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CHAPITRE XVI

Débuts incertains de VCige philosophique. — Caractère d'indépendance que commence à revêtir la littérature. — Les encyclopédistes français. — Voltaire ; Jean-Jacques Rousseau ; Diderot. — Commerce d'idées entre les peuples, et particulièrement entre l'Ang-lclerre et la France. — Hégémonie littéraire de cette dernière jusqu'aux environs de 1789.

§ 1er

Le XVIII® siècle français n'eut pas, en naissant, la vio'Lieiir de ses devanciers. De fâcheux revers s'étaient abattus sur son berceau. II s'annonçait au monde inquiet et maladif. L'ombre imposante du passé attristait et intimidait le présent. Quand la disparition de Louis XIV eut emporté le fantôme solennel d'une monarchie caduque, il s'échappa tout à coup dans l'ivresse de la Régence. Et les œuvres en reflétaient les mœurs; le goût subit de notables altérations ; la langue dégénéra de la politesse et de la distinction d'autrefois.

Les grands écrivains de la veille n'avaient pas laissé d'héritiers immédiats. Les noms de Voltaire, de Montesquieu, de Jean-Jacques Rousseau, de Diderot, de Buffon, en étaient à se produire, à s'affirmer. De leur sérénité majestueuse les lettres n'avaient gardé qu'une sorte de correction incolore, et le meilleur d'elles-mêmes était un reste du passé.

Jean-Baptiste Rousseau appartient au xvii*^ siècle

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autant qu'au xviii^ : Boileau l'a désigné pour être son héritier à l'Académie française. D'Aguesseau, Rollin, Lesage, Fleury, Vertot et l'extraordinaire Saint-Simon, le seul qui ait conservé, au moment où la littérature décline et s'obscurcit, les accents maies et viooureux d'un Corneille avec la violence d'un d'Aubigné, sont comme les survivants d'un autre âge^ Ils semblent isolés parmi les générations qui se lèvent.

Une nouvelle école aspire à diriger les esprits. Fontenelle, esprit flexible, ingénieux et divers, auquel manqua toujours le naturel; Terrasson, La Motte, ébauchent une vague poétique tendant à substituer au simple et au grand le goût du bizarre, du recherché, de l'inattendu. Mais cette école ne jette qu'une lueur très pale, et son action est des plus restreintes.

C'est de la pensée philosophique que sortira vraiment le réveil des intelligences. Les rêves de l'époque naissante, avons-nous dit, étaient encore inconstants. Agitée de passions à la fois ardentes et confuses, maintenue par les institutions régnantes dans un ordre de choses contraire à ses intimes aspirations, elle oscillait sans équilibre entre les contraintes du présent et les problèmes de l'avenir. Enfin elle eut conscience de ses destinées. La philosophie essaya ses forces, puis s'étendit à toutes choses.

A travers les clôtures monarchiques et religieu-

1. Il convient de remarquer que linfluence de Saint-Simonne fut pas sensible sur les contemporains, et qu elle ne pouvait l'être, ses Mémoires ne devant être publiés que longlemps après sa mort, en 1824.

ses, tout en s'humiliant volontairement devant la double autorité du christianisme et de l'antiquité, le XVII® siècle avait entrevu les droits inaliénables de la raison et de la conscience individuelle. « Je pense, donc je suis, )) avait prononcé Descartes. « Toute la dignité de Thomme est dans la pensée, » répéta Pascal. Des esprits supérieurs, des analystes pénétrants, s'étaient chargés d'appliquer ces maximes h la psychologie humaine. Le xviii° siècle, tour à tour ironique et enthousiaste, étendit à la société ce que le xvii® avait découvert pour l'individu. Il proclama que la raison, la justice et la vérité doivent non seulement parler dans la conscience de Thomme, mais exister et agir entre les hommes. Il se donna pour tache et pour but le renouvellement intérieur des principes de la société. La vérité morale avait été explorée, scrutée jusqu'en ses dernières profondeurs, au temps des Bourdaloue et des La Bruyère. C'était maintenant aux recherches de la vérité sociale d'exciter les études et de remplir les ambitions des penseurs. Quelques-uns même allaient faire davantao;e et réunir étroitement les deux questions, morale et sociale, au risque d'en dégager, par un accord souvent périlleux, plus d'un paradoxe et plus d'un sophisme.

Remontant viçroureusement à la source de tout progrès, c'est-a-dire h la triple croyance en la perfectibilité de l'homme, en ses droits innés, en sa justice immanente, de chaleureux théoriciens se mirent à plaider, sous une forme de style parfois émue, souvent déclamatoire, l'affranchissement des âmes. En même temps qu'ils relevaient la dignité du sentiment individuel, ils habituèrent les esprits

à se déprendre d'un idéal étroit, exclusif et restreint aux frontières d'un seul pays, d'un seul peuple; ils l'accoutumèrent à se familiariser avec les larges conceptions d'uiii idéal humain. L'idée d'humanité domina toute la littérature française, et, par suite, toute la littérature européenne du xviii^ siècle.

Cette littérature commençait à revêtir dans la personne même des auteurs un caractère d'indépendance qu'elle n'avait jamais connu. Soutenu par le grandissement d'une puissance née de la veille : l'opinion publique, l'écrivain, le penseur, s'est emparé d'une autorité morale extraordinaire. Il répand à flots les hardiesses philosophiques et sociales; il trône, il domine dans les conseils de l'aristocratie, en même temps qu'il attire vers lui les espérances des peuples.

Mais un homme est là. Voltaire, qui, dans sa dévorante universalité, incarne en lui les innombrables tendances agressives et sceptiques de l'époque. Il raisonne, discute, justement ou non, avec passion, violence, dérision ou vérité, sur tous les sujets qui peuvent mettre en mouvement les curiosités de l'intelligence. Il entraîne sur ses pas une armée de novateurs. Toutes les formes de la pensée sont reprises une à une ; et partout, dans la physique, la métaphysique, la morale, la logique, l'histoire, pénètre l'esprit d'examen, devenant forcément aussi l'esprit de négation et de renversement.

Au contraire des hommes de science des xvi® et xvii'' siècles, qui lui avaient frayé la voie, mais qui, en résolvant, malgré l'Eglise, les grands problèmes qu'elle prétendait fermés h Thomme d'une manière irrévocable, n'avaient eu qu'une influence

indirecte sur la théologie, les nouveaux philosophes sapèrent audacieusement les principes regardés <îomme la base intellectuelle môme des croyances.

A dire le vrai des choses, il s'en fallait que tous les esprits ne fussent occupés que de ces questions graves. Si le siècle se montrait raisonneur, on le voyait, quant aux mœurs, mondain, dissipé, galant à l'extrême. Le roman, la comédie, le conte frivole, la jolie bagatelle en vers et en prose, ne chômaient pas, au service des unies oisives. L'influence féminine menait, gouvernait les salons* et la société. Elle disposait de la faveur et du succès. Comment eût-elle permis que l'imagination du jour ne sacrifiât pas aux grâces légères, où triomphe son ascendant? La complaisance de certains auteurs était sans limites h faire de l'esprit avec du sentiment. Marivaux n'avait pas de rival en l'analyse, poussée aussi avant que possible, des délicatesses du cœur. Son thème favori, l'étude de la femme et de ses curiosités, lui donnait h découvrir, parmi des finesses trop fines et des propos trop alambiqués, des nuances inconnues de la coquetterie et de l'amour, dont chacune s'émerveillait. Le tendre abbé Prévost trouvait le secret de plaire à ses contemporaines, sans grandement innover dans la manière, mais assez néanmoins pour former une classe à

1. Les réunions littéraires, les bureaux d'esprit que présidaient M™" de Lambert, du DefTand, Geoffrin, Lespinasse et d'Houdetot, étaient de vrais séminaires d'académiciens. M"' de Prie eut assez de pouvoir pour faire une reine de France, et M™° de Tencin pour faire nommer des cardinaux et des ambassadeurs.

part de nouvelles agréables et touchantes. Quant h Crébillon fils, le premier en date des romanciers corrupteurs, on sait qu'il fit longtemps les délices de la jeunesse des deux sexes avec ses Egarements. La sensibilité surtout, sans préjudice du plaisir, était fort h la mode. On versa beaucoup de larmes dans la littérature d'imagination de cet âge facile et voluptueux. Mais c'est ainsi que, très naturellement, on passait de l'efFusion sentimentale aux considérations raisonnantes, de l'agrément mondain h l'idée d'utilité, de l'observation psychologique à l'observation sociale. Le roman lui-même s'était rendu philosophique. L'histoire plus encore. En réalité, le philosophisme envahit et couvrit tout.

Lorsque la propagande encyclopédique et l'action voltairienne avaient pris h tache de remuer les consciences étouffées sous le régime du bon plaisir, la pensée était loin d'être libre. Tant d'ouvrages mutilés par la censure, ou, s'ils venaient de l'extérieur, arrêtés, supprimés à la frontière, ... la violation du secret des lettres érigée en raison d'Etat,... le théâtre remis au pouvoir d'un gentilhomme de la chambre, . . c'était assez de preuves du contraire. On en était là, on subissait de telles contraintes, quand s'engagea la bataille des idées contre les abus de la tradition.

Prodigieusement s'étendit l'influence d'un Voltaire, d'un Diderot, d'un Jean-Jacques Rousseau.

Par ses qualités comme par ses défauts, sa verve, sa mobilité, son infatigable curiosité, son universelle intelligence, ses entraînements, ses contradictions, par son lumineux bon sens imposant autour de soi l'évidence comme l'autorité suprême, par la séduction même de ses erreurs, jamais homme

ne fut mieux fait que Voltaire pour dominer son siècle.

Nul ne pouvait s'adapter mieux non plus aux passions agitatrices de cette même période historique que Diderot. Savant et inspiré, critique, conteur, romancier, dramaturge, le « pantophile » Diderot est par-dessus tout un grand semeur d'idées. Principal architecte de XEncyclopédie, il est le centre d'une école, le chef avoué d'une littérature, le foyer rayonnant d'une immense activité intellectuelle.

Voltaire et Diderot enflamment les esprits. J.-J. Rousseau passionne les âmes, et son action est à la fois la plus profonde et la plus lointaine; elle dure encore, parce qu'elle a renouvelé le sentiment de la nature^. Jean-Jacques Rousseau est le plus mémorable exemple de ce que peut, heureuse ou perturbatrice, l'influence morale d'un seul homme ^. Il surprit et charma toute la seconde moitié du

1. Il faut relever aussi, à cette place, et marquer en première ligne l'ascendant de Buffon, à qui demeure la gloire impérissable d'avoir enseigné à ses contemporains la grandeur et l'immensité de la nature, et dont l'empreinte profonde se retrouve, autant que l'influence de Jean-Jacques Rousseau, dans le style de Château- / briand et de Lamartine.

2. L'influence de Jean-Jacques Rousseau s'est fait sentir clicz une foule d'écrivains et de penseurs, français ou étrangers, entre lesquels nous reconnaîtrons : Senancour, Chateaubriand, M™* de Staël, Jean-Paul Richter, Karamzine, Wieland, Alfieri (comme auteur du livre de la Tyrannie), Benjamin Constant, Lamennais, George Sand, Michelet, George Eliot, qui s'écriait, un jour, dans un accès de reconnaissance : « C'est Rousseau qui a vivifié mon âme, )) et Léon Tolstoï. Si supérieur que lui ait été par le caractère le grand écrivain russe, on reconnaît à Tolstoï de remarquables affinités avec J.-J. Rousseau. « Le temps de Rousseau, des Encyclopédistes, a déclaré Tolstoï, que passionna toujours le xviii* siècle, voilà le beau temps de la littérature française. »

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xviii^ siècle. Il a séduit notre temps par ses défauts autant que par ses qualités. Dans notre littérature, il a fait jaillir des formes nouvelles; dans nos mœurs et dans nos lois, il a fait passer des idées de justice et d'égalité. Heureux s'il eut toujours évité le paradoxe systématique et si, dans la même page, il ne fallait pas souvent l'admirer, le plaindre et le combattre !

Les théories libérales de ces trois grands esprits et d'un Montesquieu, élaborées en première origine chez les Anglais par les écrits de Bacon, de Newton et de Locke, reprises par eux, popularisées en France par leur plume, ne s'arrêteront plus avant d'avoir fait le tour de l'Europe. Ces idées d'apparences divergentes quelquefois, mais que gouverne une sorte d'inspiration commune, rayonnent en tous sens; elles se propagent avec une célérité qui prévient tous les obstacles; elles gagnent de proche en proche, avec une force d'expansion qui tient du prodige. Sur les pas de Voltaire et de Montesquieu, la liberté d'examen, de contrôle, de discussion et de critique, s'imposant à la vie politique, aux institutions et aux lois, est entrée pour n'en plus sortir dans les habitudes et les besoins de la société moderne. Et la spiritualité sensible, qui s'est emparée simultanément des cœurs et des imaginations, ajoute encore ses entraînements à la vertu des théories. Les philosophes à la Jean- Jacques, les adeptes de Tilluminisme allemand, les philadelphes anglais et américains, comme les logiciens de ridée pure, donnent tout à l'intellectualisme, au sens métaphysique de la justice. La pensée française est devenue la pensée du siècle.

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La France n'a exercé en aucune période de son histoire, depuis le moyen âge, une autorité comparable à celle qui lui lut dévolue entre les années 1750 et 1789.

En Allemagne, l'ascendant dont jouissait la langue de Voltaire et de Rousseau était trop général pour qu'elle n'y fit point une percée rapide. Dès 1750, le Français qui visitait Berlin ou Potsdam pouvait se croire à Paris ou à Versailles. Tout épris qu'il fût de la puissance de son pays, Frédéric II avait conçu une sorte de dégoût contre la littérature allemande. « On a vu, dit plaintivement Schiller, on a vu la poésie dédaignée par le plus grand des fils de la patrie, par Frédéric, s'éloigner du trône puissant, qui ne la protégeait pas. » Il n'entendait s'intéresser qu'à des livres venus de Paris. En rétablissant la Société rovale de Berlin, sous la présidence de ^Maupertuis, il exigea que les mémoires, au lieu d'être composés en latin, selon les règlements rédigés autrefois par Leibnitz, le fussent dans l'idiome de Descartes, et il forma dans sa capitale une académie toute française.

L'Allemao^ne entière frémissait h la lecture de la Nou<^elle Héloïse et de V Emile. Grâce à Rousseau, la sentimentalité qui règne en ces écrits avait donné le ton à toute la société polie et gagné le cœur de toutes les femmes allemandes. Le romantisme germanique en sera fortement imprégné.

En Russie, Catherine II, qui n'avait pas oublié ses origines allemandes, n'aurait su rester étran-

gère à ce nouveau courant cropinion. Elle prit à tâche d'introduire chez les Moscovites une civilisation à laquelle elle appartenait par son éducation première. Sans y rien sacrifier, d'ailleurs, de son autocratie en l'accomplissement de ses volontés impériales, on la vit mener la correspondance la plus active avec les encyclopédistes, prôner leur noble indépendance, consacrer de ses louanges la souveraineté intellectuelle de Voltaire, combler Diderot de ses bienfaits, recommander aux poètes de Saint-Pétersbourof l'imitation des œuvres francaises, prêcher d'exemple, se reposer des soins du gouvernement par les récréations de la pensée, brocher elle-même des comédies et des traités d'éducation. Les femmes de la cour se modelaient sur leur souveraine, ornaient de science leur imagination et se piquaient d'encourager bellement l'activité spirituelle. L'une de celles-là, la princesse Daschkoff, amie de Catherine, se faisait honneur de tenir bureau d'esprit à la française, et présidait les séances de l'Académie^

A Saint-Pétersbourg, le génie manque pour féconder ce champ d'imitations. Le fonds est pauvre. On vit d'emprunts. Le sentiment n'a pas beaucoup de force ni de chaleur^. Il y eut plus de rhétorique

1. C'est sous la présidence de la princesse DaschkofF que fut composé le premier Dictionnaire russe (1789-94, 6 vol.), et il est incontestable quelle prit à cette rédaction une part prépondérante. (Voir ses Mémoires, écrits en anglais par Mistress Bradford, d'après le manuscrit quelle en avait laissé, et traduits en français par Alfred des Essarts (Paris, 1859, 4 vol. in-l8).

2. Nous devons noter, d'ailleurs, que, dès lors, des tempéraments originaux commençaient à se révéler. Yon Vizine déployait dans la comédie une verve âpre et franche à railler les frivoles et ridicules vanités des dernières classes de la noblesse. Le lyrique

que de lyrisme, par exemple, chez un Derjavine, le chantre officiel de la « Sémiramis du Nord ». Lorsqu'il visait à devenir le Racine de la Russie, Soumarokoffne dépassait guère la volée d'un Campistron. Il se faisait un extrême abus de petits vers, de fatras mythologique, de madrigaux dépaysés. Mais les forces s'essayaient. Et c'était encore un mouvement que cet effort de certains esprits pour se mesurer sur leur terrain avec les maîtres étrangers, c'était encore une voix que cette répercussion lointaine de la pensée d'autrui.

L'Angleterre ne s'est pas soumise aussi facilement — loin de là — à l'hégémonie française, surtout depuis qu'à la période lyrique de Prior et de Pope a succédé l'âge de William Temple, de Samuel Johnson, de Daniel Defoë, de Goldsmith, de Swift, et de Fielding, de Smollett et de Sterne, tous des prosateurs de premier ordre, les uns entremêlant de beaucoup de finesse le savoir et la raison, les autres associant avec autant de succès que de diversité l'imagination à la peinture des mœurs réelles, et tous créant des types inoubliables. L'An-

Pétrof portait du feu et de la hardiesse à célébrer les triomphes du favori Gregori Orlof. Le fabuliste Kryloff allait marquer à l'empreinte de sa race l'apologue de La Fontaine. Karamzine, poète, critique, romancier, — avant d'attacher son nom à de grandes œuvres historiques, — se préparait à prendre la direction des lettres. Disciple passionné de Jean-Jacques Rousseau, ayant rapporté de lécole française le genre d'émotion et de sensibilité qui touchait les cœurs et les âmes, il se montrera, à son heure, tout désigné pour servir d'intermédiaire entre les classiques et les romantiques.

Cfleterre, disons-nous, a laissé venir à elle les mo- <ies du pays de France, reconnu de bon ton d'en parler la langue, traduit, imité quelques-uns de ses poètes; et dans « l'incomparable Dictionnaire de Pierre Bayle », précurseur de Voltaire, la plupart des sceptiques anglais ne cessent de chercher et de trouver leurs armes ; mais un abîme sépare les écrivains des deux nations. Elle n'a senti qu'à la surface l'empreinte des arts classiques. Des adaptations passagères ne l'ont point empêchée de maintenir son originalité propre. Et c'est elle, en outre, qui se flatte, non sans titres ni raisons, d'avoir fourni le plus utile concours au développement de la philosophie française. Voltaire a donné pour aliment à son génie les écrits de Locke, de Pope, ■de Newton, le déisme de Bolingbroke, de Collins, de Woolston, de Toland, de Chesterfield, de Tindal et de Chable? Diderot traduit Shaftesburv et s'enthousiasme de Richardson. A tour de rôle, il ne cesse de proclamer comme ses conseillers ou ses maîtres l'auteur de Grandisson ou le dramaturge Lillo, Sterne ou Moore, Fielding ou Addison. On peut même dire que le goût britannique sévit alors exagérément dans les régions secondaires de l'art et de la mode; et, allant plus loin encore, constater que si l'on passait en revue la littérature française, depuis Voltaire jusqu'à nos jours, en suivant de près les échanges intellectuels qui s'opérèrent d'une rive à l'autre, à chaque pas se rencontrerait l'empreinte anglaise ^ Cependant l'étude

1. Au XVIII' siècle, les Lettres anglaises. Zaïre, V Esprit des lois ; au xix* siècle, Mazeppa, le tliéâtre de Victor Hugo, l'Ode à Byron, le Dernier Chant de Childe Harold, les Contes d'Espagne, Narnouna, les ïambes de Barbier, nous disent combien la France, dans ses

des écrivains d'outre-Manche clans le Paris du XVIII® siècle a été plutôt œuvre d'émancipation que travail d'assimilation. On s'aperçoit qu'elle procède surtout d'un sentiment dont la force allait en s'accroissant de jour en jour : le désir de naturaliser en France les institutions et la liberté anglaises. Les idées venues de Londres ou d'Oxford ont bientôt repassé le détroit, ornées, agrandies, transformées. Montesquieu donne la vie à ces idées qu'il a reçues, pour ainsi dire, à l'état de formules métaphysiques, et rappelle, à chaque ligne, la nature morale de l'homme au milieu des abstractions de l'esprit. Voltaire enflamme la froide incrédulité des penseurs britanniques. Ainsi les deux courants se croisent, alternent dans un échange continu. Jamais l'Angleterre n'a regardé et imité davantage la France, ni la France l'Angleterre. Etrange destinée respective de ces deux grands peuples, qui n'ont cessé de se haïr et de se chercher ! A la fois ennemis et parents, ils furent placés en regard pour s'attirer et se fuir tour à tour, et pour agir sans relâche l'un sur l'autre par voie d'échange ou de réaction^ î

œuvres les plus françaises, s'est pénétrée de 1 inspiration anglaise. Cf. James Darmesteter, Etudes de littérature anglaise', Leslie Stephen, English thouht in the 18t'i Century, Londres, 2* édit., 1881 ; Joseph Texte, Etudes de littérature européenne, 1898 ; Jean Finot, Français et Anglais, 1903.

1. C'est qu'en effet l'un et l'autre ont toujours g-ravité autour des mêmes préoccupations essentielles de la pensée. « La marche de leurs progrès, constate Buckie, dans son admirable Histoire de la civilisation anglaise, est si identique que le rapport entre Montaigne et Descaries est exactement le même que celui qui existe entre Hooker et Chillingworth, en tenant compte de la différence ■d'opinion.

Chacun des écrivains que nous nommions tout à l'heure mé-

Bien que la littérature anglaise eût fourni une longue suite de poètes indépendants, de dramaturges, d'historiens, de philosophes, d'essayistes incomparables et qui furent l'objet de l'admiration européenne, elle ne put — non plus que les autres — échapper à l'importation des idées qui portaient la marque française. « Paris est le centre de l'Europe, )) écrivait le grand Edmond Burke, le Cicéron anglais.

riterait de retenir longuement l'attention et l'étude. Du moinsnous effleurerons, au courant delà plume, quelques traits de leurs physionomies si diverses, en commençant par le cheyalier Temple En celui-ci nous rencontrons un esprit brillant, un diplomate ha* bile, un homme d'Etat, un philosophe nourri dans les doctrines faciles de l'épicurisme, et par-dessus tout un littérateur aussi ingénieux que savant. Critique, moraliste, romancier et poète,. Johnson nous présente une figure moins aimable. Pourtant il exerça une sorte de dictature sur les lettres de son temps, et, malgré seshabitudes de rudesse et d'irrégularité, son extérieur désobligeant^ son humeur maussade, qui cachaient, d'ailleurs, une nature généreuse et délicate, il fut à la mode dans la haute société de son temps. Son style maniéré, artifi^ciel, bourré de latinismes, n'atteignait à une sorte de désinvolture que lorsqu'il reproduisait avecagrément, comme dans ses Lives of ihe poets, le ton de ses familières causeries.

Père du journalisme et vrai créateur de la fiction en Angleterre, maître des romanciers Richardson et Fielding, aussi bien quedes essayistes Steele et Addison, Defoë a écrit près de deux cent dix ouvrages, qu'un seul, populaire dans le monde entier, a fait oublier tous. N'est-il pas superflu de dire que la Vie et les Aventures de Robinson Crusoë ne cesseront jamais d'enfiévrer le cœur de la jeunesse?

Poète charmant, critique au goût fin et délicat, auteur de comédies pleines de naturel et d'une gaieté de bon aloi, moraliste aimable, quoique sévère, Olivier Goldsmith, dont la vie décousue ne fut pas toujours à limage de sa littérature idéaliste, est un des écrivains les plus originaux de sa patrie.

Le génie anglais n'a pas de représentant plus attirant et plus haïssable à la fois que Jonathan Swift. On doit subir sa domination sans l'aimer. Ses vers sont d'un goût singulier et presque inimitable, et sa prose personnifie avec une puissance qu'on nô peut définir les qualités violentes de la race saxonne. La sensi-

A demi contraints, ou de leur plein gré, tous les pays cèdent à l'entraînement. On dit que les Espagnols, les Portugais, les Vénitiens, font profession de dédaigner les autres peuples et de haïr les Français. Ils ne sont pas les moins curieux, pourtant, de recueillir jusqu'aux plus menus échos de ce Paris que Grimm appelle « le café de l'Europe )). On constate que les Suisses, dont le

bilité aiguë, « l'esprit positif et l'oi'gueil, dit Taine, lui ont forgé un style unique, d'une véhémence terrible, d'un sang-froid accablant, trempé de mépris, de haine et de vérité! » Il possède de Ihumour au plus haut degré, et ce style, où grimace si souvent un grotesque douloureux, a une perfection classique.

Byron a appelé Fielding « lllomère en prose de la nature humaine )). Son roman de Tojn Jones lui fit une réputation universelle. » C'était, parmi les Anglais, le premier ouvrage d'imagination fondé sur l'imitation fidèle de la nature.

Smollett tenait de ses dons privilégiés une heureuse souplesse de talent, qui lui permettait d'adapter son style à presque tous les genres. Historien plus animé qu'impartial, plus séduisant que solide, auteur dramatique plus inventif qu'expérimenté, poète plus passionné que sensible, critique plus ardent qu'équitable (c/*. la belle étude de Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise et la notice de Walter Scott), il trouva dans la forme romanesque la meilleure application de ses facultés diverses : l'à-propos et la vivacité d'esprit, un sens prompt à saisir les ridicules, l'abondance d'une gaieté aussi inépuisable que les ressources de son imagination, beaucoup de discernement et de finesse.

On a tout dit sur les mérites de l'auteur de Tristram Shandy et du Voyage sentimental, sur la finesse de ses observations, sur sa connaissance du cœur humain et les ressources de son imagination, sur les contrastes de cet esprit plus ingénieux qu'éminent, tour à tour affecté et vrai, délicat et grossier, plagiaire et original, sensuel et sensible, tombant dans la trivialité et tout à coup, par des transitions sublimes, venant rappeler au lecteur sa parenté avec Shakespeare. Laurence Sterne, malgré les torts de son existence privée et les erreurs morales de ses livres, est resté au premier rang des écrivains d'Angleterre.

xviii^ siècle a été le grand âge littéraire, opposent une résistance manifeste à la domination de la philosophie française, résistance spiritualiste et chrétienne. jMais si TOberland bernois se ijlorifie de posséder un savant et un penseur tel qu'Albert de Haller; si Zurich compte au nombre de ses enfants un éducateur comme Pestalozzi; si Schaffouse recueille le fruit des lumières et des hauts mérites de l'admirable Jean de ^Mûller, — le plus antique des historiens modernes; — si THelvétie germanique cite encore parmi les siens un Bodmer, un Sulzer, un Lavater, Genève ne peut méconnaître qu'elle a fourni aux lettres de la nation voisine leur plus merveilleux instrument d'expansion européenne, en leur donnant Jean-Jacques Rousseau. L'Espagne est en pleine défaillance morale; elle ne voit de remède à sa faiblesse que de suivre l'exemple de iMelendez Yaldès et de Fernandez de IMoratin, en francisant sa littérature.

L'Italie, gouvernée par des princes à moitié français, n'essaye point de se dérober aux suites de cette propagande intellectuelle. Les talents n'y manquent pas, cependant. Au contraire, ils y foisonnent, et dans les genres les plus variés. Ce sont : Parini, livrant à la moquerie des hommes les travers de la société; Meli, rappelant Théocrite par le charme de ses pastorales; Varano, le poète dantesque, ou Forteguerra, le continuateur de l'Arioste. Au théâtre, le mélodrame et l'opéra ne sont pas les seuls à captiver les faveurs du public. Métastase, que la douceur de ses vers a fait surnommer le Racine de l'Italie, combine à souhait, pour le plaisir des sens, les efi'ets de la musique et de

l'imaofination théâtrale. Carlo Gozzi, nature oriofinale et créatrice, a ravivé par des inventions inattendues la comédie languissante. Et son rival Goldoni l'emporte encore sur l'inventeur du genre fiabesque en verve et en fécondité.

L'Italie, disons-nous, ne s'en montre pas moins hospitalière à l'influence des auteurs français, soit que celle-ci se fasse plutôt sentir sur les écrivains politiques (Beccaria, Filangieri), tout imprégnés du philosophisme régnant, soit qu'elle affecte particulièrement les poètes enclins à cultiver la forme didactique (Betti, Zampieri, Spolverini) ou les champs épuisés de l'ode anacréontique, de l'églogue et de l'idylle (Zappi, Cotta, Baretti, Fantoni, et, au-dessus d'eux, Frugoni). Condillac est devenu le précepteur du prince de Parme, et toute la philosophie est entrée avec lui ou sans lui dans la nation italienne. « Je dois tout, dit Beccaria, aux livres français. D'Alembert, Diderot, Helvétius, Buffon, noms illustres et qu'on ne peut entendre prononcer sans être ému, vos ouvrages immortels sont ma lecture constante, l'objet de mes occupations pendant mes jours et de mes méditations pendant mes nuits. »

Les rebelles de Corse demandent un code à l'auteur du Contrat social. La Pologne réclame de Jean- Jacques Rousseau une constitution, en attendant que le même honneur advienne à Mably, l'historien philosophe et le raisonneur utopique, de la part du congrès américain, en 1783.

En Hollande où le flamand n'existe plus qu'à l'état de patois, où la langue néerlandaise ne sert guère qu'à traduire ou à pasticher, l'imitation fran-

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çaise a tout envahi. Il semblerait que la poésie autochtone dut trouver d'elle-même, dans les profondeurs du sol, de la race, de la patrie, en face d'une nature si sino-ulière et dans les lointains de l'histoire, les éléments les mieux faits pour transporter les imaginations. La vue de ce radeau démesuré de fange et de sable, qui s'appelle la Hollande, et qui, à force de gigantesques travaux, de digues et de dessèchements, est devenu l'une des terres les plus fertiles du monde ; l'aspect de ces cotes étrangement découpées et déprimées*, de cette mer en continuelle irruption, de ces vastes marais, de ces canaux innombrables, s'entre-croisant en tous sens; puis, la légende traditionnelle, le souvenir des guerres héroïques et des fabuleuses expéditions maritimes : n'était-ce pas assez de sujets pour nourrir Tinspiration locale ? Quelques-uns y songeaient. Sans hausser leur ambition jusqu'à ces thèmes grandioses, des élégiaques et des bucolistes se plaisaient à décrire, d'un effort tranquille et modéré, les charmes riants ou mélancoliques des cours d'eau, des lacs, des rivières, des fleurs de la patrie et de ses rives. On les nommera les riviéristes de la Hollande'"^. Ils mériteront qu'un jour on les compare aux lakistes de l'Angleterre. N'importe, la tendance commune n'était pas là. On n'a qvi'une vague estime pour la nature du style et la richesse d'imacrination du laboureur Hubert Poot. pour l'énergie du patriote Bellamy, ou pour les qualités humoristiques de Langendijk et la cha-

1. Voir les intéresssantes descriptions du voyageur italien Edraondo de Amicis.

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