CHAPITRE XV
A l'aube de la grande période classique. — Heures encore troubles. — Les eiTements de l'italianisme et de l'hispanisme. — Infatuation g-énérale des littératures. — Concettisme, cultisme etpréciosité. — La revanche du bon sens et du bon goût. — Le xvii' siècle français, à son sommet. — En Angleterre. — Etat des mœurs sociales, au sortir des jours sombres du puritanisme. — La revanche entière du plaisir, sous la restauration des Stuarts; un mouvement extraordinaire de verve comique. — Où en est restée la culture italienne. — En Espagne, en Hollande, en Allemagne. — Après la guerre de Trente ans ; tableau d'une profonde détresse morale. — Le siècle « allemand-français ». — Presque toutes les nations européennes s'accordent à trahir un pareil goût systématique d imitation.
En 1598, la paix de Vervins avait marqué le terme des longues luttes espagnoles et françaises, commencées sous François P^. A la fin de la même année, Philippe II, le sinistre exécuteur, n'était plus. Dernier représentant du passé, il avait emporté avec lui dans la tombe cette frénésie d'intolérance meurtrière qui couvrit de sang et de ruines les sanctuaires de l'orthodoxie. L'Europe entra dans une phase d'apaisement général, pendant lequel elle se recueillit.
Le fougueux xvi® siècle avait fait passer jusque dans la littérature religieuse des compatriotes de Calvin et de Théodore de Bèze la fièvre de dis-
cordes, l'apreté de doctrines qui caractérise son histoire. Avec le doux François de Sales, succédant aux rudes théologiens de la Réforme, commence à poindre l'aube d'une ère de conciliation. Les âmes vont étancher leur soif à des sources plus tranquilles. L'arche sainte a reparu sur les flots calmés. L'esprit de dévotion avait presque déserté la compagnie des gens du monde. On le reléguait au fond des cloîtres; il semblait trop sauvage en ses manières et n'était plus de mise à la cour. François de Sales entreprit de l'y ramener par un chemin tout bordé de roses ^ Ce que Montaigne avait tenté si heureusement pour rendre attrayantes la morale et la philosophie, jusqu'alors tenues prisonnières dans l'enceinte épineuse des écoles, Taimable prélat le voulut et sut accomplir pour les religieuses pratiques en les réconciliant avec la politesse. Et le ton adouci s'en était communiqué aux spiritualistes d'alentour. Délivrée des suprêmes convulsions de la Ligue, ranimée par les soulageants effets de la pacification politique et religieuse, la France entrevoit encore devant elle, comme aux débuts de l'âge précédent, un développement tranquille et des espaces pleins de lumière. Guez de Balzac dans la prose, à laquelle il sut, l'un des premiers, donner
1. Son œuvre principale, Y Introduction à la vie dévote (1608), cent fois traduite ou rééditée, fut d'abord écrite sans intention de publicité, uniquement afin de servir à la conduite spirituelle de personnes engagées dans le grand monde, et en particulier de ^jme (jg Chantai. Le grave et sévère Bossuet, le tendre Fénelon, le mâle Bourdaloue, l'impétueux Joseph de Maistre, ont célébré l'incomparable candeur, le tact parfait, la pénétration profonde des m.ystères de la vie intérieure, le caractère éminemment pratique sous des airs d'adorable simplicité, en un mot les dons lumineux du grand évèque de Genève.
du nombre et de rharmonie; Corneille au théâtre, après Rotrou; Malherbe, après Régnier, dans la poésie lyrique, ouvrirent ce grand mouvement intellectuel qui devait parvenir à sa maturité sous Louis XIV.
On a comparé l'irruption des lettres grecques et latines dans le champ du xvi*' siècle français, le précédent siècle, à un flot tumultueux roulant quelques trésors confusément mêlés parmi le fracas et la bourbe de ses eaux débordantes. Sans prendre le temps de recueillir ces paillettes d'or, le rude ouvrier ^Malherbe se chargea d'arrêter le ravage. Il posa des digues, et le fleuve, comprimant ses dernières rébellions, rentra de force dans son lit.
A vrai dire, le nouvel âge n'atteignit pas, il ne pouvait atteindre de prime abord au degré de perfection qui fut le privilège de la grande école classique. Ses débuts tenaient de l'ardeur et de l'exubérance de l'époque à peine disparue. En outre, les lettres en général restaient asservies au joug de l'imitation italienne et espagnole; elles partageaient, sans les reconnaître pour des défauts, tous les errements de l'italianisme et de l'hispanisme.
Ce fut, en effet, la mode régnante, pendant la première partie du xvii^ siècle, et cette mode s'était inoculée à la plupart des littératures. Marini, qui vint en France sous Louis XIII et infecta la société de ses jeux de mots, de ses périphrases enjolivées, de ses pointes, de sa faconde intarissable, avait porté jusqu'aux derniers excès l'exemple d'un grand talent séparé du naturel et du bon sens. Beaucoup moins ambitieux d'émouvoir que d'étonner, indifférent aux questions de sentiment, de rai-
son et de vraisemblance, mais follement épris des images brillantes, des oppositions de mots singulières, des alliances nouvelles d'idées, des effets inattendus, il fit jaillir de toutes les facettes de ses vers le feu des concetti^ Sa vogue fut immédiate, extraordinaire. Lope de Vega ne croyait pas exagérer en disant que le Tasse ^ n'avait été que « l'aurore du soleil de Marini ». Pour sa surprenante dextérité d'artiste et sa grande fécondité de ressources, on le tenait partout comme un prodige. A Paris, lorsqu'il faisait visite en noble demeure, la porte s'ouvrait devant lui aussi large que si l'on eût eu à recevoir le prince de Condé. Marie de Médicis, dont il loua les beautés corporelles avec tant de minutieuse habileté, ne doutait pas qu'il ne fut le premier poète du monde, et le lui témoignait par des égards publics extraordinaires. S'il parlait ou seulement consentait à se laisser voir, les beaux esprits rentraient dans l'ombre, en présence de ce soleil. Il donna le ton, le modèle. Il s'imposa si bien que toute la littérature européenne en fut gâtée.
En Espagne, Gongora, Montalvan, Gracian, Ledesma, avaient déployé le même parti pris à mettre
1. Lisez, si vous en avez le courag-e, les soneiti et les canzoni des Marinistes, vous y découvrirez comment ils parlent d'une âme qui pleure dans un cœur ; d'un cœur qui se loge dans les yeux pour y voir la beauté et qui, fuyant l'amour, se place ainsi devant la flèche; des yeux assez imprudents pour mener un cœur à un combat oîi il ne peut trouver que la mort; de certains yeux encore, qui sont noirs ou plutôt vêtus de noir parce qu'ils portent le deuil de ceux qu'ils avaient assassines, etc. Les baisers y sont tour à tour une trompette, une médecine, un combat, une offense; la bouche, c'est une douce guerrière, une prison agréable, un corail mordant.
2. Cet illustre précurseur s'était laissé lui-même attirer au goût des ornements dangereux et des traits affectés. Dans la Guerre poétique de Caillières, on voit comment Torquato Tasso « fit charger plusieurs chariots de concetti de diverses espèces m.
chaque terme, pour ainsi dire, hors de sa place et de sa sinfiiificatlon véritable.
Homme d'imagination vive et doué d'un talent créateur, Luis de Gongora était venu aux lettres en des temps peu favorables. Un despotisme ombrageux enfermait alors les esprits dans le domaine étroit des mots et des phrases sans idées. Il avait débuté par des poésies d'une forme à la fois simple et noble, élevée, majestueuse, sans emphase*. Il n'y avait gagné que le titre de chapelain du roi et une insuffisante réputation. L'envie de se distinguer le jeta brusquement hors de cette route trop unie, et si bien que du premier bond il dépassa toute l'avance prise, dans la voie du cultisme, par son prédécesseur don Luis de Sotomayor. Il inventa un nouveau style, presque un nouveau langage, hérissé, surchargé de néologismes, d'allusions obscures, de figures extravagantes, de métaphores monstrueuses et d'inversions forcées". Gongora et son disciple Montalvan purent se réjouir. Leur système fit fortune. On vit s'épanouir, se dilater jusqu'à l'absurde cette phraséologie bizarre, extrêmement travaillée,