‹ Histoire des littératures comparéesChapitre 48 sur 82 · Lope de Veg^a l'appelait plaisamment le culio diablesco · texte numérisé non relu

Lope de Veg^a l'appelait plaisamment le culio diablesco

2. Voir dans la grande Histoire de la Littérature portus;aise de Tlieophilo Braga le volume sur les « Gulteranistes », entièrement consacré aux adeptes du style précieux à la mode espagnole.

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l'exemplaire typique, on dirait aujourd'hui le modèle corrupteur du genre. « Notre nation, rapporte Edouard Blount, lui doit d'avoir appris un nouvel ansflais. Toutes nos dames furent ses écolières. Une beauté à la cour qui ne savait parler l'euphuisme était aussi peu regardée que celle qui, maintenant, ne sait point parler français. » Dire les choses finement était presque l'unique ambition de cette littérature quintessenciée, contemporaine de l'hôtel de Rambouillet, où la poésie de ruelle avait ses familières entrées. Les petites grâces qui parsemaient les boudoirs renaissaient en des galanteries sans fin, versifiées avec un soin extrême pour n'être souvent que ridicules. La pointe semblait le comble de l'art; et, cependant, on multipliait ces pointes, bonnes ou mauvaises, jusqu'à en faire la chose la plus commune du monde. Enfin si loin allèrent les choses, que le bon sens réclama ses droits. Il eut le dernier mot, comme toujours^

Les pensieri italiens et les cultistes espagnols, qui avaient été les propagateurs de cet engouement pour le mignard et le subtil, durent changer de style, en remarquant qu'on ne s'intéressait plus aux soupirs de leurs fausses amours. L'exagération du raffinement, dont l'action indirecte sur les mœurs avait pu n'être pas inutile, à son moment, pour en adoucir la rudesse et les plier au dressage mondain, avait eu la faveur d'une chose nouvelle. Le charme en passa, aussi bien que des modes ve-

1. L'euphuisme, auquel la verve railleuse de Molière portera le coup mortel en France, où il s'appelle préciosité, persistera davantage à l'étranger, particulièrement en la patrie à' Euphiiès, en Angleterre. Il domine chez Cowley, chez Waller, et se reconnaî à certains signes chez Milton lui-même.

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nues d'au delà des Pyrénées, qui faisaient, pendant un temps qu'on ne voyait à Paris que « Français espagnolisés ». Les yeux du public s'accoutumèrent à distinguer au juste le clinquant du brillant. On chercha des agréments moins équivoques en des façons de dire et d'écrire moins contournées. On s'éprit, en tous lieux, de la belle simplicité, puis d'un certain art, solennel, académique, qui devait être le caractère du xvii*^ siècle français.

Corrigeant les unes par les autres les influences étrangères dont elle s'était entichée témérairement, épurant le goût et le style, la littérature ne voudra plus être ni pédante, ni afïectée, ni emphatique. Peu à peu, elle revêtira ces dehors modérés et contenus, ce mélange d'antique et de moderne, de vérité et de distinction, auxquels se reconnaissent d'abord les meilleures œuvres.

Le caractère social et l'esprit de conversation innés en France s'accordèrent au mieux avec la faveur des habitudes de salons et le o-oût récrnant de l'analyse oratoire, pour aboutir en même temps à cette double expression de la société sous Louis XIV : la politesse achevée et la noble littérature régulière.

On était à l'époque d'élégante mondanité spirituelle où les gens de cour briguaient la faveur d'une présentation chez « Arthénice », où l'élite de la société, quelque peu mélangée de précieux et de précieuses, se rassemblait autour de Catherine deVivonne, marquise de Rambouillet, et de sa fille Julie d'Angennes. On y voyait ensemble Malherbe,

Racan, IM"^*^' de Sévigné et de La Fayette, le grand Condé, Bussy-Rabutin, le cardinal de La Valette, 'ÎSV^^ de Scudéry, Tallemant des Réaux, Voiture, La Rochefoucauld, Corneille, Godeau et maints autres. Causeries et conversations n'y tarissaient pas sur les finesses de la langue, ou sur le ton des romans à la mode, qui faisaient de Gomberville, de la Calprenède ou de Scudéry, les favoris du jour. Il fallait grandement compter alors avec cette sorte d'académie des beaux esprits, dont les décisions avaient un singulier poids en matière d'estime et de renommée. 11 était bon de passer par l'hôtel de Rambouillet pour arriver à la célébrité, aux honneurs, au crédit. Nous le marquions tout à l'heure, les politesses de ce monde galant, amoureux des lettres, complètement voué aux plaisirs de l'esprit, dégénérèrent en affectations. Mais nous l'avons dit aussi : le bon sens eut raison de ces afféteries passagères, importées d'Espagne et d'Italie. Il n'en demeura que les services rendus à la pureté de la langue.

Sous la double influence, diversement acceptée, de l'hôtel de Rambouillet et de l'Académie, née d'hier* chez Conrart, consacrée par édit du roi, rendue corps officiel par lettres patentes du cardinal ministre^, se sont introduits dans les écrits, comme dans les habitudes du monde, la mesure, la délicatesse, le bon goût, la distinction.

1. « L'Académie française, écrit Pellisson, n'a été établie par édit du roi qu'en l'année 1635, mais on peut dire que son orig-ine est de quatre ou cinq années plus ancienne, et qu'elle doit en quelque sorte son institution au hasard. »

2. Richelieu fit tuer de Thou et siffler le Cid ; mais, par amour pour ceux qui glorifiaient en lui l'auteur de Mirame, il fonda, sous le nom d'Académie française, le plus illustre et le plus durable des cercles littéraires.

La langue du précédent siècle» avait une extraordinaire instabilité. Elle était originale, intéressante, variée, pleine de libertés heureuses, mais, en revanche, fort indisciplinée, incertaine et flottante, livrée sans règle au caprice des écrivains, variant du Nord au INIidi, d'une province à l'autre, du grec au latin, de l'italien à l'espagnol, aussi diverse, pour ainsi dire, qu'il y avait d'auteurs, chacun voulant avoir ses mots, ses idiotismes, sa manière indépendante. Ces oscillations perpétuelles de formes et d'orthographe devaient défier longtemps l'effort des grammairiens. Le besoin d'unité, de régularité, enfin s'était imposé. De patients législateurs du langage, Yaugelas en tête, se mirent à la tâche. Avec les successifs épurements académiques poussés malheureusement, en bien des cas, à l'extrême de la rigueur, les terminaisons toujours mouvantes ont pris des formes fixes. La syntaxe est codifiée. Le vocabulaire, en se restreignant, se consolide. Déjà Balzac, comme nous l'annoncions tout à l'heure, a donné à la langue du nombre et de l'harmonie. Les écrivains de Port-Royal sont prêts à continuer son œuvre, en la rendant moins alourdie de pompe et d'emphase, en la simplifiant par l'enseignement et la pratique. Insensiblement, les idées se précisent, puis s'élèvent d'un naturel et facile essor.

La philosophie, enserrée dans les liens de l'école, qui proscrivait systématiquement l'initiative individuelle et restreio;nait tout son effort à l'érudition méthodique, la philosophie manquait d'air et d'espace. La Renaissance avait mis Platon en honneur. Et l'on était parti de là pour attaquer vivement le

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scolastlcisme, dont on ne voulait voir, d'ailleurs, que les défauts; mais aucun système ne s'était imposé ; les idées évoluaient sur elles-mêmes sans direction. Descartes vint. Il se fit à lui-même des ailes, et, laissant loin en arrière les formules de la tradition, partant de sa pensée et de son être propres, il fraya des sentiers de lumière à la raison captive. Faisant table rase de toute idée préconçue, il commença la révolution qui a caractérisé le passage de l'autorité extérieure à la liberté intérieure, de l'esprit scolastique h l'esprit moderne.

En outre, en adoptant comme moyen d'expression la langue nationale au lieu de l'idiome savant, Descartes avait fait pour la philosophie ce que Luther en Allemagne et Calvin en France firent pour la théologie. Il contribua puissamment à fixer ridiome de tout un pays pour tous les usages de la pensée.

L'éloquence, a cet art qui commande à tous les autres, dit Nisard, qui ne se contente pas de plaire par la pureté du langage, mais qui entreprend de persuader par la force de doctrine et par l'abondance de la raison », devint la loi, le besoin universel, l'idéal des intelligences.

Plus on avance dans le xvii® siècle (considéré, du moins, chez les écrivains supérieurs, les écrivains du rang secondaire étant alors très médiocres), et plus il semble que l'on pénètre dans une ère d'épanouissement et de maturité. On touche au terme de la perfection intellectuelle : l'unité dans la variété. Si uniforme, en efTet, que paraisse dans son ensemble cet Tige classique, il offre à qui l'examine de près une rare multiplicité de figures. Que

de nuances, que de variétés et même d'oppositions marquées entre des hommes comme Boileau, La Fontaine, Pascal, Fénelon, Bossuet, Bayle, Racine, Gassendi, La Bruyère, Bourdaloue, et Saint-Simon, — très en particulier Saint-Simon, le terrible faiseur de portraits, dont le double privilège est d'avoir été la gloire littéraire la plus brillante de la fin du xvii^ siècle, en même temps que l'un des représentants les plus marquants du xviii^ !

On voudrait s'arrêter en une telle compagnie, interroo"er loncruement ces noms et ces œuvres,

Do '

montrer une fois de plus comment, chez Boileau, l'ensemble et l'harmonie des facultés moyennes purent faire de lui un homme de premier rang; comment La Fontaine put tant imiter et, cependant, se rendre inimitable; par quelles ressources de génie ^Molière sut unir tant de profondeur à une gaieté si vive, et, bien qu'il fût un mélancolique au fond de lui-même, donner au monde le plus parfait modèle du comique ; ou comment Racine, enfermé dans le cadre artificiel de la tragédie, parvint à rendre visibles toutes les émotions de l'âme humaine, et, pénétré jusqu'à la perfection du sentiment de la beauté, à donner au vrai une forme belle et immortelle. On voudrait une fois de plus mettre en évidence l'habileté supérieure de La Bruyère à marquer d'une touche vive et durable le côté réel des mœurs qu'il avait sous les yeux; porter en parallèle avec la nature d'un Virgile celle d'un Fénelon; ou caractériser, à l'aide de traits nets et rapides, les grandeurs et les faiblesses de Bossuet, le philosophe doctrinaire, le théocrate, l'homme d'Etat absolutiste et le flatteur de princes, mais qui

fut, avec Platon, l'un des maîtres du langage humain, se montra le rival de Corneille en pathétique, posséda comme Saint-Simon le sentiment de la vie et eut de commun avec Voltaire, pour la défense de causes très différentes, la puissance du bon sens.

Nous avons à peine effleuré la surface du xvii* siècle français. Assez de plumes éloquentes, avant nous, et mieux que nous ne saurions le faire, en auront abondamment remémoré les belles pages.

La France a obtenu la prépondérance politique en Europe, grâce à l'excellente direction de sa politique étrangère et à l'objectivité de sa politique intérieure. Elle l'emporte également par la supériorité de ses écrivains et de ses artistes.

Sous cette pompe monarchique et ce brillant décor intellectuel, il y eut des ombres et des tristesses. L'histoire n'a pas oublié les violences, les excès ni les malheurs qui en furent la sombre contre-partie : les abus du pouvoir et du crédit, la superbe du maître et la servilité des courtisans, les désordres financiers en haut et la misère atroce en bas, dans les campagnes où

Le peuple, n'ayant pas de pain, mangeait de l'herbe,

les revers des armées françaises pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg et leur abaissement pendant celle de la Succession d'Espagne; elle n'a pas oublié les dragonnades, les régiments de cavalerie lancés pour convertir par le fer et par le feu les âmes libres du Languedoc « à la candeur de la foi catholique ».

Malgré tout cela, Louis XIV et son règne sont restés grands. La fortune voulut que, recueillant les

fruits de la politique du génie de Richelieu et de l'habileté de Mazarin, ce prince ait laissé la France augmentée après ses désastres, et qu'associant aux profits de sa gloire le merveilleux hasard d'une éclosion simultanée de génies, leurs noms soient demeurés inséparables du sien. Des générations furent opprimées, souffrirent et disparurent. La France ne s'est guère souvenue que des satisfactions données à la sécurité et à la fierté nationales, quand l'excellence de ses écrivains s'affirmait chez tous les autres peuples, quand la prépondérance reconnue de sa langue en faisait l'instrument diplomatique de l'Europe.

Les littératures étrangères n'étaient pas restées inactives, cependant.

C'est l'âge des lyriques et des descriptifs anglais, depuis Drayton jusqu'à Edmond Waller et Dryden. A leur tête s'élève ]\Iilton, le politicien opiniâtre et le sublime poète, qui fut capable, même sous le frein du puritanisme, de ressentir et d'exprimer un tel amour du beau. Admirable exception, démontrant assez que l'âme humaine a la force de rester libre, malgré tant de systèmes préconçus sur la toute-puissance des circonstances!

Cette liberté, que proclament le génie de Milton, dans ses admirables écrits en prose, et l'éloquence d'Eliot, a trouvé un utopiste enthousiaste en James Harrington et un apôtre non moins passionné dans l'infortuné Algernon Sydney.

Mais déjà l'institution républicaine a vécu. Des accents différents vont passer dans le langage des

lettres. \^q Paradis perdu de Milton a paru, en 16G7, comme une protestation de la morale outragée, du puritanisme vaincu et persécuté. Par une bizarre revanche des événements, le fameux Hudibras de Samuel Butler a éclaté presque la même année, balouant, ridiculisant avec un succès inouï les « tètes rondes » et les presbytériens, le parti politique et religieux qui avait fait la révolution. Les Stuarts sont remontés sur le trône ensanglanté de leurs ancêtres. Charles II a inauguré son rèsfne en donnant le signal d'une revanche générale et complète du plaisir sur les sombres fureurs du puritanisme. A ce joyeux monarque, « scandaleux et pauvre, qui louait sa couronne à l'année )) et trafiquait de sa propre sœur, il fallait des poètes tels que le comte de Rochester, qui mourut à trente-trois ans de l'épuisement causé par ses excès, comme Edmond Waller, ce sceptique raffiné, type accompli de l'indifférence morale et de la versatilité politique K II lui fallait surtout la comédie lascive effrontément, les audaces sans mesure de Wycherley. Pendant plusieurs années très en faveur auprès de Charles II, mais poussé, cahoté par l'insouciance des choses pratiques de la vie à travers les phases les plus difficiles; enfermé pendant sept ans dans une prison pour dettes, d'où le tirèrent la protection de Jacques II et l'opportunité d'une succession, Wycherley était bien, en effet, le représentant le plus osé que put souhaiter l'impudence des nouvelles

1. Cousin de Cromwell, il chanta les vertus du lord Protecteur en un Panégyrique resté célèbre, et mit tout son effort à le rendre innocent; puis, le vent ayant tourné, il haussa son inspiration à célébrer la tempête qui 1 enleva à l'univers.

mœurs. Il jettera sur la scène des situations et des propos d'une brutale immoralité, composera de ses types un amalgame étrange de costumes français et de tempéraments anglais, défigurera Molière en voulant suivre son génie; et, cependant, malgré les abus énormes de sa verve sensuelle, laissera derrière lui de vives ébauches, des calques inoubliablement expressifs des caractères de son temps.

L'amollissement du fanatisme puritain a eu pour première conséquence de rendre au théâtre sa liberté. Il en usa d'abord avec une extrême licence. Ce fut un égal débordement dans la littérature et dans les mœurs. Quelle métamorphose soudaine chez ces Anglais de Charles II, dont les pères, hier encore, édifiaient et chagrinaient le regard par des dehors si tristement austères! Les puritains, à présent, se terrent, honnis et méprisés. Sur toute l'étendue de la Grande-Bretagne, c'est un déchaînement inouï des appétits de la chair et du sang, — raffinements désordonnés a la cour et, dans la masse populaire, brusque explosion d'ardeurs brutales. Une foule ivre de licence se pousse aux représentations de Drury-Lane, qui en sont la figuration expressive et vivante. Cette nation si grave, si retenue en dehors des convulsions passagères de la politique, semble affolée. Aussi bien que son digne porte-couronne, autant que ses heureux seigneurs, autant que les faciles beautés de AVhitehall, elle veut amplement se divertir. Et quels sujets, quels tableaux pourraient mieux la réjouir que la comédie où se reflètent, miroir trop fidèle, tous ses excès !

Des extrémités du royaume on vit se précipiter

à Londres, sans souci de l'état malsain de la capitale ni des épidémies qui la dévastaient, et se presser avidement, se bousculer à l'entrée des théâtres, une foule composée de citadins, de grands seigneurs, de soldats, de matelots et de countrymen accompagnés de leurs femmes, qui venaient se repaître du spectacle de toutes les libertés'.

D'une société aussi mêlée, de ses goûts, de ses passions, s'exhibant sans voile en leur grossière franchise, il faut s'instruire dans les comédies de Wycherley et de ses continuateurs Farquhar et Vanbrugh, ou de Congrève, appelé le « Beaumarchais de l'Angleterre », mieux encore et plus sûrement que dans les peintures adoucies du demi- Français Hamilton ou que dans les minutieuses descriptions du journal de Pepys.

Il y eut une étonnante efl'usion de veine comique, au temps de Charles II et de Jacques II. La muse du théâtre ne retrouvera plus en Angleterre, à aucune époque, tant de talents pour recevoir ses inspirations ni tant d'auditeurs pour s'y complaire.

Cette sorte de crise des mœurs anglaises dramatiques et sociales se prolongea, en s'affaiblissant, jusque sous le règne de Guillaume. Elle eut son terme assez brusque. Elle durait encore lorsque, appelant à lui tous les puritains mécontents, le théologien Jeremy Collier se proclama le chef de l'opinion morale et partit en guerre avec une violence inouïe contre la licence du théâtre. Il ne ménagea ni Congrève ni Dryden même, et moins que personne Wycherley et son joyeux émule Thomas

1. A. de Grisy, Histoire de la comédie anglaise au dix-septième •siècle, p. 11.

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dUrrey. Les esprits se montraient favorables h cette réaction. Il en usa pour exagérer son honnêteté courageuse jusqu'à rendre les écrivains responsables des malheurs de la nation et de la subversion du trône. On le crut. On l'écouta. Son vicfoureux écrit^ entassez d'influence pour opérer une révolution radicale dans les mœurs dramatiques. Le génie britannique, qui, par une transformation subite de ses goûts, de ses idées, était sorti de ses limites naturelles, y rentra, après quelques heures d'effervescence désordonnée. La comédie perdit de sa vivacité. En revanche, d'autres genres plus conformes au tempérament national grandirent et progressèrent. Le roman prit insensiblement la place du théâtre. En même temps il empiétait sur la poésie devenue plus rare en installant la prose dans la fiction.

La prose, disons-nous, s'est développée dans tous les genres. Elle a produit des écrivains tout à fait supérieurs, ou d'une originalité très singulière, comme entre tous l'étonnant moraliste Robert Burton^. Bacon, au début du siècle, et Hobbesont composé leurs grands ouvrages philosophiques en latinomais d'autres philosophes, d'autres savants leur succèdent, qui s'adressent à tous dans la langue de tous. Bacon lui-même n'avait-il pas été l'auteur des Essais où, sous la forme anglaise, ses idées s'étaient

1. short View of the immorality of the English stage, 1698-1699.

2. Homme d'un caractère bizarre, concentré, inégal, m.élancolique avec des accès de gaieté bruyante, il fit de ces contradictions de sa nature mentale le sujet d'une œuvre d'analyse très singulière : Anatomy of Melancholy , hy Dcmocritus junior (1621, in-4''). Les boutades originales y sont entremêlées de beaucoup de citations auxquelles elles servent de lien. i>terne et Swift se sont inspirés de Burton.

ornées des plus vives couleurs? On n'a plus à représenter l'influence énorme qu'ont eue sur l'esprit moderne les « idées » de François Bacon, baron de Vérulam. Dévoré d'ambitions, dénué de droiture et de conscience, il donna, pour parvenir aux honneurs, des preuves d'un caractère trop inférieur à son génie. Au seul point de vue intellectuel, ce fut un puissant esprit, un chercheur et un travailleur infatigable. Il dressa une classification grandiose des connaissances humaines ; et, s'il ne fut pas vraiment, comme il y prétendit, l'inventeur d'une méthode nouvelle, on ne peut nier qu'il n'ait très fortement contribué à faire comprendre quel merveilleux instrument d'investigation est l'induction

Bacon avait effleuré le genre si particulier à la littérature anglaise de l'essai en prose. Après un intervalle d'un demi-siècle environ, on verra surgir des écrivains qui donneront à cette forme de dissertation humoristique toute sa valeur par l'éclat ou l'imprévu des images, le mouvement, la rapidité de la pensée, la hardiesse brusque des conclusions Addison et Richard Steele ne sont pas loin, qui porteront le génie dans la polémique.

Le siècle de la reine Anne est commencé. Ce sera l'ère classique de la littérature anglaise, avec les habitudes de dignité, de mœurs et d'élégance qui lui seront propres. Dès à présent, l'Angleterre s'est placée au premier rang des nations par sa prospérité intérieure, par son influence en Europe, par ses arts et sa littérature.

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Les temps auront été beaucoup moins favorables à la culture italienne.

L'Italie du xvii*' siècle n'est, en réalité, qu'une nation déchue. La sève de son génie s'était-elle momentanément épuisée par une production trop hâtive et surabondante ? Il semble qu'on pénètre maintenant dans une atmosphère étouffée, où ne circulent plus les senteurs vivifiantes, inspiratrices de tant de chefs-d'œuvre. La langue s'altère, s'amollit. On voit revenir de tous côtés les madrigaux, les concetti, les pointes el les images alambiquées. A Guarini, qui avait inauguré le genre précieux et maniéré, à « l'illustre cavalier » Marini, dont nous parlions tout à l'heure, et qui le disputa avec avantage aux cultistes espagnols en profusion de faux brillants \ ont succédé de maladroits amplificateurs. On distingue bien encore des talents dignes d'estime ; il en est même qui méritent l'admiration. Chiabrera, Guidi, Filicajo, tentent d'élever au-dessus du mauvais oroût envahissant leurs facultés lyriques; Salvator Rosa, Boccalini, déploient dans la satire de la verve et de l'esprit; Alexandre Tassoni trouve dans le genre badin, qui fut cher h Berni, les éléments d'un chef-d'œuvre. Mais ces exemples paraissent fort réduits ou clairsemés, quand on les compare à la médiocrité des auteurs qui foisonnent, stérilisant les sujets qu'ils tirent de

1. Cf. Francesco de Sanctis, Sioria délia Lctteratura italiana. t. II ; Menendez y Pelayo, Historia de las ideas esteticas en Espana, t. II.

l'imitation française. Les œuvres vis^oureuses sont pour la plupart spéciales; on y traite de philosophie, de sciences, et souvent en latin. La meilleure gloire est aux Galilée, aux Cassini, aux Torricelli.

L'Espagne, en son déclin politique, malgré la torpeur morbide régnant dans le palais de ses moines couronnés, malgré l'action délétère de sa théocratie, malgré la misère qui la dévore jusqu'aux os* et la détresse générale de son peuple, l'Espagne a gardé, littérairement, plus de sève et de force que l'Italie. Elle aura mis en circulation, pendant les xvii° et xviii® siècles, une masse énorme de sujets et de situations dramatiques ou romanesques.

S'il est vrai que le drame est l'expression littéraire la plus fidèle de l'état social, on n'en eut jamais de preuve aussi démonstrative qu'alors, et en Espagne. La nation espagnole se montra toujours fort amoureuse de spectacles. Le théâtre est bien, au xvii*' siècle, sa passion souveraine. Et c'est le drame religieux que recherche encore par-dessus tout l'âme et les yeux de la foule. A ce peuple crédule, d'une foi simple et sans doctrine, que la science indispose, que la critique irrite, qui de beaucoup préfère une légende à un raisonnement, un miracle de Notre-Dame del Pilar ou de San Isidor à une découverte, il fallait sur la scène, en effet, beaucoup de « miracles ». Les « autos » lui en servirent tant qu'il voulut en voir : cieux entr'ouverts, soleil de Cfloire et d'amour éclairant les élus, surnaturelles apparitions. Une multitude de pièces religieuses, assez analogues aux ÏNIvstères français, sous le pa-

1. « L'or d'Amérique, a écrit l'un de ses historiens, ne faisait que traverser l'Espagne pour aller enrichir les autres nations. »

tronaoe de la Yieroe auxiliatrice, des saints ou patrons bienheureux des différentes villes, enthousiasmaient l'imagination populaire, féroces pour l'hérétique, inexorables pour les infidèles, pour les schismatiques, mais d'une morale tout indulgente pour le commun des pécheurs et les criminels pratiquants. Une forte instruction théologique avait préparé les auteurs — des clercs, des prêtres en général — à exalter dramatiquement les mérite* de l'Eglise, de ses confesseurs et de ses martyrs. La matière était d'une richesse infinie. La composition n'exigeait aucune unité quant au plan, et n'imposait qu'une logique sommaire dans le développement des caractères. Ces producteurs n'arrêtaient pas d'en multiplier les transformations scéniques, pour le meilleur contentement d'un peuple qui garda toujours, sous sa dévotion chrétienne, une sorte de paganisme instinctif.

Quelques-uns, dans le nombre, ne limitaient pas à la mise en œuvre des autos s acr amentales leurs facultés créatrices. Les mieux doués d'entre eux demandèrent au drame humain le secret des émotions profondes et l'imprévu, qui saisissent le cœur et l'esprit; à la comédie, la variété des situations, l'ingénieux embrouillement des intrigues et la gaieté naturelle, qui enlève le rire.

Calderon vient de naitre à la célébrité. 11 occupe la place dominante au théâtre. Ses œuvres , sur lesquelles se reflètent, inconsciemment, des teintes du génie oriental, embrassent tout, depuis la vive intrigue amoureuse et cavalière jusqu'à la passion la plus sombre. Telle de ses comédies est une exquise idylle, d'une allure légère, tout aérienne. Tel,

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au contraire, de ses drames sera d'une énernfie farouelle, où le dialogue heurté, saccadé, a des effets saisissants. Son esprit observateur rehausse de pensée philosophique la forme romanesque; et son talent profond, son inspiration vigoureuse, assouplissent, façonnent aux beautés changeantes de l'art les idées et les principes tenaces qui hantèrent de tout temps les cœurs espagnols. Il appartient, par la durable empreinte de ces qualités, au présent et à l'avenir.

Concurremment ou quelques années avant lui, avec des ressources inégales, ses émules Lope de Vega, Jean Ruiz de Alarcon, Tirso de iNIolina, Guillen de Castro, tendirent à l'accomplissement d'une même tache : faire du théâtre grossier et hésitant de Naharro et de Rueda cette individualité littéraire si originale et si caractéristique que représente le drame espagnol. Tirso de Molina vient au premier rang après Calderon et Lope de Vega, sinon même après le génial Alarcon, dont l'injuste destinée fut de n'être compris et admiré que deux cents ans après sa mort. Ses drames sont étranges «t déréglés, mais vivants, spirituels et d'une grande force comique, quand la bouffonnerie n'en est trop lourde ni trop basse. Il ne comprend, d'ailleurs, le théâtre que pour le plaisir des yeux et de l'oreille ; il n'y cherche autre chose que des prétextes variés h poésie. La conception dramatique de Lope de Vega est autrement lar2:e. Il a souci de vérité morale et de vérité psychologique, — autant, du moins, que la fabuleuse rapidité de ses improvisations lui permet de s'v arrêter. Il enferme dans le désordre de ses conceptions des scènes admirables. Sa poésie,

plus abondante que celle de Tirso de Molina, ouvre h la pensée des profondeurs soudaines.

L'imagination espagnole ne se concentrait pas tout entière dans les œuvres de théâtre. Des talents heureux brillaient en d'autres régions de la pensée. Le classique narrateur Antonio de Solis semblait avoir repris la plume des mains de Mariana. Il donnait à l'histoire tout l'attrait du roman. Les chroniqueurs, les polvgraphes, les écrivains politiques, abondaient; ils n'étaient inférieurs en nombre qu'aux casuistes. Escobar et son école, grands absolveurs des cas de conscience, n'avaient pas de rivaux dans la manière habile de mettre d'accord les intérêts du monde et les exigences du culte, ou de rendre presque légitimes et défendables, à force d'interprétations pointilleuses et d'arguties, des maximes terriblement élastiques sur l'art de conserver des apparences de bien en faisant le mal. Et de pair avec le sophisme théologique croissaient les libertés du génie picaresque.

Au siècle dernier, Hurtado de Mendoza et son contemporain ]Mateo Aleman avaient provoqué, l'un avec un chef-d'œuvre de style humoristique, Lazarillo de Tonnes (1553), l'autre avec un récit fort plaisant, qu'on soupçonne d'être un peu son autobiographie, les Aventures de Guzman d'Alfarache (1599), toute une littérature spéciale, vouée à la représentation des types populaires de la Péninsule. Le genre picaresque était resté très en faveur. Car il ne correspondait que trop bien à l'état social du moment, ce produit combiné de Fexaltation de l'esprit d'aventure, de l'hypocrisie monacale et des habitudes de paresse qui avaient envahi toutes les

classes. Une misère profonde régnait dans ce pays de richesses, devenu le pays de la faim. Il n'y avait plus de butin à se partager, comme au retour des expéditions d'Amérique. Les fièvres amljitieuses avaient pour longtemps détourné du travail les hidalcfos et les racleurs de cjuitares. Il fallait vivre, cependant. On s'en remettait là-dessus aux coups du sort, aux expédients, aux tours d'adresse. La faveur etTintrigue dominaient partout. Aventuriers de haute ou de mince volée, gentilshommes de maigre fortune, alguazils, bohémiens^ courtisanes, étudiants, valets subtils et coupeurs de bourses, ruffians, bravaches de toute espèce, escribanos et procureurs ou mendiants, ils n'existaient que de ruses et de fourberies. Tels étaient les gens et les mœurs qu'avaient à peindre au naturel ceux qui les coudoyaient à chaque pas, dans les grandes villes d'Espagne. Ce fut un filon précieux, inépuisable pour des conteurs comme Ferez de Léon, Vicente Espinel, Rojas, Guevara, Santos et Quevedo.

Il faut mettre h part, entre ceux-là, le nom de l'universel Quevedo.

Avec sa science extraordinaire et l'ardeur de son imagination, c'est une des gloires les plus singulières, en sa diversité, du pays castillan. Ambassadeur et diplomate, ami et favori du duc d'Ossuna, mêlé à toutes les grandes affaires de son temps, tour à tour l'objet de distinctions très hautes et de disgrâces très cruelles, il avait inauguré par l'éclat littéraire une vie pleine d'agitation. Et, dans les haltes d'une existence si mouvementée, il trouva le temps de coucher par écrit : des études historiques.

des romans, des leçons de morale, des poésies humoristiques, dont la majeure partie s'est perdue. Ses dons satiriques, la vivacité avec laquelle il se fit le détenseur du bon sens et de la raison contre l'envahissement du mauvais goût, sa verve bouffonne, son ironie fine, acérée, brûlante, permettent de le classer à la suite des grands rieurs : x\ristophane, Lucien, Rabelais, Swift, Daniel Defoë

On ne songerait pas d'abord à la Hollande, dans •cette vue à vol d'oiseau des lettres européennes Elle se réclame aussi d'un passé glorieux. Le xvii° siècle fut pour la nation néerlandaise, comme pour l'Angleterre et la France, l'époque du plus bel épanouissement intellectuel. La république des Pays- Bas toucha au maximum de sa grandeur politique et morale.

Triomphant de la nature et des hommes, ce petit peuple de pécheurs et de marchands, au prix de .luttes séculaires, avait enfin conquis son propre territoire, dompté les flots, endigué la mer, desséché les lacs, vaincu les éléments, chassé les envahisseurs, sauvé son indépendance religieuse et nationale, porté jusqu'aux extrémités du monde la gloire de sa marine. Le pa\411on d'Orange flottait à Java, à Sumatra, dans l'Hindoustan, a Ceylan, dans Ja Nouvelle-Zélande, au Japon, au Brésil^ de la Guyane au cap de Bonne-Espérance. Sur l'étendue des mers, les Ruyter, les Tromp, les Piet-Heim, les Opdam, faisaient respecter les couleurs bataves; et sur le continent la Hollande osait braver les armées

réunies de Louis XIV et de Charles P'". Dans les négociations de l'Europe, le nom de son grand pensionnaire Jean de AYitt était compté avec ceux des souverains les plus orgueilleux de leurs couronnes. IMais elle n'était pas seulement une puissance de premier ordre; elle avait aussi l'honneur d'être le refuge des libertés proscrites et la patrie adoptive des sciences. Alors que les catholiques d'Angleterre, persécutés, cherchaient en France le droit de vivre et de penser en patriotes, les protestants, éloignés de France par l'intolérance de Louis XIV et de ses conseillers, se portaient en foule dans la Néerlande hospitalière, que Bayle appela (( la grande arche des réfugiés )>. Des presses d'Amsterdam et de Rotterdam sortaient une multitude d'écrits dont l'apparition n'eût pas été possible en des terres de servitude religieuse ou politique. Au siècle précédent, la prédiction de la Réforme avait fait couler des flots de controverses, auxquelles s'appropriait plutôt l'usage du latin. Parallèlement, l'éducation classique, organisée sur de fortes bases par les jésuites, préparait ces générations savantes de théologiens, de philologues, de traducteurs et d'érudits, dont se tient fier à juste titre le mémorial des Pays-Bas ^ Maintenant, d'ingénieux latinisants enchantent les fervents de l'antiquité par leurs imitations de Virgile et d'Horace. D'autres, à l'instar du Français Jacques de Thou, écrivent avec des mots de Tite-Live des ouvrasses d'histoire considérables. Grotius, Bollandus, Jansénius, obtiennent ou se préparent une vaste réputation

1, Tels Erasme, les Everardi, Dousa, Juste-Lipse.

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par leurs écrits juridiques et théologiques. Spiiiosa élabore clans le silence et la pauvreté son système fameux du panthéisme idéaliste^, pendant que les beaux esprits demandent à la langue sacrée de Rome des modèles à suivre pour arriver à la célébrité.

Non contente d'être devenue, comme nous le disions tout h l'heure, par le privilège de son état social, l'arche de salut de la liberté européenne, la Hollande se glorifiait d'avoir servi de retraite aux Muses latines. Il lui plaisait d'admirer en l'universel Grotius, ce vrai fondateur du droit public moderne, l'élévation d'un Lucain et la profondeur d'un Sénèque; dans Heinsius, le beau tour de vers qui distin^Tua Virofile, ou de reconnaître chez Heinsius le fils, des aorréments du stvle d'Ovide, et chez Brœkhius encore, une heureuse copie de Properce. Dans les mêmes réoions la Flandre bria-uait l'honueur d'être sa rivale. Les Idylles de Guillaume Becan, par exemple, y passaient pour un modèle de cette naïveté ingénieuse qui fait le caractère du poème pastoral.

Pour cela, l'idiome national n'était point sacrifié. Des âmes patriotiques, tout imprégnées du sentiment des ancêtres, veillaient à sa conservation, et

1. Les doctrines de Spinosa ne furent pleinement connues qu'après sa mort, par la mise au jour de ses travaux, la plupart posthumes. "L'Ethique, son œuvre capitale, expose tout le système de ce grand raisonneur géométrique, précurseur du matérialisme moderne. Le spinosisme n'eut jamais beaucoup de partisans en France ; il nen fut pas de même en Allemagne, où les physiologistes lui ont emprunté leur théorie de la vie universelle, les historiens leur loi fatale de l'histoire, les philosophes leur pressentiment de ce qu'ils appellent la philosophie véritable de l'avenir.

le gardaient de s'amoindrira Vondel, Cats, Ilooft, étaient l'honneur du Parnasse hollandais'.

L'un des principaux créateurs de la poésie et de la langue néerlandaises, Vondel, s'était acquis le rang de primauté sur tous les poètes de son pays. Avant Milton, il s'inspira dans un chef-d'œuvre tragique : Lucifer^ du thème grandiose qui est le sujet même du Paj^adis perdu, — la chute de Satan» la lutte du ciel contre l'enfer. On admirait en Corneille Hooft moins le poète que l'historien, pour l'énergie, la solennité un peu tendue, la concision, la gravité, qui faisaient de lui le Tacite de la Hollande. Au contraire, Cats était l'écrivain populaire par excellence. Ecrites avec une simplicité ingénue, les œuvres de Jacob Cats sont restées, comme autrefois, la seconde Bible du peuple hollandais, le manuel pour tous de la vie honnête et paisible; et, chaque année encore, pour honorer la mémoire de Vondel, on remet à la scène le drame national Gijehrecht van Amstel, par lequel le vieux tragique inaugura le théâtre d'Amsterdam, en 1637.

1. Précédemment, Gornhert, Van Breederode, Marnixde Sainte- Aldegonde, Pierre Dathenus, Laurent Spieghel, Rœmer Visscher et ses deux filles Anne et Marie, avaient uni leurs efforts afin de réagir contre les tendances exclusives des lettrés et des humanistes du xvi" siècle, et de créer une tradition à la poésie hollandaise.

2. Autour de ces trois chefs se groupaient honorablement Jacob Westerbaan, Constantin Huyghens, le père du fameux mathématicien, Phil. Zweerts, Jean Antonidès, Lucas Rotgans, Samuel Gosier, Gérard Brandt, l'excellent historien François Glarsen et le médecin voyageur Dapper.

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Si nous tournons maintenant les yeux vers l'Ailemagne, nous n'y reconnaissons pas cet état florissant.

Les divisions intestines qui commencèrent à affaiblir ce pays dès la seconde moitié du précédent siècle, puis les misères inouïes de la guerre de Trente ans, puis le morcellement infini des Etats et de l'autorité, qui en résulta, avant d'être le point de départ d'une grande et douloureuse évolution sociale, avaient produit là des conséquences déplorables. Plus d'empire, si ce n'est un empire nominal et sans force, plus de vie nationale commune et de conscience patriotique. Un particularisme étroit séparait, comme en autant de fiefs rivaux, les domaines de cette nouvelle féodalité. Il n'était demeuré de l'ancienne Allemagne, de ses institutions et de sa force que « 1 anarchie constituée » dont parle Hegel, où s'étouffaient sentiments, idées, inspirations. Le désordre était partout, brouillant la langue et la littérature, aussi bien que l'état social et politique.

En nulle époque, aucun pays d'Europe n'eut à souffrir d'une suite aussi prolongée de malheurs. Ces calamités dépassèrent celles dont jadis la Germanie avait eu à souffrir lors des grandes invasions, ou quand sévirent d'effroyables épidémies de peste.

De larges territoires se montraient, naguère, admirablement cultivés; des villes prospéraient, où l'industrie, le commerce, étaient de plein essor, des

milliers de villages se développaient sous l'encouragement et avec l'amour des traditions nationales. Le servage ne s'étendait plus partout comme une plaie, mais promettait au contraire de disparaître. « L'ouragan passé, ce sera la désolation d'un chaos; les plantes parasites étoufferont ce qu'aura semé l'homme; celui-ci disputera aux fauves son hallier, son champ, son abri^ » Au sortir de la guerre de Trente ans, l'Allemagne aura perdu les trois quarts de sa population, les quatre cinquièmes de sa fortune. Il lui faudra l'effort de plus de deux siècles pour se recréer.

La Réforme, si incomplète encore, si exclusive que se fut montrée son action, avait imprimé une vivante énergie aux facultés combatives de la raison. Au commencement du xvii® siècle, les imprimeries déversaient dans le public une quantité de produits littéraires baptisés des noms de relations, d'aç'isoSf de courriers, de pamphlets, de libelles, et, par malheur aussi, trop de sermons, de thèses, de controverses argumentant et chicanant sur des riens. L'art était faible en tout cela, mais il en résultait une activité réelle, une tendance déjà fertile, dans la littérature non théologique, à répandre au dehors des nouvelles et des idées. Chacun prenait conscience de ses intérêts particuliers et des intérêts généraux. Les feuilles volantes se propageaient rapidement, produisant un mouvement d'affaires inconnu jusqu'alors et qu'on n'avait pu prévoir. Les consciences s'émouvaient, s'enflammaient en faveur

1. Gustave Freytag, Tableaux du passé germanique ; la Guerre de Trente ans.

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d'un personnage ou d'une cause ; le journalisme moderne était devancé. Parmi tant de détresses et sous l'efTondrement du crédit public, cette généreuse ardeur disparut. La guerre avait endurci les cœurs quant aux misères d'autrui, et pour soi-même on demeurait plongé dans une froide torpeur. Une sorte de desaffection générale gagna les esprits à l'égard des causes ou des sujets qui étaient encore dignes de les occuper; ce fut chez tous un détachement presque complet pour les questions vitales, alors que s'agitaient comme de plus belle les riva lités confessionnelles, alors que se multipliaient les disputes oiseuses des théologiens, ou que s'offraient presque uniquement à l'Allemagne écrasée, pour la consoler, la soutenir, la fortifier, les hallucinations du piétisme, — qui des incitations primitivement charitables de Jacob Spener ira en se déformant jusqu'aux pires extravagances d'un puritanisme sec et fanatique.

Durant cette sombre phase de son histoire, le génie de l'Allemagne s'est obscurci profondément L^éclipse est absolue, ou peu s'en faut. Nous sommes bien entrés dans le désert du xvii® siècle {( C'est le triste xvii° siècle » dont se plaint Vilmar, le siècle allemand-français des Deiitscliefran^ zosentlium, tout h l'asservissement des modes étran» gères. Etrange macédoine d'imitations, mélange vicieux du goût romain et de « l'esprit gaulois w^ de l'anglo-saxon et du tudesque !

Tant de soldats foulèrent le sol de l'Allemagne,, introduisant avec eux non seulement les usaoes de leur pays, mais les particularités de leurs idiomes, que le parler allemand s'était trouvé tout à coup

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submergé par une afïluence de mots latins, italiens, espagnols et surtout français. « Si le français, le Avelche, le romain, voulaient reprendre les mots qui leur reviennent, s'écriait alors le poète Neumark, combien d'allemand resterait-il? Et comme cet oiseau, dépouillé des plumes étrangères, serait nu et laid! » C'est qu'en effet, sous ce débordement d'apports cosmopolites, il était demeuré plus appauvri qu'enrichi. Des écrits satiriques, des ouvrages de polémique religieuse et le fameux roman de Griuimelshausen, Simplicissimusy très ingénieuse imitation des récits picaresques de INIendoza et de Quevedo, lui conservent seuls quelque vitalité. Des hommes d'un vaste talent, Leibnitz, l'esprit le plus encyclopédique qui eût passé sur le monde depuis Aristote, et Pufendorf, le continuateur de Grotius, remuaient les grandes questions philosophiques et sociales; mais l'allemand n'était point leur langue libresque*; le français et le latin recevaient, pour les rendre compréhensibles h tous les savants d'Europe, leurs idées et leurs travaux.

Dans les innombrables petites cours princières, ducales, électorales, que les traités de Westphalie ont établies, reconnues ou imposées, on cultive le chant italien, la danse, la poésie légère, les contes, la tragédie, la comédie de salon; on copie jusqu'à la fureur les manières françaises, les habitudes et la langue françaises ; mais, en bas, les mœurs ont gardé une rudesse bien germaine ; et la vie de société, par son développement si tardit, laisse la

1, Remarquons, poui'tant, que des ouvrages allemands de Leibnitz, longtemps restés dans l'ombre, ont été publiés à Berlin, en 1838 et I8i0, par Guhrauer.

nation allemande très en arrière sur les autres peuples, les Moscovites exceptés.

Au reste, la plupart des grandes nations européennes, abstraction faite de leurs divergences politiques, se retrouvaient à suivre la même filière intellectuelle, l'imitation de la France imposée par l'admiration qu'inspirait la majesté de Louis XIV, le spectacle de sa cour et les chefs-d'œuvre mul tipliés sous son règne. La paix de Nimègue fut le zénith de la grandeur militaire de cette monarchie C'est l'apogée d'un astre. Monter plus haut n'était pas possible. Le siècle avait enfanté avec une profusion sans pareille tout ce que comportait sa fécondité première. Lentement, majestueusement, cette fécondité déclina vers sa fin. En même temps que s'écroulait l'empire de Charles-Quint, le règne de Louis XIV, ses gloires et ses revers, sa fortune instable et ses œuvres immortelles entraient dans le passé, dans l'histoire.

Avant de n'être plus, le xvii*' siècle avait légué à son successeur, par une sorte de faculté latente et mystérieuse, une mission h remplir, un idéal à réaliser. La volonté de créer une société meilleure, se dégageant, par les seules forces de la raison, de l'oppression des préjugés, flottait obscurément dans les âmes. Ce besoin ou, si l'on veut, ce vague désir de régénération morale, ces velléités d'une concep tion plus large des lois de la nature et du rôle de l'homme, qui devait être le titre d'honneur, l'exprès sion même de l'âge encyclopédique, furent assez lents à se manifester.

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