En 1822, Shelley se noya dans la baie de la Spezzia
inspirées qui furent jamais, changeante comme la mer, tantôt lointaine et fuyante, tantôt aussi personnelle et romantique que celle du chantre de CJiilde Harold... On lui fit des funérailles antiques; son corps, rejeté au rivage, fut brûlé sur un bûcher, son cœur transporté à Rome et mis au tombeau avec cette inscription : Coi^ cordium; et il disparut, laissant, dit Gabriel Sarrazin, le souvenir d'une figure de lumière et de légende.
L'Italie maintenant nous appelle et proclame qu'en ces jours d'universelle surexcitation artistique, qui furent, pourrait-on dire, les jours de fanfare de l'humanité, elle ne dépensa pas moins d'ardeur que les autres nations européennes à exhausser le culte de la passion, du sentiment, de l'idée. Un souffle chaleureux de patriotisme anime sa poésie, dès les préludes du xix® siècle. Ugo Foscolo, que nous citions tout à l'heure, Giusti, Leopardi, ont fait entendre des accents pleins d'émotion et de force pour évoquer le prochain réveil de la nation. La concision des vers de Leopardi et leur énergique sobriété remémorent la vigueur de l'antique muse latine. Par la note douloureuse de ses chants, plus irrémédiable et plus inexorable que le pessimisme spéculatif de Schopenhauer, c'est un moderne. Etonnante carrière! Philoloo-ue à seize ans^
1. Il n'était qu'un adolescent : ses travaux philologiques l'avaient fait connaître des savants de l'Italie et de l'Allemagne. Le philologue suédois Akerblad avait salué sa venue dans la science avec admiration.
philosophe à vingt, poète à vingt-cinq, destiné à mourir très jeune en pleine célébrité, déjà Leopardi avait cueilli les palmes d'une double gloire quand d'autres commencent à peine à vivre. Sa précocité fut extraordinaire. Hélas ! de très bonne heure aussi il avait dû payer ces faveurs exceptionnelles de la nature, ces dons merveilleux de l'esprit, par de terribles disgrâces physiques, par le supplice sans répit de deux maladies mortelles, s'aigrissant encore des peines secrètes d'une âme irritable et désillusionnée. De là, chez l'auteur à'Il Parini, chez le grand lyrique des Ricorclanze, ces plaintes contre la destinée humaine et contre son temps, ce vouloir continu de son esprit à ne puiser d'inspiration qu'aux sources amères de la douleur, — la douleur retrouvée partout, dans le présent et dans le passé, dans la nature et dans l'homme, — cette mélancolie raisonnée ou chantée, selon qu'il l'exprimait en philosophe ou en poète, ces appels constants à la mort, qui ont imprégné d'une âcreté systématique l'ineffable douceur de ses élégies^
D'autres élus de la ^Nluse : Vittorelli, Ricciardi et le célèbre Silvio Pellico, quidoit sa réputation h ses malheurs autant qu'à ses œuvres, concourent avec éclat à l'œuvre de la régénération rêvée, stimulent la patrie de leurs éloges, de leurs conseils ou de leurs réminiscences plaintives, et noblement exaltent l'espoir commun qui les possède : l'espoir du relèvement de la nation par les lettres. Enfin Man-
1. Voir la biographie du poète et l'édition définitive de ses œuvres, prose et vers, publiées à Florence en 1845, par Antonio Ranieri, le fervent ami, le Pylade de Leopardi; voir aussi la belle traduction en vers d'Auguste Lacaussade.
zoni a pris la tête du mouvement romantique. Il n'avait pas attendu l'apparition de la nouvelle pléiade française pour se déclarer l'apotre d'une renaissance littéraire. Avant que Victor Hugo eût lancé la préface retentissante de Cromwelly JNIanzoni adressait au critique du Lycée^ une lettre en français sur les unités de temps et de lieu, où se dessinaient ses projets de réforme théâtrale. Il est devenu le chef des coloristes italiens, que séduisit avant tout l'éclat du style par l'image et la couleur. Sous le ciel d'Italie, les talents affluent, animés d'un zèle égal à réchauffer les souvenirs et les espérances patriotiques, à préparer avec les philosophes et les hommes d'action l'ère prochaine du Risorgimento.
Un enthousiasme plus exubérant encore transporte les poètes espagnols. On croirait qu'un sang nouveau s'est infusé dans les veines du génie castillan. Byron, AValter Scott, Victor Hugo, Lamartine, sont lus partout. De jeunes enthousiastes brûlent de s^élancer sur leurs traces. Ventura de la Vega, Breton de los Ilerreros, Quintana, sont à la tète des novateurs d'art, que poussent en avant, d'autre part, les grandes transformations politiques et sociales s^accomplissant au sein de leur patrie.
Les tendances moins absolutistes des dernières années du règne de Ferdinand, les espérances qu'a fait naître l'alliance déjà pressentie de Christine et du parti constitutionnel, et les promesses d'un ave-