxe des images, la mélodie du rythme. Tout proche de lui, Philip Sidney semble réunir les raffinements de la Renaissance païenne à la fougue des âges antérieurs. Vaillant homme, brillant seigneur, nature généreuse. Ame chevaleresque, il est l'ornement des temps qui l'ont vu naitre, et ses œuvres sont à la hauteur morale de sa vie. C'est l'un des plus dignes précurseurs immédiats de Shakespeare.

Mais le rayonnement, la puissance, sont principalement au théâtre.

Sur les pas de Robert Greene, de George Peel

1. Cette situation, pourtant, était en voie de s'améliorer. Vers lamùme époque se déclarait dans la société civile un mouvement d'affranchissement; la richesse territoriale, la propriété foncière, allait en grande partie changer de main, pour passer de plus ea plus entre celles de la gentry ou petite noblesse et des bourgeois; et l'esprit de liberté politique qui flottait, inconscient et vague, sur le continent, commençait à trouver, en Angleterre, dans l'état social tout entier, un point d appui et des moyens d action.

LoLiÉE. — Litt. comp. 12

et de Christophe Marlowe*, — Marlowe, qui, de son vers énergique, domine tout le groupe préshakespearien, — apparaît Shakespeare lui-même, dont le nom seul inspire aussitôt l'idée de l'immense et du grandiose. Ses premières productions datent de 1587. Empruntant à ses prédécesseurs, à l'histoire, à la légende, marquant le tout du cachet de sa puissante originalité, il mêle des traits de génie à la recherche des émotions fortes ou des sanglantes horreurs que réclamait le public d'alors ; puis il s'élève vers un art plus haut et plus personnel Aussi grand et aussi vrai dans le tragique que dans le comique, scrutateur pénétrant et profond des âmes, peintre énergique et fidèle des caractères, tour à tour terrible et gracieux, délicat, bouffon et sublime, il porte sur la scène l'humanité tout entière, sous toutes ses formes, sous tous ses aspects, dans toutes ses nuances, avec ses vertus, ses crimes ses vices, ses haines, ses tendresses, ses joies, ses douleurs, son rire et sa mélancolie, depuis le mendiant jusqu'au roi, depuis l'enfant jusqu'au vieillard, mêlant d'affreuses ténèbres à des clartés divines, et assemblant tous les contrastes*.

1. Prédécesseur de Shakespeare, dont il eût pu devenir le rival, s'il n'eût pas été tué, en sa vingt-neuvième année, dans une vulgaire rixe de cabaret, Marlowe incarna plus qu'aucun autre de ses contemporains, dans sa vie comme dans son œuvre, l'esprit inquiet, troublé, ardent, audacieux de cette période de tâtonnements et d'essais qui prépara l'avènement de Shakespeare et de son cortège. La critique moderne a reconnu dans les meilleures parties de ses drames (le Docteur Faustus, première réalisation, au théâtre, du type repris par Goethe, le Juif de Malte, Edouard II, etc.) une imagination souple et puissante, une curieuse alliance de l'esprit classique, poussé jusqu'à l'enivrement de la Renaissance, et de la tradition, du moyen âge.

2. Cf. Ecrivains et Littératures, p. 795-796, loco cit., et la vaste bibliographie de l'œuvre shakespearienne.

Pour agir intensément sur l'esprit de leurs contemporains, les dramaturges anglais du xvi* siècle n'ont eu, en quelque sorte, qu'à se laisser emporter au courant des passions lortes de leur époque. Poètes de déraison et de génie, le tempérament est presque leur seul guide, leur unique ressort. Les amours exaspérées, la douleur, le crime, la démence, la mort, ces images tragiques hantent leur cerveau à l'état d'idées simples, quotidiennement. Poussée au hasard par les causes les plus incohérentes, la sensibilité sans cesse en mouvement de leur complexion ultra-nerveuse répercute avec une force inouïe les excitations de l'atmosphère qui les environne et les pénètre. Jamais heure ne fut plus favorable h l'expression du pathétique. Chez ces descendants de Piers Plowman et de Robin Ilood, les mots bouillonnaient sous la fermentation directe des événements.

Ils étaient tumultueux comme les orages qui bouleversaient les mœurs et la société. C'était la vie même de l'Angleterre, à l'heure la plus mouvementée de son histoire, au moment des angoisses de l'Armada, des triomphes d'Elisabeth, des guerres de doctrines aboutissant à l'écrasement du catholicisme, enfin des aventures prodigieuses de ces héros de rôve et de féerie : Drake, Cavendish, Raleigh. Sans interruption, durant soixante années, le drame garda en Angleterre une énergie de pousse merveilleuse, portant au grand jour, sous un décor très primitif, une conception de la vie qu'on n'avait rencontrée nulle part ailleurs et dont aucun effort ne parviendra plus ensuite à ranimer la chaleur sous le même ciel. Ben Jonson avait pris la succès-

sion de Shakespeare, sans le remplacer, mais en donnant de sa propre puissance, de linépuisable variété de ses caractères, de sa gaieté vive et gracieuse ou de son pathétique profond, une idée assez éminente pour qu'on l'appelât « le rare Ben Jonson )). La génération poétique de l'auteur d'i7<2/72^e?, c'est-à-dire Beaumont et FletcherS ^lassinofer^, Ford et Webster, Thomas Heywood, James Shirley, continua son évolution féconde.

Elle en prolongeait l'action ardente et passionnée, lorsque éclata le fanatisme puritain. Brusquement, la sèche ardeur de la réforme religieuse, se mêlant à la passion de la liberté civile, emporta dans l'aridité de son souffle le théâtre, les acteurs, la poésie dramatique elle-même. Ce fut pour tout assombrir, pour interdire partout les spectacles, les jeux, les représentations, et pour arrêter net l'essor prodigieux du drame anglais, qui, en moins d'un siècle, dit Alfred Mézières, avait passé par toutes les phases d'une longue existence.

En Ecosse, Jean Knox, le terrible devancier de Robert Burns et de AValter Scott, avait brisé la harpe des ménestrels. Pour deux siècles, il pétrit L intelligence écossaise d'amour envers le svllogisme théologique, de haine contre tout ce qui était

1. Beaumont et Fletcher, qui composèrent en collaboration une soixantaine de pièces, venaient, disons-nous, à la suite de Shakespeare ; et comme ils avaient, non pas son génie, mais plus que lui l'élégance, une cei'taine facilité de bon ton. le savoir-vivre, ils lui furent souvent préférés par un public superficiel et mondain. Dice a édité leurs œuvres complètes (Londres, 1844. 11 vol.).

2, Digne héritier de la gloire de Beaumont et de Fletcher, sinon de Shakespeare, ce poète, malgré son talent, malgré ses qualités de style, malgré ses succès, eut linfortune de terminer ses jours dans une profonde misère.

fiction et poésie. En Angleterre, un voile lugubre s'étendit sur tous les plaisirs de l'esprit. Il ne demeura qu'un petit nombre de voix éloquentes, comme celles de John Ilales, Chillingworth, Jeremy Taylor, Baxter et Bunyan, le prédicateur populaire des anabaptistes de Bedford', pour donner quelque ressort aux froides et sèches tendances de cette morne période. Nulle joie, nulle sérénité. La nation anglaise tout entière était livrée aux disputes religieuses et politiques. Dans les camps, les soldats discutaient sur le dogme, et les écoliers sur la constitution, à la porte de leurs salles d'étude. Les puritains s'en allaient par les rues, les yeux perpétuellement levés au ciel, le cœur plein d'amertume, les traits tirés, les cheveux ras et vêtus de couleurs sombres assorties à l'image de leur humeur dure et insociable. Temps moroses, s'il en fut!

Mais les sentiments excessifs ont provoqué, de tout temps, l'inévitable réaction. Les Harrisson amèneront les Rochester. Après l'ascétisme intransigeant de la révolution, on aura, pour le prochain siècle, les grandes débauches intellectuelles et sociales de la Restauration.

Revenir de l'Angleterre à l'Espagne, passer d'un Shakespeare à un Cervantes, la transition ou, si l'on veut, le heurt semble brusque. Les points de

1. L'un des livres les plus répandus en Angleterre est encore le Voyage du pèlerin par le chaudronnier Bunyan, sorte de roman allégorique dont les tableaux, empreints de bizarrerie et d'exalta-tion mystique, ne manquent ni d'intérêt ni de grandeur,

contact et de ressemblance existent, pourtant, entre les deux nations. L'esprit d'aventure qui leur est commun, le caractère d'ors^ueil individuel et national dont elles s'enorofueillissent l'une et l'autre, et la couleur fortement prononcée de leurs littératures : ce sont autant de rapports frappants.

Nous avons dit tout à l'heure comment l'Espagne était entrée dans la carrière de la Renaissance sur les traces de l'Italie, comment aussi ses fils en grand nombre, nourris dès l'enfance d'histoires merveilleuses, allèrent vivre aux pays demi -fabuleux d'Amérique, parmi toutes sortes d'entreprises et d'aventures extraordinaires, malheureusement traversées d'actes de violence et de rapine, ses propres romans de chevalerie.

Enveloppée comme elle l'était alors dans une atmosphère d'héroïsme et d'exaltation pieuse, de visions et de miracles, elle avait mis du temps à se dégager des liens du passé et à chercher la vie de Fimao'ination hors du merveilleux et du surnaturel. Cependant, un peu lasse de se draper toujours dans le manteau des aïeux, l'héroïque Espagne s'était laissé gagner h la fin par le goût nouveau. La lécfende interminable du Cid et le romancero s'endormirent pour céder la place à je ne sais quelle école tout imprégnée de sensualisme italien. La morcrue castillane avait fléchi devant le succès des rapsodes ambulants, qui s'en allaient par les villes de la péninsule, chantant les poésies de TArioste ou déclamant les strophes du Tasse.

Le flot pur de la littérature nationale s'est grossi des eaux de la Renaissance. Boscan et Garcilaso de la Yega adoptent les mètres de Pétrarque, de l'au-

leur de VOrlando fiu'ioso et de Sannazar, en attendant que Ledesma et Gongora viennent renchérir sur les subtilités des concetti. Le vers est alors en Espagne, pour ainsi dire, la langue courante. Les poètes ne se comptent plus , car ils sont innombrables. Si nous planons au-dessus de la foule pour n'envisager que les maîtres, nous pouvons reconnaître que nous sommes bien entrés dans le siècle d'or de la péninsule ibérique, celui de Cervantes et de Hurtado de Mendoza, celui de Luis de Léon et de Thérèse d'Ahumada, de ^lontemayor, du grand historien Mariana, des joyeux romanciers picaresques, de l'intarissable Lope de Vega, avec qui nous franchirons tout à l'heure le seuil du xvii^ siècle, prêts à rencontrer Calderon.

Pendant que l'Italie prône à grand bruit VAmiiita de Torqueto Tasso et multiplie les éditions de VArcadie de Jacopo Sannazar, INIontemayor donne à l'Espagne la plus fameuse, sinon la meilleure de ses pastorales : la Diana ejiamo?'ada, dont le succès sera prodigieux. C'est en se modelant sur les fictions éléo^antes de INIontemavor et de Ferez de Hita que les conteurs de France, et en première ligne le plus heureux, le plus glorifié des bucolistes en prose. Honoré d'Urfé, bientôt entrelaceront avec amour les fils de leurs romans galants et héroïques. L'imagination fertile des Espagnols, en ce xvi*^ siècle et jusqu'au commencement duxvii^, dispense au reste de l'Europe latine, comme un surcroît de son bien, les inventions originales et les sujets à remettre en œuvre.

Au-dessus de tous s'élève Cervantes, l'ironique et profond narrateur des exploits du chevalier de

la Manche, le malheureux grand homme à qui le travail acharné, le rire général provoqué d'un bout de l'Europe à l'autre, la victoire remportée sur les vices et sur les ridicules, ne procurèrent, tant qu'il vécut, ni argent, ni estime, ni considération, et qui, maintenant, occupe sans conteste le trône littéraire de sa patrie. Pauvre homme de guerre et d'aventure, chevalier errant de la destinée, captif des Arabes et des chrétiens, esclave, estropié à la bataille, battu du sort, jouet du hasard, de la jalousie et de la malveillance humaines, sans que ni ses malheurs ni l'injustice d'autrui eussent altéré son imperturbable bonne humeur, sa propre vie fut un singulier roman. 11 avait mis son imagination et tout son cœur dans cette œuvre maîtresse à jamais populaire, les Aventures de don Quichotte, épopée plaisante et philosophique, composé bizarre d'héroïsme et de trivialité, miroir étrange des mœurs> des croyances et des folies d'un peuple, amalgame contradictoire de rêverie fantasque et de vérité positive, de raillerie joviale et d'amertume secrète, symbole génial du contraste qui existera toujours entre les aspirations des âmes nobles et les platitudes de la réalité. Le but immédiat de Cervantes avait été de ruiner l'influence des romans de chevalerie démodés, et dont on avait fait un tel abus, que, sous Philippe II, les cortès furent obligées d'intervenir, réclamant du roi leur suppression en masse. Mais sa pensée dépassa immensément le cadre primitif, et il en était résulté l'une de ces œuvres à la fois nationales et universelles qui sont le patrimoine de Fliumanité.

C'est le meilleur temps aussi de la littérature

portugaise. Elle a grandi h la hauteur morale du pays où elle a pris l'essor et qui, pendant cent années, au moins, méritera d'être considéré comme le porte-étendard du monde civilisé. En effet, le PortuEfal est maintenant au zénith de sa gloire. Plus jamais il ne retrouvera l'éclat sans pareil qu'il a reçu, pendant les xv^ et xvi® siècles, du génie de ses princes formant un groupe unique dans l'histoire^, et dont l'aventureuse initiative profitera bien moins encore à leur patrie qu'à l'humanité tout entière. Ses marins lui assurent la suprématie dans l'Inde et sur les mers; ses historiens et ses poètes lui procurent une autre sorte d'illustration non moins brillante et plus durable. Comment ne pas nommer Bernardim Ribeiro, le fin joaillier du rythme, assortissant le savoir à l'imagination et, pas les variétés de la forme, excellant à faire valoir les délicatesses d'une âme exquise; Ribeiro, le véritable créateur de la pastorale portugaise, et qui fit de la vie des champs pour ses nombreux imitateurs l'idéal de la vie humaine; le classique Saa "da Miranda, qu'on ne cessera d'opposer, dans les luttes d'écoles, aux fantaisistes sans mesure, aux indépendants, aux romantiques; Gil Yicente, le Plaute portugais, dont l'honneur fut de devancer de près d'un siècle, en ses rudes ébauches, les Lope et les Calderon; puis, et les dominant de si haut, Camoens?

Arrêtons-nous h saluer au passage cette dernière

1, Sans lénergie de dom Henrique le Navigateur, sans la vaste science géographique de l'infant dom Pedro, les découvertes portugaises eussent-elles pris ce développement extraordinaire qui ouvrit au commerce universel des espaces illimités et révolutionna ■si profondément les habitudes des nations modernes?

Oli

LITTERATURES COMPARÉES

figure, résumant l'idée du sublime dans l'épopée. De même que le Dante, le Tasse et Cervantes, Camoens eut à subir les traverses d'une existence des plus agitées ; il dut lutter péniblement contre la calomnie, l'adversité, l'ingratitude. Il passa le meilleur de sa vie en de lointains voyages et finit ses jours dans la misère, au moment où son pays, dont il avait célébré les grandeurs, allait subir la domination étrangère. Il rivalisa, en ses Eglogues, avec Garcilaso; en ses Poésies lyriques, avec Pétrarque; et pour l'essor grandiose des idées, la perfection de style et la délicieuse harmonie qui sont les qualités supérieures de son vaste poème des Lusiades, nul ne lui conteste le surnom du «Virgile portugais* w. Au nord, la Pologne n'a pas voulu rester en arrière des nations du ]\Iidi. L'Académie 'de Cracovie rivalise dès lors avec les plus célèbres universités de l'Europe. Là professent des savants de premier ordre, tels que Michel de Brudzewo, qui eut pour élève l'illustre Copernic. Des écrivains éminents : Nicolas Rcj, Kochanowski, Jean Zamojiski et le très éloquent Skarga, se révèlent dans tous les genres. De ceux-là, le plus illustre est Kochanowski. Il pleura de touchantes, d'impérissables élégies sur le tombeau d'une fille bien-aimée, atteignit, en ses odes, les hauteurs pindariques, et cultiva tour à tour l'épopée, la chanson, la satire ou l'épigramme, avec une grâce de diction, une harmonie de rythme ou une profondeur de sentiment qui l'ont fait surnommer le prince des poètes polo-

1. En 1903, des écrivains et des artistes français, italiens, espagnols et portugais ont fondé la Société de Luis de Gamoëns, pour propager le culte de l'immortel Lusitanien.

nais. A son école affluent des disciples dignes de lui. Malheureusement les guerres et les invasions viendront bientôt arrêter ce bel essor et produire dans cette vieille littérature slave un affaiblissement notable de l'esprit et de la pensée.

A l'autre extrémité de l'Europe, un peuple qu'on aurait eu lieu de supposer presque absolument barbare, le peuple turc, qui imprima dans l'histoire une marque si terrible de ses instincts de dévastation, prouvait, par un effort suivi, qu'il n'était pas incapable de s'approprier, aussi bien que les territoires, les mots et les idées de ses nouveaux sujets. Ce n'était plus les chants informes que balbutiaient jadis les Tartares sous latente, mais une littérature véritable, qui atteignit son apogée avec la grandeur politique et militaire de Soliman le INIagnifique.

Les Turcs n'avaient rien tiré des Grecs. Ils s'étaient montrés parfaitement insensibles à leur supériorité intellectuelle; l'ancienne nation civilisatrice du monde ne put jamais se flatter qu'elle leur eût inculqué le goût de ses lettres et de ses arts Mais il n'en avait pas été de même de leurs rapports avec les Persans et les Arabes. Le khalifat, en tombant, avait imposé ses croyances, ses livres, ses traditions, aux hordes turques. Elles s'étaient trans-' formées, assagies, éclairées à cette école. Les Turcs avaient puisé à pleines mains dans les chefs-d'œuvre des littératures arabe et persane, et h cette mine féconde emprunté tout ce qui leur manquait pour parler à leur tour le langage de la poésie, de

la morale, de la philosophie et des sciences. Ils burent à la source où s'était abreuvée la soif de Keyani, d'Hafiz, de Saadi et de Djami. Les poètes surabondèrent à Stamboul.

La Grèce a eu son siècle de Périclès, Rome son siècle d'Auguste, l'Italie moderne son siècle de Léon X, la France son siècle de Louis XIV, et l'Angleterre son siècle d'Elisabeth. La Turquie regarde comme son âge d'excellence le siècle de Soliman. Alors florissaient le mystique Fuzouli* et le licencieux Délibourader, appelé l'Arétin des Ottomans. Sans prendre ombre du voisinage, le délicat Puzouli contait les mélodieuses amours de la Rose et du Rossignol ; il ornait son front des fleurs que lui laissait cueillir l'immortel Baki. a Les chants^ de Baki, s'est écrié le critique Ahdi, font l'admiration du monde et méritent d'être placés comme un glorieux modèle sous les yeux de tous les fils des hommes. » Ses vers réunissaient le charme et la profondeur; les Ottomans, en leur enthousiasme, l'avaient surnommé, ne connaissant pas d'éloge plus pompeux, le sultan de la poésie lyrique. Ce furent des jours brillants ; ils n'eurent que de courts lendemains. La littérature ottomane ne devait plus retrouver cette floraison exceptionnelle de talents dont s'enorgueillissent encore ses historiens. Jusqu'à une époque très rapprochée de nous, le cerveau turc demeurera à peu près fermé pour une longue suite de ofénérations.

1. Appelé aussi FasZi, et surnommé Kara OU le Noir; mort en 1553.

Mais revenons de ces confins de l'Orient dans la véritable Europe, et reparlons de la France, que nous avons momentanément délaissée.

Personne n'ignore avec quelle ferveur et à la suite de quelles circonstances elle reçut de l'Italie — pour le modeler suivant ses goûts et l'accommoder à son tempérament propre — le culte inspirateur des anciens.

C'était à l'aurore, encore vague et trouble, d'un âge de grande transformation.

Une société morose, accablée de fatigue, lasse d'avoir beaucoup lutté, beaucoup souffert, s'était enveloppée des ombres de la mort, laissant le champ libre à d'autres générations. L'Italie, soumise aux armes de Louis XII et de François P^, avait réchauffé celles-là de son soleil et de ses ardeurs. La France se porta d'un joyeux essor au-devant des glorieuses entreprises, des révélations de l'art, de toutes les surprises d'une vie inconnue. Les commencements du siècle ne furent que splendeurs printanières. Des tristesses et des blessures récentes il n'était plus souvenir. Le succès maintenant était partout, attesté principalement par la floraison des œuvres pacifiques. De toutes parts, dans la langue, dans la poésie, dans la politique et la philosophie, font irruption les lettres païennes , et avec elles la conception différente de la vie et de la société.

Tandis qu'un charmant rimeur, Clément Marot, se plait h ranimer la finesse de Charles d'Orléans, LoLiÉE. — Litt, comp. 13

OU librement laisse couler sa veine fluide, Ronsard et ses disciples transforment les œuvres de la Grèce et de Rome en sano; et en nourriture.

a Coryphée de ce chœur sacré qui s'appelle la Pléiade et qui parle à la postérité par les voix harmonieuses de Baïf, de du Bellay, de Remy Belleau, Ronsard dit à la France étonnée les noms d'Homère, de Pindare et d'Anacréon, et ce dernier nom demeure à jamais attaché au sien^ )) Le poids d'une érudition indigeste oppresse quelque peu son souffle et alourdit le vol de son imaoination naturellement inventive, féconde, hardie, pleine de verve et d'enthousiasme. Sa langue magniloquente le trahit plus d'une fois par des disparates de ton et de brusques discordances. ^lais quand il est lui-même, tout entier à sa double passion de l'art et de la nature, que de beautés ruisselant sous sa plume, quelle richesse d'expression, que de grandes et fières images, de créations pittoresques, de détails charmants, de pensées exquises! Chacun le suit et l'imite, sans l'égaler.

Avec la Renaissance et la Pléiade, les rvthmes se sont élancés, agiles, du sol de la France, et de là se sont éparpillés en Europe, appréhendés, saisis au vol, en quelque sorte, par les poètes de l'Espagne, de l'Italie et de l'Angleterre, qui s'en inspireront, pour en composer, en les modifiant, les procédés de leur métrique.

En même temps que s'accomplit un sincère effort pour élever l'imagination poétique à la forme de l'art, — un effort qui, malheureusement, devra

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