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Marc Legrand, l'Ame antique

en un mot, la i^rancle poésie traditionnelle, reprenaient une à une les allégories voluptueuses de la Grèce; ils relevaient dans le fond de leur àme, comme dans un temple domestique, le culte de la beauté sensible et palpable, ou chantaient en l'honneur de Cvthérée des odes légères sur la lyre d'Anacréon. D'intervalle, ils cédaientà desinspirations plus hautes; ainsi le maître des parnassiens*, Leconte de Lisle, lorsque, dans ses calques superbes, il recréait, en quelque sorte, la poésie religieuse de Pindare.

Les derniers enfin, ceux du troisième groupe, ne se contentaient point d'être des adeptes du paganisme de l'art ; ils se donnaient pour des païens complets , païens par les sentiments autant que par limagination, par le raisonnement philosophique autant que par le goût littéraire. Ils s'étaient composé un corps de doctrines et procédaient théologiquement. Outre l'amour de la beauté physique, outre l'intelligence plus ou moins profonde des svmboles de la mvtholoûfie , comme les sentirent André de Chénier, Gœthe, Manzoni, Vigny, Laprade, ils s'honoraient d'avoir la piété des anciens envers leurs dieux. Ils ne se bornaient pas à proclamer la suprématie de tout temps reconnue à la Grèce classique dans la sphère du beau. Lorsqu'ils

1. Sous répithète commune de parnassiens, que leur avait décernée railleusement Barbey d'Aurevilly, s'étaient groupés, après 1860, nombre de poètes assez différents entre eux de nature et d'esprit, mais que réunissait l'amour sincère de l'art et de la beauté dans la forme : Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, André Lefèvre, Auguste Lacaussade, Soulary, Charles Coran, Catulle Mendès, Léon Dierx, George Lafenestre, Léon Valade, Albert Mérat, André Lemoyne. André Theuriet, Xavier de Ricard, Albert Glatigny, Emmanuel des Essarts.

cherchaient à fondre la pensée moderne avec les fa- ' blés mythologiques, ils poursuivaient une ambition autre que d'helléniser en artistes et en poètes ; ils visaient manifestement, h l'exemple de Swinburne*, à réhabiliter le vieux polythéisme; — et non ce polythéisme de la décadence dont les dernières superstitions se traînent encore dans certaines bourgades reculées delà Grèce; non cette mythologie galante, souvent puérile et fastidieuse, qu'ont épuisée, par un usage de plusieurs siècles, les poètes erotiques de toutes les nations, mais les vraies doctrines de la Grèce primitive, la grande symbolique de la nature, d'où les races aryennes, initiatrices de notre civilisation, avaient précédemment tiré leurs idées et leurs symboles.

Côte à côte avec les Jiéo-païeiis professaient ou rêvaient les néo-chrétiens, rapprochés de ceux-là par une égale aversion contre les formes de littérature dominantes, c'est-a-dire l'obscénité triste, le goût des monographies ternes, la haine de « l'écriture artiste )), et séparés, spécifiés par le caractère de leur théorie sur la valeur « moralisatrice »

1. En dehors de ses premiers drames et de ses compositions aernières à tendances sociales, Swinburne fit grand bruit avec ses Poems and Ballads (1865-1878, trad. fr. de G. Mourey, 1891). La critique se scandalisa même de ces rénovations exaltées des fables grecques. Swinburne a paraphrasé les passions antiques en y portant l'outrance et le pessimisme de son siècle, on peut ajouter de sa propre nature. Triste, ardent, cruel, tel est son paganisme, bien différent en cela de cet art hellénique où respire le bonheur, le plaisir calme et la tendresse.

des croyances religieuses, — les idées survivant aux doiimes^ .

Quel(|ucs-uns poussèrent fort au delà de cette sorte de « renanisme pratique )). Poètes ou romanciers, ils donnèrent licence à leur imagination d'amplifier tout h Taise sur les thèmes illimités de l'aspiration psychique.

Il s'était passé bien du temps depuis qu'en Allemagne des hommes comme Gœrres, Zacharias Werner, Novalis, Oscar de Redwitz, avalent essayé, pour bercer les lassitudes de leur ame, du néocatholicisme lyrique. Leur tentative , appliquée maintenant à d'autres genres, rajeunie par des talents inférieurs, d'où se détacheraient pourtant les noms de Yilliers de l'Isle-Adam, le presque génial auteur de VEve future et de Trihulat Bonhomet, de Huvsmans — le Huvsmans de la seconde manière — et de Ma?terlinck, parut aux pays de langue française, en France et en Belgique, une nouveauté. On vit rarement se réaliser par de plus frappantes discordances la justesse de l'adage déclarant que les extrêmes se touchent, — si môme ils ne s'eno-endrent. A l'encontre d'un réalisme cru, jaloux des droits exclusifs de la science^, de la vérité concrète, du (( document humain », avait pris forme, sous l'influence indirecte des livres slaves ou Scandinaves, dont les traductions commençaient à se répandre, une sorte de mysticisme exalté et maladif. Il y eut encore des thaumaturges. Il y eut encore des

1. Voir les ouvrages de MM. Melchior de Vogue, Paul Desjardins, Edouard Rod, et \ Aristocratie intellectuelle (1895) de Henri Bérengcr,

2. La science d'un Claude Bernard se pliant aux besoins de la fiction romanesque.

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théosophes. Des <c illuminés )> d'une nouvelle espèce, sincères ou non, écrivaient, dissertaient, qui prétendaient reculer jusqu'aux dernières limites du surnaturel la puissance des facultés humaines, qui l'affirmèrent et parvinrent h le faire croire. Pendant une suite prolongée d'années, se donna carrière un véritable délire d'imaginations mystiques, qui fut bien, avec le déluge des élucubrations féministes, l'un des engouements les plus marqués de la fin du XIX® siècle. Les sciences physiques avaient réalisé l'impossible sur la terre, dans les airs et sur les eaux; on espéra l'inespéré des sciences psychiques, poursuivies à travers les domaines vaporeux de l'au-delà, et elles furent livrées aux plus audacieuses tentatives de divination. On n'écrivit jamais tant de pages sur la thérapeutique^ de l'ame. Une littérature internationale très nourrie, des journaux répandus, des associations fréquentées, propagèrent à tous les coins du monde, en France, davantage en Angleterre, chez les Américains, les Allemands et les Russes, les fiévreuses interrogations des sciences dites « occultes )>.

Pendant que des cerveaux embrumés se nourrissaient de ces visions creuses, des poètes non moins libres de leur temps s'efforçaient d'interposer entre eux-mêmes et le monde un prisme de rêve ou

1. « Il a été découvert dans le monde extérieur un certain nom-bre de forces imprévues et merveilleuses, qui, domestiquées, ont transformé et transformeront davantage encore la terre ; de même, le monde intérieur, les profondeurs des âmes, sont explorés et vont être exploités pour l'avantage de tous. » (Jules Bois.)

s'étudiaient à rechercher, en des formes métriques bizarres et compliquées, des « frissons nouveaux )>. Soumis, dans le vague de leurs aspirations, à toutes sortes d'influences plus ou moins indéfinies, et qui flottaient h la surface du temps : l'influence wagnérienne, celle des préraphaélistes anglais, l'action réflexe de l'impressionnisme, le courant philosophique venu d'Allemagne, puis de la Scandinavie et d'Ibsen, ils s'appliquèrent confusément à la découverte d'un art idéologique où se fondraient, pour en varier les moyens d'expression, les tons et les nuances de la peinture, de la musique et des lettres. On les nomma des « décadents » Ils se qualifièrent plus noblement de « symbolistes ».

Ils élurent pour leur maître dans le passé Baudelaire, et pour leurs chefs dans le présent : Stéphane Mallarmé, qui, par un singulier privilège, connut la célébrité pour n'avoir' pas écî'it l'œuvre qu'on attendait de lui, et l'inconscient Verlaine, qui, ne pouvant se conduire lui-même, dut s'étonner beaucoup qu'on le chargeât de diriger autrui ^ Au début de la période symboliste, prédomina l'influence de Baudelaire. L'un des premiers^, l'auteur

1. Paul Verlaine fut d'ailleurs très supérieur à ses prétendus •disciples. Le rimeur des Fêtes scellantes, du Bonheur, de la Sagesse, de Parallcleinent, se complaisait en des bizarreries systématiques qu'on a trop admirées. En revanche, il a créé des rythmes nouveaux, obtenu des effets heureux d'harmonie, et fait jaillir de son inspiration confuse des éclairs de beauté. Sa lang-ue est à la fois souple et vigoureuse.

2. Ainsi que Baudelaire et avant lui, avant Gautier et Sainte- Beuve, auteur des Rayons jaunes, le célèbre conteur alletnand Hoffmann avait cherché à noter en poésie les sensations rares et disparates. Le parfum de 1 œillet roug"e lui faisait entendre, disait-il, le son du cor.

des Fleurs du mal avait conçu rimpressionnisme en littérature. Suivant lui, les sens devaient agir sur Tentendement, non l'entendement sur les sens; et le particularisme de son raisonnement l'amenait à percevoir l'intuition secrète de certains rapports entre les choses, imperceptibles à d'autres yeux. L'idée d'ensemble se produisait en lui par une série de sensations associées. Dans le nom d'un unique objet il trouvait assez d'éléments pour évoquer des idées nombreuses et diverses, comme simples effets de sonorité, de couleur, de ressemblances ou de figures. Par une facile déduction, ses disciples improvisés en vinrent à se dire que le son d'un mot, en se répercutant sur les sens, était susceptible de provoquer une sensation spéciale, qui, agissant à son tour sur l'esprit, devait donner naissance à la pensée. On devine, on sait jusqu'où purent être menés l'usage et l'abus d'un pareil s^'stème. La conception personnelle et dirigeante n'existait plus. La pensée n'avait plus à gouverner l'imagination, mais à recevoir docilement les impressions que lui communiqueraient tels aspects, telles sonorités ayant un sens à part, une valeur conventionnelle et déterminée d'avance. N'étant tenu qu'à procéder par analogies, sans considération ni embarras de rèoles grammaticales, de svntaxe, de lois de composition, chacun fut laissé libre de renverser à sa guise l'ordre des membres de la phrase, pour le plaisir de rendre les sensations comme elles se présentent, bout à bout ou bizarrement juxtaposées; les poètes enfin les mieux intentionnés s'évertuèrent à plaisir dans les ténèbres et le galimatias, au sein du vide et de l'abstrait.

Les symbolistes avaient entrevu un art libre, touffu, plein de perceptions, d'analogies lointaines. Ils avaient eu de larges ambitions : ils ne laissèrent que des vœux et des miettes d'idées. Entre ces esprits très différents, il n'y avait eu qu'un très court moment d'union effective sur des orientations concertées dans le vague. La dislocation se fit sans retour : les uns continuaient à entrelacer des rythmes ; beaucoup d'autres émigrèrent à la prose simple et courante. Il était resté de leur effort des tentatives curieuses, l'essai de réalisation de l'ode multiforme souhaitée par Théodore de Banville, des effets d'art plastique délicats et raffinés, et d'intéressantes réformes métriques aboutissant en dernière espérance à l'instauration du vers libre ^

Au reste, ces divers courants, en leurs ramifications menues et capricieuses, n'avaient pas sensiblement affecté la marche ni le caractère de la littérature générale. Pour l'opinion critique, les raffinements extrêmes des dernières écoles poétiques n'avaient pas présenté plus d'importance que n'en eurent, au xvi^ siècle, les tentatives du ténébreux Maurice Scève et les excès de certains ronsardisants. Et, pour la masse des lecteurs superficiels, ils étaient demeurés lettres closes.

1. Sur l'usage du vers libre, qui fut « l'instrument harmonieux de toute une génération », voiries Figures et Caractères de Henri \ de Régnier, 1901, et sur l'ensemble de cette évolution poétique, le Mouvement littéraire contemporain de Georges Pellissier (Hachette, in-12). Cf. les Symbolistes de Gustave Kahn (1902), la Poésie nouvelle d'André Beaunier (1903), etc.

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Des vives polémiques engagées entre les divers cénacles sur des questions palpitantes, telles que : le rôle de l'accent tonique, le rythme intérieur ou extérieur, la légitimité du vers de dix-sept syllabes ou les vices et les vertus de Ve muet, de ces choses la tranquillité publique ne fut, un seul moment, agitée ni troublée. Bien trop légère en était la pesée dans la balance que faisaient osciller les intérêts généraux du monde. Car ce monde, sans que parussent s'en douter certains rêveurs, continuait de marcher. Les conditions de sa politique se métamorphosaient avec une vitesse étonnante. Les principes économiques sur lesquels avaient vécu des séries de générations subissaient, à vue d'œil, des transformations profondes. Dans le même temps que s'accéléraient la décomposition et la désagrégation des plus vieux trônes de l'Europe, des empires nouveaux sortaient de la nuit et prenaient croissance sur les ruines d'institutions finies, ou parmi les terres non encore cultivées des continents lointains ^.. On ne discernait que vaguement, dans l'ombre de ces grands événemerwts, les minuscules agitations des groupes et des sous-groupes d'esthètes; on n'y percevait qu'à l'état de rumeur indistincte les bruits de voix émanés de toutes ces chapelles poétiques. L'attention des peuples avait ailleurs, disons-nous, et plus à portée d'elle, d'autres préoccupations, d'autres sujets pour l'occuper. Ardentes compétitions politiques, débats retentissants dans la presse, rivalités internationales sur tous les marchés du commerce et de l'industrie, prodigieuse

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