CHAPITRE XIX
Le romantisme a poussé à bout toutes les ressources de l'imagination et de la fantaisie. — Réaction du sens positif. — D'autres conditions de vie sociale, politique ou morale. — Sous le second Empire. — Avènement du réalisme. — Les formes dont il se recouvre dans les principales littératures européennes. — Le naturalisme en France; imitation de ses procédés à l'étranger. — De nouvelles écoles apparaissent.
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Ainsi, le romantisme sentimental avait échaufTé de sa flamme les cerveaux de TEurope entière.
Cependant, les beautés pures de l'esthétique, la fièvre du sentiment, l'entraînement d'éloquence,, le goût débordant de l'agitation, de la vie dans l'art, qui en étaient les marques, ne comportaient point un accord indéfini avec le caractère d'un âge se rendant, de jour en jour, essentiellement positif et scientifique.
Des svmptômes flacfrants annonçaient l'irrésistible accession dans l'œuvre d'art des modernes tendances sociales, avec tout ce qu'elles pourraient enfermer de bon ou de mauvais, de meilleur ou de pire. Une impatience croissait de connaître sous leur vrai jour, de soumettre h l'observation directe les passions instinctives, les appétits et les mobiles, dignes ou indignes, qui mènent l'être humain.
Entraînés par des chefs tels que Victor Hugo et
l'auteur de Henri III, les romantiques français étaient parvenus à briser des formules étroites; ils avaient rénové les cadres, élargi les horizons; ils avaient eu l'honneur d'affranchir l'art et la pensée. Dans l'effervescence de leur triomphe, ils n'avaient pas échappé au vertige qui gagne presque toujours les victorieux.
Dépassant de beaucoup le programme des débuts, à mesure que se développait leur élan, étendant à tous les temps leur ambitieux désir, cherchant l'émotion dans tous les sujets et sous toutes les formes, prétendant tout embrasser et tout réflé- ■chir, sans préoccupation ni souci des règles et des traditions, ils n'avaient plus vu d'obstacle à proclamer, pour chacun, le droit à l'indépendance absolue et à la fantaisie illimitée.
«Nous voulons, s'écriaient-ils, marcher dans notre force et notre liberté, dans notre rêve et dans notre poésie; nous n'écouterons d'autre voix que celle qui chante en nous; nous ne serons d'aucun siècle et d'aucune école. L'art n'a rien de commun avec la masse des hommes, pas plus qu'avec la philosophie, la politique ou la morale. L'art, c'est l'art, et n'est pas autre chose. ))
De toujours planer, les ailes de l'esprit, comme celles de l'oiseau, se lassent. Ces envolées constantes hors du réel ont pour effet inévitable de faire perdre la claire vision de la terre, des êtres et des nécessités qui l'habitent.
On s'en aperçut bien.
Des critiques s'élevèrent contre les abus de la plus belle et aussi de la plus périlleuse des facultés : l'imagination. Le public se lassa de ces gri-
séries de cervelle et demanda qu'on lui offrît des images moins illusoires de riiumanité.
Chez les auteurs eux-mêmes, le sens positif avait réagi sur les ardeurs de 1820 à 1830. Quand, avec le triomphe de jour en jour plus prononcé des idées bourgeoises, la fortune redevenait rz^/^i/7z<2 ratio miindi, les récompenses incertaines de la gloire, à leur tour, parurent insuffisantes. Aux mains des grands producteurs, comme Alexandre Dumas, Eugène Sue, le commerce des pensées s'apprêtait h revêtir les apparences d'une véritable industrie. L'argent tendait à se rendre le nerf et le dieu de la littérature, comme il était déjà le roi de la société.
Les conceptions y perdirent de leur franchise et de leur spontanéité. La poésie, naguère toute palpitante de lyrisme, se recouvrit d'une expression froide et plastique. Les sévères leçons de la destinée humaine et ses tragédies se rabaissèrent à n'être plus que des scènes de vaudevilles. Et les progrès du journalisme, agiotant sur les idées comme sur les valeurs de Bourse, et la diffusion d'un genre nouveau-né, d'essence inférieure et d'exécution presque toujours médiocre, le romanfeuilleton, n'était pas pour rehausser le sentiment des nobles lettres.
Le sacrifice sans cesse plus accusé d'une esthétique sincère aux calculs du métier pronostiquait une phase bien prochaine où presque toutes les formes de l'art, contaminées à l'influence des mœurs, réduiraient leur ambition à bercer la mollesse des âmes, à chatouiller et à surexciter les sens blasés, où les écrivains, en général, n'auraient
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d'autres réelles visées que d'obtenir une large mesure eux-mêmes des jouissances sociales, de conquérir à tout prix l'argent et la vogue*.
Mobiles funestes pour un trop grand nombre! Ce sont ceux-là qui précipiteront dans la mêlée des plumes tant d'imaginations dévoyées et y produiront ces tristes encombrements dont furent témoins les dernières années du règne de Louis-Philippe et les débuts du second Empire.
Sans doute, en dépit du mercantilisme grossissant, la littérature proprement dite n'était point morte. Loin de là. On peut même dire que toutes
les ploires considérables du siècle se trouvèrent
réunies, en une période de l'histoire qu'on aurait crue exclusivement livrée aux appétences matérielles.
C'est en France, disons-nous, sous le règne de Louis-Philippe. Pendant que Chateaubriand, sur le déclin de ses jours, dicte les Mémoires d'outretombe, que Lamennais vieilli jette vers Rome ses Paroles d'un croyant, que Déranger fredonne d'une voix faiblissante ses derniers refrains, Lamartine se recueille en sa sérénité chrétienne pour verser les Harmonies sur l'écroulement de ses rêves; Victor Hugo disperse, au gré de ses inspirations, les mélancoliques Feuilles d'automne, qui sont comme une halte de recueillement dans sa tumultueuse carrière; Michelet poursuit ses évoca-