‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 45 sur 82 · Emmanuel des Essarts · texte numérisé non relu

Emmanuel des Essarts

retomber bientôt de la hauteur où l'a porté Ronsard pour aboutir aux grâces mièvres du pctrarquisnie*, — une ardeur incomparable pour Tétude dévore les intelligences, « Les studieux jeunes gens* nés dans les dernières années de Louis XI, que l'éducation scolastique avait laissés inquiets et afl'amés, lisent avidement, avec un esprit nouveau, l'esprit des Pogge, des Yalla, des Guarini, les grandes œuvres latines dont le moyen âge n'avait ni pénétré le sens profond ni senti l'admirable forme; ils reçoivent la révélation de ce qu'avaient caché trop longtemps les bibliothèques des couvents : Lucrèce, Tacite, Quintilien, une grande philosophie, une profonde psychologie, une fine rhétorique^. » Le titre d'humaniste était suffisant en Italie pour appeler sur un homme l'attention du public lettré et les faveurs des princes. Il en est de même en France : érudits et philologues, autant qu'artistes et poètes, sont en réunion privilégiée autour de François P^ et de sa sœur Marf^uerite. L'humanisme a ses excès ; une foule de gréciseurs et de latiniseurs, incapables de penser par euxmêmes, en font une mode, un engouement préjudiciable à l'indépendance et h la correction de la langue nationale. En revanche, quelques-uns déploient dans la restitution des textes une étonnante sagacité ; et le champ des études s'en trouve admi-

1. Dans la seconde moitié du xvi" siècle, Philippe Desportes accusera de la manière la plus sensible cette déviation aristocratique de la Pléiade, acheminant les esprits à une délicatesse tout intellectuelle, faute de sentiment, et dont le terme sera le genre précieux.

2. Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, 4* édit., p. 221.

rablement élargi. L'érudition et la philologie classique, représentées par Budé, Lefèvre d'Etaples, Ramus, Jules et Joseph Scaliger, ^Nluret, Daurat, Turnèbe, ne furent jamais tant honorées qu'à cette époque. Au-dessus d'eux Rabelais, le savant. Tindépendant, le railleur, concentre en son œuvre étrange le double caractère de son temps : la hardiesse de l'esprit et l'étendue de Térudition. La prose lui doit ce tour libre et pittoresque dont on a mille fois vanté la perfection naissante. Au théâtre, dans les tragédies d'un Jodelle ou dun Robert Garnier, les Grecs et les Romains, tout en se trouvant un peu défigurés, régnent en maîtres. On leur en fait grande gloire de leur vivant : Ronsard a célébré les essais d'un Jodelle comme s'il eût atteint à la perfection et donné à la France le lustre d'avoir égalé la Grèce, Sophocle et Ménandre. C'est vme illusion qu'on accepte, c'est une expérience qu'on embrasse, à défaut des œuvres plus parfaites qu'on voudrait avoir.

Sous les derniers Valois, la littérature va trouver d'autres sujets d'inspiration. En ces jours critiques, la France, tronçonnée entre le parti catholique et le parti huouenot, divisée en autant de factions ennemies qu'il y avait de familles portant les armes les unes contre les autres, la France ne sait plus d'abord où se prendre. Flottant au gré de ses irrésolutions, on la voit tour à tour brûler et soutenir les hérétiques, sourire aux hardiesses du libre peneur et raviver le feu des persécutions, maudire l'I-

talie et lui emprunter les amoureuses façons de ses poètes, en même temps qu'elle a pris pour école la licence de ses mœurs. Puis, la fureur des guerres civiles, le bruit des arquebusades, les orgies de la cour et les scènes violentes de la Ligue communiquent à la littérature son caractère sombre et sanglant. Montluc écrit ses 3Iémoires, que le Béarnais appellera « la Bible des soldats », et d'Aubigné ses TragiqueSy cette œuvre farouche, où le ton de la colère ne s'apaise un seul instant.

Peu à peu cet ouragan fait relâche et s'écoule. Le vieil esprit gaulois se rassérène. Le mouvement de la Renaissance produit une seconde et non moins riche floraison. ^Montaigne, accompagné de ses amis Charron etlaBoétie, vient d'apparaître. Libre d'ambition, désireux avant tout d'indépendance et de repos, ne visant qu'à s'appartenir en propre et à se prendre lui-même pour argument et pour sujet, Montaigne notera, au jour le jour, le travail d'une âme affamée de se connaître, et il en composera le fameux livre des Essais. Il n'aura pas besoin d'en faire davantage : il restera le merveilleux prosateur, à l'allure vive et poétique, au style prime-sautier, à l'imafrination inventive, riche de termes oriffinaux et d'expressions colorées, — source prodigue où chacun viendra puiser ensuite, sans la tarir îamais.

Page 1