Melchior de Vogue, le Roman russe, p
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pas l'aurore, mais le soleil levant, et ses émules Dalvig, Baratinski, YazikolF, le reconnurent pour maître dès qu'il parut. Ainsi qu'aux premières chaleurs du printemps, a dit Vogue, les prairies se parent de fleurs, le pays russe s'était couvert de poètes au soufile vivifiant de l'enthousiasme. Ils évoluaient autour de leur jeune maître comme une nuée brillante. L'apparition de son premier poème, Roiisbaa et Luclmilay avait été un vrai coup de théâtre par l'imprévu de l'œuvre et par son retentissement. Le byronisme, dont LermontofF, avec son imagination forte et sombre, fut un des plus fougueux partisans, enflamma soudain la jeunesse sceptique et désœuvrée. Elle se pressait sur les pas de ses entraîneurs, ivre d'art, de passion et d'harmonie. Avec le temps, néanmoins, s'apaisa leur fièvre. Ces belles flambées lyriques se calmèrent. Les cerveaux surexcités s'assagirent. La prose ressaisit la primauté. Walter Scott détrôna Byron. Pouchkine lui-même, parvenu à la maturité de son génie, avait adopté le genre de la nouvelle, suscitant, sous cette forme de récit, une pléiade d'écrivains tels que Zagoskine, Dahl, Veltman, Polevoï, Marlinski. Il se montra plus personnel encore lorsque, frayant les voies au réalisme moderne, et se découvrant le premier à comprendre, au pays du servage, l'ame du peuple, il révéla à la Russie la terra incognita, c'està-dire la vie telle qu'on la devait subir en l'empire des tzars, encore plus douloureuse qu'ailleurs, la vie avec ses joies clairsemées et ses souffrances, ses fautes et ses lacunes.
Parallèlement, en Pologne, et sous des inspirations bien opposées, trois poètes de génie : Mie-
kiewicz, Jules Slowacki et Sigismond Krasinski, exprimaient en d'admirables vers le regret des gloires disparues, le sentiment douloureux des blessures de la patrie. C'est enivrée par leurs chants que la Pologne se souleva en 1830, et c'est au souvenir de leurs hymnes vibrants qu'éclatera la terrible insurrection de 1863. On n'admirera jamais assez des œuvres comme le Livre des pèlerins de Mickiewicz, douloureuse exode des proscrits polonais; comme le superbe poème de Conrad W allenrod, où l'amour du pays est exalté jusqu'à la fureur, où la haine du tyran atteint à son paroxyme ; et surtout comme le drame fantastique des (( Aïeux », les Dziady, que soulève une inspiration surnaturelle.
Les nations Scandinaves n'étaient pas restées en dehors de cette grande régénération intellectuelle.
Ce ne fut pas un écho des agitations extérieures, mais bien une lutte passionnée, ardente, qui se donna carrière, en Suède, entre le passé et le présent se disputant la direction de l'avenir, entre les classiques, les « phosphorites » et les gothiques, jusqu'à ce que Geiier, le fondateur de Vldiina^ Tegner et Lyng vinssent arracher leur patrie à la domination nouvelle de Goethe et de Klopstock, héritière de l'influence française, pour la rendre au culte de ses divinités nationales. Tel, le célèbre Danois Œhlenschlaeger, surnommé de son temps « le prince des poètes Scandinaves », entreprit de recréer les couleurs fortes et l'originalité haute et pure de la geste antique des Eddas. « Les Danois,
dit C. Hauch, étaient semlilables h l'hommo qui, ayant ba une liqueur enchantée, avait oublié les chants de sa jeunesse. Œhlenschla^ger brisa l'ensorcellement et retrouva les vieux héros Scandinaves. » A cela ne se bornèrent son rôle et sa tache. Désireux d'exprimer aussi les sentiments qui ne changent pas avec la succession des hommes, il interrogea profondément les joies et les douleurs de l'être intime, source toujours jaillissante du lyrisme. Et une pléiade de disciples l'avaient suivi, soutenus parl'amour inné de l'esprit Scandinave pour le fantastique, pour le rêve et — pourrions-nous ajouter — pour le vague de la métaphysique. La poésie et la philosophie* se partagèrent la faveur des intelligences. En Norvège, à l'époque qui va de la mort de Byron à celle de Gœthe, tout ce qui est spontané et vraiment individuel dans le caractère de cette nation s'était donné forme de vie. Une génération avait grandi, depuis les inoubliables années de 181 i et 1814, qui rendirent à la Norvège sa liberté politique et son autonomie^. Longtemps oublié, sous son manteau de glaces et de brumes, le Norland annonça qu'il voulait enfin prendre son rang dans le concert des nations européennes^. La veille encore, la Norvège ne possédait ni poètes, ni his-
1. Hegel était en'grand honneur à Copenhague, bien qu'il y eût trouvé un adversaire déterminé dans Kjerkegaard, qui, avec Grundtwig, avait fortement remué l'esprit controversiste de ces populations croyantes.
2. Cf. La Norvège, ouvrage officiel publié sous la direction de MM.Sten Konow et Karl Fischer, à l'occasion de l'Exposition universellede Paris, Kristiania, Imprimerie centrale, 1900, 1 vol. in-4°.
3. « Le vieux lion norvégien, docile comme un caniche, avait, pendant des siècles, mangé sa pâtée en remuant la queue. » ^'elhaven, l'Aube de la Xori^cge.)
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toriens, ni savants, ni dramaturges. Son patrimoine littéraire se réduisait presque aux Sagas des jours d'épopée, lorsque ses aventuriers farouches s'en allaient a travers les mers, terrorisant l'Europe et rapportant jusqu'à Trondhjem les dépouilles des peuples latins et germains. La discipline despotique du puritanisme, les dures conditions dune existence aussi rigide, aussi âpre que le climat, la pesante tristesse d'une nature grandiose en quelques-uns de ses aspects et bien restreinte, cependant, avec ses horizons fermés ; enfin les contraintes d'une longue dépendance politique, linféodant, tour à tour, ainsi qu'une humble province, aux des tinées du Danemark et à celles de la Suède : tous ces obstacles s'étaient dressés comme autant de murailles contre l'essor intellectuel de ce petit peuple, très capable de sentiments profonds et de passions fortes. Enfin, sous la double impulsion du Bersfenois Johann Sebastien Welhaven — un romantique, comme l'Anglais Tennyson, de perfection classique — et de Henrick ^Yergeland, la muse norvégienne s'éveilla, palpita. Elle avait trop de fraîcheur et de jeune intrépidité pour se laisser gagner a l'universelle douleur byronienne, trop d'exubérance aussi pour s'élever et planer dans le ciel sans nuages où resplendit la sérénité olympienne du grand panthéiste allemand. Les puissantes émotions du lyrisme, naturelle émanation de l'àme et du cœur, lui donnèrent des ailes. Un flot de belles visions emplit l'œuvre du lumineux AVergeland, dont l'éclatante personnalité avait, pour ainsi dire,, couvert de son ombre le reste de la littérature norvégienne.