Cf. Frédéric Loliée, iS'os Gens de leUres, 1889, in-lS
tions du passé et fait entrer dans l'histoire, avec la vie, la fièvre militante et la passion, tandis que des narrateurs moins lyriques, pour ne pas dire moins romanesques, Guizot, Thiers, Tocqueville, contrebalancent, au profit de la vérité, son influence brillante et périlleuse; Théophile Gautier continue d'exercer, dans le calme d'une production aisée,, ses belles facultés plastiques; George Sand associe à ses travaux champêtres, à ses récits d'amour, leschimères par son art vivifiées du saint-simonisme naissant ; Balzac, le prodigieux Balzac, entame d'une, main hâtive la Comédie humaine et burine ineffaçablement les traits de la société moderne, et Dumaslance les romans et les drames à la volée. D'instinct il exécute au théâtre, lors même que son imagination déforme la vérité, un travail analogue à celui de Stendhal, de Balzac et de Flaubert dans, le roman, de Sainte-Beuve et de Taine dans la critique, d'Augustin Thierr}^ de Fustel de Coulangeset de Michelet dans l'histoire : il y fait entrer de la psychologie vivante. Enfin, à coté des lettres,, de la philosophie, de l'histoire, toutes les sciencesont prononcé leur mouvement de conquêtes sur les. secrets de la nature et de la vie.
Malgré l'amoindrissement notable des mobilessupérieurs au fond des consciences, l'époque contemporaine de la monarchie de Juillet, en France,, est donc une ère encore propice aux choses de l'esprit. Si elle a peu de retentissement par les actes. de sa politique extérieure, elle se montre honorablement remplie par l'abondance et par la variété des manifestations artistiques.
Quoi qu'il en soit, et pour les raisons que nous avons exposées tout à l'heure, l'idéalisme, ou plutôt l'ardeur du sentiment lyrique, a fortement baissé dans les imaginations.
Balzac, le grand romancier précurseur, a dénoncé l'avènement d'un monde entièrement renouvelé. Il est visible que le ton des écrits va changer et se rapprocher de plus en plus du réel des existences, des professions, des institutions mêmes, et je dirais aussi parfois du vrai de la Nature, que les romantiques avaient mise au nombre des maîtres dédaignés.
Il y eut, cependant, en France, avec des répercussions sensibles dans les agitations européennes du moment, comme une dernière explosion de romantisme, mais celui-ci social et humanitaire, un romantisme politique. Ce fut dans l'intervalle des années 1848 à 1852. Les préoccupations politiques tenaient lieu de toutes les idées. Le public n'avait d'yeux et d'oreilles que pour les thèses sociales. Les mouvements parlementaires ou les échos de la rue absorbaient son attention entière. Les théâtres chômaient. La librairie se disait ruinée. En revanche, une magnifique carrière semblait s'être ouverte aux virtuoses de la parole. Les mots avaient alors une étrange vertu. Une ferveur crédule animait ceux qui les lançaient de haut dans la foule et ceux qui les recueillaient d'une oreille avide. On crovait au dévouement des élus du peuple, à la solidarité des consciences, à la fraternité universelle. Un réel en-
thousiasme échauffait les imac^inations en faveur des événements accomplis : le renversement d'un trône, la destruction d'une oligarchie sans grandeur, la conquête du suffrage universel et la proclamation, avec la République, de tous les droits du citoyen. Les phrases retentissantes, qui s'échappaient des lèvres d'un Lamartine, ravissaient ou transportaient tour à tour les assemblées. L'instinct, le sentiment, l'émotion, il n'avait pas besoin d'autre dialectique pour faire passer dans les âmes les vivifiantes impressions de la grande éloquence.
C'est de Ivrisme aussi que se gonflent les périodes d'un Ledru-Rollin, d'un Michel de Bourges ou d'un Madier de Montjau. L'art de convertir en images les réalités du présent, ou le rêve, l'utopie de l'avenir, ne les passionne pas moins que les sujets de leurs discours. Cette propension a la pompe, à l'amplification, au grossissement des épithètes, leur est, pour ainsi dire, à tous infuse et familière.
Les journées de la seconde République furent courtes, mais très remplies de mouvement et de manifestations verbales. La fièvre de reconstitution politique excitait des enthousiasmes égaux à ceux qu'avaient provoqués, sous la Restauration, l'ardeur des sentiments et le culte de la poésie. De même encore qu'au xviii^ siècle, les hautes aspirations, le généreux amour du droit, le rêve d'une égale répartition des biens entre les hommes \ les tendan-
1. Alors étaient en grande faveur d'estime ou de discussion les imag-inations phalanstériennes de Fourier, les débordements humanitaires de Pierre Leroux, ce Jérôme Cardan du xix° siècle, les manies égaiitaires de Cabet, continuateur en démence des idées communistes de Mably, Morelly, Gondorcet, Babeuf, Sylvain Maréchal, elles sophismcs de leur grand contradicteur Proudhon.
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ces purement spéculatives et philosophiques, jetaient les esprits hors des gonds. Echauffés par tant d'idées nouvelles, orateurs et publicistes, gouvernants et gouvernés, ne pouvaient se défendre d'imprimer aux théories sociales les formes et le ton d'une sentimentalité débordante.
Mais les plus véhémentes tirades ne suspendent point la marche du fatum historique.
Au milieu de tant d'agitations stériles, Louis-^ Napoléon s'est vu porter par les illusions du peuple, et sur la foi de mensongères promesses, à la présidence de la République, qui n'est que le préambule de la déclaration de l'Empire. Il a saisi les rênes du
crouvernement avec la ferme résolution de ne les
abandonner plus, qu'au jour où elles lui seraient arrachées de vive force. Le pays est rentré en possession d'un bien-être tranquille et des apparences,, au moins, d'une organisation régulière. L'activité renaissante des affaires fournit des gages certains de prospérité matérielle. C'est l'âge d'or du crédit, la lune de miel de la spéculation, le temps heureux des Péreire, Haussmann, ]Morny, Mirés. Le ton des lettres se conforme aux tendances du nouveau régime. Il plaisait à l'Empire, il entrait dans ses desseins d'affermissement, de stabilité, que la nation,, incessamment distraite des nobles regrets ou des fièvres revendicatrices, s'oubliât elle-même au sein du plaisir et de la frivolité. Vénus et Plutus triomphèrent. Les théâtres n'avaient jamais été si florissants. Et la littérature légère propageait ses fruits avec une rare fertilité.
Comment la poésie, soumise au contact de ces influences, ne serait-elle demeurée qu'une manifes-
tation désintéressée des troubles de l'àme, un libre jeu de la fantaisie dans les sphères éthérées ? Les spectacles d'alentour ramèneront les écrivains à des considérations moins idéales. Ils se contenteront d'être des amuseurs de profession.
Sans contredit, l'art véritable, sous limpulsion d'intelligences élevées, vigoureuses, comme il n'en manque pas alors, ne demanderait qu'à prendre l'essor, à planer; mais, en continuel frottement avec les appétits subalternes d'une époque matérialiste, il faut bien que ces intelligences redescendent au niveau de leurs contemporains pour leur être accessibles. Des soldats de fortune, des aventuriers politiques, des millionnaires avides de plaisir, mettant tout leur souci dans les variations de la rente et l'habile emploi de l'argent; des femmes à la mode, des journalistes mercenaires, voilà ceux qui donnent le ton et mènent le goût public. Forcément, la littérature devait refléter cette société, comme l'eau d'un marais reflète la ciguë qui croît sur ses bords ^
C'est par l'esprit d'ironie qu'a commencé l'attaque aux enthousiasmes démodés. L'éclat de rire de l'opérette, la finesse parodique de Meilhac et d'Halévy livrant à l'universelle raillerie toutes les vieilles croyances, et la vibration des refrains rythmés par la verve folâtre d'Offenbach, ont porté loin les échos d'une vérité moqueuse, tandis que, sur un autre plan de la scène, les comédies sociales d'Emile Augier ou de Théodore Barrière et les plaidoiries
1. Voyez, dans la Rei>ue politique et littéraire des 26 juillet et "2 août 1873, les études d'un critique allemand, Ki'eyssig, sur cette marche de l'esprit français.
dialoo'uées d'Alexandre Dumas fils, introduisant hardiment au théâtre les questions de morale intime, préparaient les intelligences aux confessions du naturalisme.
Les êtres et les conditions avant été ramenés à des proportions simples et purement humaines, les littérateurs du roman n'hésitèrent plus à les confronter avec les exemples tirés de l'observation toute nue.
Pour décrire, il faut observer. Pour observer avec justesse et précision, il faut s'aliéner de sa personne, passer de la contemplation égoïste à celle d'une vie plus générale et plus complexe, et par conséquent rendre autre et divers l'objet de ses études.
L'art ambitionna d'être l'expression fidèle de la société. Victor Hugo lui-même, dans une lettre publiquement adressée au réaliste^ Champfleury et précédant de deux années le lancement des Misérahles, avait déclaré : « La littérature du xix® siècle n'aura qu'un nom : elle s'appellera la littérature démocratique. »
Avec Emile Aubier et Dumas fils, le drame et la comédie, disions-nous tout à l'heure, s'étaient portés dans le champ de l'observation directe, pour ne plus s'en écarter que par moments et pour y revenir comme en leur domaine. On en jugea l'effort incomplet et timide.
Le roman se promit d'être la forme la plus passionnante de l'enquête sociale. Il prit un développement extraordinaire. Presque du même coup, le
1. A la fin du xviii* siècle, Restif de la Bretonne avait parlé des réalistes du jour. Mais c'est seulement en 18i8 que, selon Champfleury, le mot de réalisme fit définitivement son trou dans le dictionnaire.
réalisme s'étendit sur la majeure partie de l'Europe intellectuelle, violent et pathologique en France, très local et gardant le parfum du sol natal au pays espagnol, mêlé d'aspirations élevées dans les peintures des grands écrivains anglais, américains, slaves et Scandinaves.
Des idéalités vagues à la pénétration intime des mœurs, — bonnes et mauvaises, — de cette étude à celle de la société, la transition s'était accomplie nécessairement sous la pression des faits, et d'une manière presque simultanée dans la plupart des littératures.
On avait vu tout à coup, en 1850, un simple livre écrit par une Américaine, Harriett Beecher Stowe, soulever les deux mondes contre l'esclavage. En Angleterre, Charlotte Brontë avec sa spontanéité tout intime et toute géniale, Elisabeth Gaskell avec sa religion âpre du sens moral, et la grande George Eliot, si supérieure à George Sand par la vérité des caractères, mettaient en relief de façon saisissanté les misères d'une femme pauvre ou les détresses de la population dans la cité manufacturière. Récit, description, réflexion, dialogue, tout servait, dans les écrits de George Eliot, à la peinture des mouvements de Tàme, à l'étude de la conscience humaine, sans que la minutie de l'observation psychologique nuisît à la vigueur réaliste des tableaux. Et, par une rencontre admirable de talents, le roman anglais continuait d'être un merveilleux instrument d'analyse expérimentale chez Dickens,
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dont rinfluence a été l'une des plus considérables et des plus profondes qu'aucun écrivain ait jamais exercées, non seulement au pays d'origine, mais en France*, aux Etats-Unis, en tous lieux. Il n'était qu'une voix dans le monde pour admirer le dessin saillant des caractères, la finesse des remarques psychologiques, la vivacité des portraits, et tant de cjualités réunies dans sa manière jusqu'au plus haut degré d'intensité. Dickens, avec sa verve tour à tour sentimentale et caricaturale, paraissait prodigue de ses dons. On le trouvait quelquefois prolixe. Il n'était jamais banal. L'inattendu jaillissait sous sa plume, en même temps que les plus étonnantes hardiesses humoristiques. C'était faculté native aux écrivains anglais de porter en plein relief la connaissance du détail précis et des sentiments réels. Ce sens poignant de la nature et de la vie, on le revoyait encore chez Thackeray, qui a buriné ses figures avec une telle et si puissante netteté de contours, qu'elles en sont restées inoubliables ; et chez Anthony Trollope, supérieur à Thackeray même par l'étendue de l'observation psychologique, presque égal h Balzac par la connaissance ou l'intuition générale des caractères d'humanité. Ces maîtres artistes de la forme romanesque dif-
1. Dans le moment de la plus grande popularité de Dickens, vers 1855, cette influence intellectuelle anglaise était rendue très sensible, en France, par la critique et la traduction des œuvres. Emile Montégut, Philarète Chastes et Taine publiaient leurs études approfondies. On commençait à signaler à 1 attention les chefs-d'œuvre de George Eliot; et, à la même époque, la traduction de Clémence Rover faisait connaître VOrii^ine des espèces de Darwin (1838), dont l'action scientifique et morale, différemment acceptée, remuera profondément la pensée du xix* siècle.
fèrent entre eux de caractère et de personnalité ; ils se retrouvent, se reconnaissent les uns et les autres en cette faculté éminemment ansflaise : la parfaite connaissance du détail et le sens du réel.
C'est aussi le trait le plus expressif des vigoureux tableaux que traçait la main des modernes rénovateurs de la littérature slave.
Leur action, leur influence, aura marqué l'un des plus grands mouvements d'idées de l'histoire intellectuelle du xix^ siècle.
Le romantisme avait vécu, ayant accompli, du moins, une œuvre généreuse, et préparé les moissons de l'avenir, en proclamant la liberté individuelle de l'écrivain. Un créateur d'âmes, Gogol, dont les premières nouvelles coïncidèrent avec les derniers vers de LermontofF, indiqua des nuances de pensées et une esthétique ignorées jusqu'alors en Russie, pendant que Bielinski formulait les règles d'une critique rénovatrice et démontrait que l'art doit être l'expression fidèle de la vie. La littérature commençait à descendre des sphères nuageuses pour s'identifier avec la réalité. Elle allait perdre de plus en plus de son caractère personnaliste et aristocratique, pour se rendre collective et populaire, indépendante et nationale. La politique d'absorption du tzar Nicolas, conquérant et législateur d'un autre âge, vivant anachronisme qui résumait en lui les anciennes et terribles figures de l'autocratie, pesa d'un grand poids sur cette tendance franchement indigène. Que voulait-il, en efFet, l'impérieux Moscovite? Une civilisation reprise aux origines, moins européenne qu'asiatique, et qui dérivât du
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seul et intime développement de son peuple. Ses rêves politiques s'écroulèrent en même temps que les murailles de Sébastopol. Il vit se briser entre ses mains Tépée dont il espérait faire un contrepoids h la démocratie envahissante de l'Occident. Mais, sous son sceptre de fer, le génie slave, refoulé dans son propre foyer, ramené de force à l'examen des misères d'un immense servaoe concentré dans l'étude inquiète de ses destinées, préparait en silence son prochain et magnifique réveil. L'application des idées sages et progressives de Speransky, sous Alexandre II, la grande mesure de l'émancipation des paysans, les réformes de 1861, qui rendirent à eux-mêmes vinoft millions d'hommes, en constituant une autre société, créèrent des mœurs, des habitudes, des besoins et des sentiments nou- Teaux. Les idées avant -courrières de Bielinski allaient se réaliser. Les temps approchaient où l'instruction coulerait avec abondance, où se dessinerait enfin la physionomie intellectuelle de la nation, où les artistes et les écrivains imprimeraient :à toutes leurs œuvres le cachet de l'esprit russe. Pour la première fois, la littérature moscovite, au lieu d'en être le reflet docile, devança le mouvement des peuples latins ou germaniques en pratiquant dans la plus large mesure, et sous la direction d'écrivains hors de pair, la forme d'art qui paraissait correspondre le mieux à l'état social de l'Europe moderne, le réalisme. Le programme de l'école dite naturelle était tracé d'avance. Il eut pour objet et pour but l'étude du peuple, qu'imposaient à la fois le besoin du détail original, l'ascendant des théories de Héfjel au sein des universités, les né-
cessîtés morales de l'époque, le contre-coup des agitations socialistes et la faveur grandissante du principe des nationalités. A partir de ce moment, riiumble famille des auteurs slaves devint foule et puissance, éclairée, guidée par des talents supérieurs : TourguenelT, GontcharofT, Pisemski, Ilerzen, Dostoiewski, le poète nihiliste NekrassofT et l'universel Tolstoï. Les uns s'attachaient à démontrer l'impuissance de la génération élevée sous l'influence des idées de 1840, en présence de conditions sociales et morales transformées ; d'autres portaient les derniers coups à la vieille société croulante en faisant ressortir ses vices, ses travers et ses causes de faiblesse; d'autres enfin dépensaient des trésors d'imagination et d'observation simplement à dépeindre les souffrances persistantes de la vie populaire.
Et du Nord encore, des froids pays de Norvège, allaient venir les écrivains qui devaient apporter dans le monde, à travers des visées excessives et paradoxales, la représentation la plus complète de l'existence moderne. Bientôt on entendrait la voix d'Ibsen et de Bjœrnson*, le sceptique et douloureux Ibsen, qui pensera trouver dans les ténèbres du doute de nouvelles lois de conscience, capables de mener à des conceptions meilleures de l'homme et de la société, et l'optimiste Bjœrnson, moins original, moins révolutionnaire et plus proche de la vérité, qui s'efforcera d'établir l'accord entre le mysticisme impuissant et la science, entre les aspi-
1. Deux autres grands Norvégiens seront à signaler bientôt : Jonas Lie et Vette Vjnsli, des camarades d'université d'Ibsen et de Bjœrnson.
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rations irrésistibles des âmes vers le surnaturel et les applications positives des théories contemporaines.
En France, disions-nous tout à l'heure, Balzac avait imprimé un élan superbe aux œuvres d'analyse humaine et sociale. Aucun romancier ne vint,, après qu'il eut passé, qui ne voulût être de sa suite, de sa descendance, et qui n'en ait subi plus ou moins l'action.
Comme il en advient presque toujours, l'imitation outra le modèle. Sous le prétexte d'étendre a toutes choses les profits d'une telle imitation, enne laissant inexploré rien de ce qui se meut, désire,, se passionne, végète ou se traîne aux différents étages de la vie, on n'en arriva que trop logiquement h abuser de notes extrêmes.
L'année 1857 avait vu paraître le roman type du réalisme impersonnel, décrivant et analysant en. toute crudité : la fameuse Madame Bovary. Quelques mois plus tard, Ernest Feydeau, avec unebizarre conception de psychologie morbide, portait un nouveau coup au roman idéaliste de George Sand, toujours active, et au genre délicieusement illusoire d'Octave Feuillet.
A la suite de Flaubert s'annoncèrent les Concourt et leurs outrances descriptives. On était loin du doux réalisme de Champfleury, plus loin encore de l'ironie délicate de Charles de Bernard. Il fallait à la peinture de mœurs des sujets et des tons autrement corsés. Après les Concourt, passionnés du moderne jusqu'à l'inquiétude maladive, puis con-
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curremment sur la même ligne, se révéla, avec sa morosité naturelle et ses partis pris, l'auteur de Thérèse Raqiiin et de V Assommoir. Les idées positivistes s'enfonçaient de plus en plus dans Tesprit lies écrivains. Pour la génération qui suivit la guerre de 1870, il n'était plus question que de prospérité industrielle et de morale scientifique Vers le temps où passait, sous le ciel brumeux d'Angleterre, l'éblouissante poésie des Browning, idéalisant, épurant encore tout ce qu'avait connu de grand, de généreux, la première moitié du XIX® siècle : sa orande foi dans l'avenir humain, ses idées libérales , son sentiment puissant de la nature; vers le même temps, Emile Zola se fit l'annonciateur, en France, d'une nouvelle formule, sous le nom de naturalisme. iNIultipliant, pour la justification théorique de son œuvre, les programmes, les manifestations, les professions de foi, il ■s'intitula chef d'école. Dans sa tranquille croyance imx énergies de la nature, il appliqua des qualités de puissance et d'exceptionnelle vigueur h représenter, comme des phénomènes pathologiques relevant de la clinique du romancier, comme de celle des Cabanis et des Broussais, les impulsions violentes des êtres sociaux et les désordres des sensations.
C'était la résultante indirecte d'une grande influence philosophique qui exerçait en même temps son action partout, dans le monde de la pensée. En Angleterre, en x\llemagne, en France, l'œuvre de Charles Darwin, avec son retentisse-
ment énorme, venait de substituer à « la science mathématique » la « science biologique w comme type de la science même. La raison et l'expérience prétendirent, à leur tour, prendre la place du sentiment. Plus d'hypothèses idéalistes, plus de broderies mensongères sur le thème de l'illusion. Le roman devait être une conséquence de l'évolution scientifique du siècle, tirer de son rôle documentaire sa raison d'être et sa morale, continuer et compléter la physiologie, substituer à l'étude de rhomme abstrait, de l'homme métaphysique, l'étude de l'homme naturel soumis aux lois physicochimiques; il devait être, en un mot, la littérature^ de cet âge scientifique, comme la littérature classique avait correspondu à un âge de scolastique et] de théologie.
Il en fut donc ainsi. On connut à fond le roman expérimental.
Alors grandit et s'épanouit un genre de médication romanesque où la riche collection des maladie&j nerveuses faisait foisonner le document. L'étude' des sensations appliquée à l'histoire des mœurs, l'examen minutieux des conditions de santé physique et de leur influence sur les conditions de santé morale : ce fut un admirable prétexte pour ne passer aucun détail des aberrations qui désorganisent une portion notable de la misérable humanité.
On ignorait encore qu'il existait une autre sorte de réalisme, où la description d'un spectacle n'est point séparé du jugement qu'il provoque, ni du droit d'en tirer une leçon, un enseignement, et que Dostoiewski et Tolstoï venaient d'écrire des chefsd'œuvre dans cette façon neuve et forte. On ne se
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montrait attentif qu'à rextérieur de la vie et aux choses plus qu'aux êtres. Les yeux restaient fcrniés sur ce qui n'était point l'immédiate réalité. Et souvent, quelle réalité dans les livres des Concourt, de Zola, de Guy de Maupassant lui-même, — avant que ce maître observateur se fut séparé du gros de la troupe, ainsi qu'Alphonse Daudet*, pour se rallier à la psychologie passionnelle", — ■ et chez leurs imitateurs locaux ou étrangers, parisiens ou belges, allemands ou Scandinaves!
L'influence française, en effet, ne fut pas étrangère h l'engouement momentané qui jeta l'Allemagne dans les voies du naturalisme en philosophie, au théâtre, sous les aspects du roman et de la poésie. Nous ne détaillerons point ce que purent imaginer et peindre, au pays de Schopenhauer et de Nietzsche, les pasticheurs jeunes-allemands : Karl Blebtreu, ilciz Tovote, Bahr^ ; et Hauptmann, à ses débuts, lorsqu'il se laissa enrôler dans la troupe des « modernistes », mais pour y montrer tout au moins qu'il savait i^oir la réalité et qu'il possédait en lui les dons de la rendre poétiquement.
Nous ne ferons également que glisser sur le cas d'épidémie intellectuelle qui s'est appelé le ^érisme italien, et qui, par une singulière contradiction de la nature et de la mode, propagea sous un ciel de
1. L auteur de Sapho, non moins curieux de la vie, eut le privilège d unir au réalisme pittorcscj^ue beaucoup d'âme et de sensibilitc-.
2. Véritable historien du sentiment, en son pessimisme tranquille. Guy de Maupassant n'eut rien plus à cœur que de dénoncer aux hommes lu grande duperie de lamour, dans la société moderne.
3. Cf. Max Nordau, Dégénérescence, t. II. le Réalisme; Bette- Iheim, Deuischen und Franzosen, Vienne, 18'J5.
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lumière, chez un peuple heureux de vivre et d'aimer, le pessimisme systématique etl'érotisme morbide^.
Quant aux littératures du Nord, elles s'étaient montrées trop expansives, trop pressées soudain de livrer à la fois leurs fleurs et leurs fruits, pour n'avoir éprouvé la tentation aussi d'essayer du roman » et du drame expérimental.
Au Danemark, en particulier, sous l'impulsion du critique positiviste George Brandès, disciple de Taine et de Stuart Mill, l'attaque avait été menée rudement, pendant quelques années, contre le romantisme et ses derniers fidèles. Dans le coin de pays où rêvait tout à l'heure le doux Andersen, Jacobsen, avec Marie Gruhhe, a gratifié ses compatriotes de Copenhague d'un pendant de la Bovary française. Puis, Holger, Drachman, Peder Nansen, en même temps que le Suédois Strindberg dans un livre d'un extraordinaire cvnisme : le Fils de la Servante, ont poussé à bout, pour l'étonnement de leur génération, les procédés naturalistes.
L'épreuve fut courte et d'un champ limité. On en revint promptement, chez les Scandinaves, de cette crise de radicalisme à la représentation voilée de mvstère de la vie locale ou de l'éternel sentiment.
1. Comparer aussi l'influence passagère exercée sur les lettres portugaises par les élucubrations trop consciencieuses de romanciers naturalistes, tels que Abel Bottelho, etc.